T. I, pp. 72 sqq., p, 250 sqq
qui l'obsèdent, la sécurité dont elle a besoin pour s'aventurer à la poursuite de nouveaux horizons. Les exemples sont là. On s'était livré à plus d'une spéculation sur la nature de Tâme, avant que Socrate prononçât le fameux yv^ôt <reauT(^v *, ce qui n'empêche pas que l'observation psychologique date seulement de Socrate. Le raisonnement déductif avait été employé avec succès, avant que le Stagyrite en décrivit la forme à la fois la plus simple, la plus complète et la plus régulière. On en trouve des échantillons parfaits à travers les dialogues de Platon, qui en cite même le nom. Cependant la théorie syllogistique est née avec les Premiers Analytiques. Serait-il juste de contester à Descartes la découverte du fécond principe sur lequel il établit la certitude, parce que saint Augustin, dans quelque coin oublié des Soliloques^ a constaté que Tâme ne peut douter de sa propre existence? Une méthode revient de droit à qui sut le premier s'en servir, un principe à qui eut l'art de le mettre en pleine lumière et de lui faire produire toutes ses conséquences.
Mais il y a d'autres contradictions plus graves à relever dans les assertions de M. J. Simon. Que peut-on appeler perfectionnement d'une méthode.
1. Au rapport de Plutarque, Heraclite aurait le premier proclamé la sagesse de l'inscription delphique. Ce n'est pas sans une satisfaction profonde que le ténébreux Ionien s'écrie dans un des fragments qui nous ont été conservés : « Je me suis étudié moi-même! »
au sens vrai du mot, sinon les retouches, les amé^ liorations qui la mettent en état de donner des rér sultats plus sûrs et d'un ordre plus élevé? Cependant on veut que la dialectique soit absolument une méthode d'abstraction. S'il en est ainsi, il faut convenir qu'elle n'était guère susceptible d'un perfectionnement quelconque au sortir des mains de Parménide. Comment pousser plus loin l'abstraction que ce philosophe-poète qui ferme l'œil à toutes les formes, l'oreille k tous les bruits, tous ses sens à tous les phénomènes, pour ne retenir que la notion vague et indécise d'une unité qui échappe .à toute détermination?
De toutes les difficultés que l'on peut soulever en pareille matière, la plus importante est celle-ci : la critique contemporaine est-elle donc si complètement édifiée sur la valeur de la méthode éléatique, qu'elle ait le droit d'en faire la règle de ses jugements en ce qui concerne Platon? C'est d'après ses produits qu'il faut apprécier une méthode, comme on juge l'arbre à ses fruits. Or, quel était au juste le dieu de Parménide? Le monde étendu, mais sans division, comme le veut M. Ravaisson; ou bien une abstraction distincte de l'être et supérieure à lui, comme le pense M. P. Janet et beaucoup d'autres avec lui ; ou bien l'unité rationnelle, Celui qui est véritablement, la pensée même dans son absolue unité avec l'être, ainsi que l'enseigne M. Fouillée? On sera de ce dernier avis, si l'on se contente de lire quelques beaux vers dans lesquels le philosophe établit Tunité
de Têtre, son immutabilité, son éternité. En effet, 6n parcourant les arguments plus subtils que convaincants, mais toujours parfaitement convaincus dont il appuie sa thèse, on se décide avec peine à croire ^'il n*ait eu présent à sa pensée qu'un monde vide de mouvement, une nature dépouillée de tout concret. Et cependant il surgit une objection grave, qui paraît digne d'occuper l'attention de M. Fouillée. Si les attributs que Parménide énumère, se rapportent à un être déterminé, à un dieu conçu par la raison, alors la dialectique platonicienne ne peut plus être présentée comme un progrès ; elle est une chute ou du moins un pas en arrière, comme le dit M. J. Simon, mais pour d'autres raisons que celles qui lui ont dicté cet avis. Nulle part en effet le disciple de Socrate n'a parlé de Dieu, de sa nature, de ses attributs, avec cette rigueur de méthode, avec cette suite dans l'argumentation, avec une telle hauteur d'aperçus. En l'absence d'autres preuves, cet argument suffirait à lui seul pour inspirer des doutes sérieux sur le vrai dogme de Parménide. Mais, chez lui comme dans les doctrines de ses contemporains et de ses devanciers, on voit éclater les contradictions les plus inattendues. C'est le bégayement d'une langue de génie au service d'une pensée qui cherche sa voie à travers les lueurs d'un jour encore incertain. Bientôt Parménide enseigne que cet être immuable, sans commencement et sans fin, est contenu dans ses limites par de vastes liens. — Métaphore poétique, disent nos critiques, pour exprimer
simplement que l'être est déterminé. — Cependant il est juste de demander au poète si c'est le dieu lui-même qui se trace des limites, qui se forge et s'impose ses liens. Il n'en est rien. La puissance qui enserre le tout dans des bornes infranchissablés, qui le presse, qui l'enveloppe de toute part, tantôt c'est l'inexorable nécessité, xparep^ ofvayxY), tantôt c'est le destin, Moîpa *. Enfin Parménide en vient à décrire la forme de l'être : c'est le volume d'une sphère parfaitement ronde dont tous les points sont à égale distance du centre ^. — Voilà bien, dit-on, la façon vulgaire d'exprimer l'immensité. Il faut entendre par là la sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. — Vraiment, c'est pousser un peu loin la complaisance. Pascal ne croyait pas copier Parménide ^. Avec une méthode d'interprétation aussi libre, il est aisé de trouver tout dans tout. Mais la sphère de Parmenide est nettement circonscrite, et le centre de cette
\. Parmen. Carmin, reliquiœ^ v. 86 et 97. Ed. Didot- Mullach.