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la variété de ses mythes d'ordinaire si brillants et ce discours du Banquet où il imite de si près le génie désopilant du grand comique grec. Personne peut-être n'a possédé, à un degré plus haut, le don de l’image, cette marque distinctive des enfants d’Apollon : 1] en a besoin ; il s'y meut autant que dans l’idée; elle éclate tout à coup, olympienne et vive, mème du sein de ses abstractions les plus ardues. Ce n’est pas non plus une exagération de croire qu’on n'a jamais égalé son infinie mobilité d’allure, ni la finesse de son ironie, ni surtout ce délicat enjouement qui passe dans ses œuvres comme un sourire de sa pensée : à cet égard, ainsi qu'au point de vue de l’élévation des idées, Platon excelle; il demeure inimitable. Essentiellement grec par son rationalisme et son esthétisme, il ne l’est pas moins par l’ensemble des sentiments qui lui tiennent au cœur et nous livrent pour ainsi dire le fond de son âme. La liberté, à ses yeux, est d’un prix infini. S'il a horreur de la démocratie absolue, et plus encore du despotisme des monarques héréditaires et des tyrans, c'est que ces altérations politiques sont la confiscation de l'indépendance; s’il veut que la cité vive dans la paix en se préparant sans cesse à la guerre, c'est afin d'éloigner tout danger d’asservissement ; l’omnipotence même de l’État n’est pour lui qu’un moyen d'assurer par l’ordre l’éclosion et le respect de la vraie liberté. Plus haut encore est le prix qu’il attache à la justice et à l'amitié, et
parce qu elles fondent et ennoblissent tout le reste : ces deux
mots sont la devise du sage, et par là même aussi celle qu'il faudrait graver en lettres d'or sur les portes de chaque cité vraiment digne de ce nom. Ce n’est pas d'ailleurs qu’il faille les entendre séparément : elles sont comme deux sœurs qui se tiennent par la main et s'affermissent l'une l’autre dans leur marche triomphale. On peut même dire qu’elles ne font. en définitive, qu'une seule chose
éminemment céleste et qui s'appelle la bonté. Car elles ont l’une et l’autre leur mesure et leur forme dans la raison. Or la raison est toujours juste avec bienveillance et bienveillante avec justice : la raison est toujours également bonne, vu qu’elle n’a d'autre loi que celle du meïlleur.
Si Platon résume les qualités de sa race, 1] représente aussi quelques-uns de ses défauts, bien que d'une manière généralement très adoucie. On y trouve des sophismes puérils, comme ceux que nous avons déjà signalés dans le premier livre de la République, des raisonnements manifestement inefficaces, tels que la preuve des contraires exposée au commencement du Phédon, d’autres qui ont peut-être plus de force, mais où l’auteur s’attarde démesurémentaux parties incontestables et glisse sans autre examen sur le point difficile : qui n’a senti cela, par exemple, en lisant le passage du second de ces deux derniers dialogues où l’on veut que l’Ame soit immortelle, puisque son essence est d’avoir la vie? Il est vrai qu'avec les années, la pensée de Platon prend une marche de plus en plus ferme et de plus en plus sûre : ses dialogues de la troisième période ne présentent presque aucune de ces marques d'’intermittente faiblesse. Mais il reste subtil jusqu'à la fin. Il divise et divise encore; il obtient des éléments de plus en plus infimes, de plus en plus nombreux : si bien que l'esprit se fatigue et sans profit à suivre du regard cette poussière d'idées. C'est des Grecs, et de Platon d’abord, qu'est sortie la scolastique. En outre, l'auteur des Dialoques n’est jamais pressé d'arriver au but. Sa pensée décrit des méandres à l'indéfini; et 1] s’y plaît, il s'y complait : la causerie l’'enchante visiblement. Or c’est là, si je ne me trompe, une autre trace d'hellénismé. Les Hellènes. les loniens surtout, comme on le peut voir par leur vie politique, avaient la passion de discourir ;
Platon, malgré son sers si profond du « fini », en garde encore quelque légère atteinte.
Outre les traits que l’on vient de décrire, Platon en présente d'autres qui donnent une certaine idée, non plus
seulement de son intelligence et de ses sentiments, mais aussi de son caractère.
11 ἃ des convictions profondes, inébranlables. On trouve des penseurs, et ils sont nombreux, dont la foi philoso-
phique s’effrite avec le temps, diminue peu à peu et finit par disparaître. Platon n’est point de leur famille; son dogmatisme n'abdique pas. Sans doute, il devient un peu pessimiste à l'égard des hommes, il constate de plus en plus qu'ils ne ressemblent pas à « ces fils de Dieu » pour lesquels 1l a fait sa République ; leur état d’ignorance et de perversité lui inspire de la tristesse et même un certain mépris. Bien plus, il cesse d'attribuer à la rai son toute cette efficacité pratique qu'il croyait d’abord y trouver. Mais 1l conserve ses thèses fondamentales et s’y renforce; l'identité de la justice et du bonheur, la priorité de l’âme, l'existence des dieux et d’une vie future, la subsistance même des idées ! : ce sont là autant de points auxquels 1l se cramponne avec une énergie croissante. Platon, par la vigueur de ses croyances, s’affirme comme un volontaire.
Il s'affirme aussi comme tel par ses tendances absolutistes. IL veut le bonheur de l'individu; là se trouve le but à ses yeux, la chose est incontestable : 1] l'exprime tant de fois et avec tant de force qu'on n'en peut douter d'aucuné manière. Et pourtant, cette fin suprême est manquée, elle l’est manifestement. L'État, dans sa théorie, acquiert une telle prépondérance, il se discipline de tant de façons et avec une telle rigueur, qu’il ne reste plus de
14e à plus haut, p. 3, 33, 55-56.
l'homme qu’un instrument politique. ss vient, dans & fond, cette singulière antinomie ? La démocrate illimitée lui fait peur; la constitution lacédémonienne, au contraire, le rassure. Cela s'entend. Mais pourquoi pousse” t-il son aversion contre la première et sa sympatne pour la seconde, au point de se mettre en contradiction flagrante avec lui-même? C'est ce qui ne peut 5 expliquer que par un mobile d'ordre intérieur. Si Platon, comme grec, aime la liberté, il est en même temps un aristocrate qui à l'instinct dominateur de sa caste. |
Au volontarisme de Platon s'allie un certain fond de mysticisme. Il parle de l'amour des idées, de « FR siasme ineffable » qu’elles produisaient dans les âmes avant leur chute. Le but de la vie, le vrai bonheur consiste ἃ reconquérir, par le retour au même spectacle, ἮΝ même enchantement divin : retrouver les idées et s’y laisser séduire pour jamais, telle est la destinée du «philosophe ». Assurément, lacontemplation a chez Platon quelque chose de moins éthéré, de plus émotif et de plus profond que chez Aristote. Mais il faudrait se garder de la confondre avec l’extase, que prôneront plus tard les Alexandrins et dont l’idée viendra de l'orient bien plus que de l'auteur du Phèdre. Au regard du fondateur de l'Académie, la contemplation n'exclut pas la maitrise de soi : ce nest point l'absorption, mais le plein épanouissement de la personnalité ?. |
Un dernier trait du génie de Platon consiste en une certaine recherche de la forme énigmatique. Que l'on examine, par exemple, la manière dont il décrit dans le Timée la composition de l’âme du monde, ou les termes qu'il emploie au huitième livre de la ἐν nt Le Fe expliquer les nombres qui président à la durée des êtres;
1. Cf. plus haut, p. 243-244, ce que l'on a dit de l’individualité des âmes. V. aussi H. Guyor, L'infinité divine, p. 233-245, Paris, 1906.
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on sentira qu'il se préoccupe peut-être encore plus de se faire deviner que de s'exprimer. Toutes ses œuvres sont d'ailleurs émaillées de sous-entendus, de réticences et de formules mystérieuses ; c’est une des difficultés auxquelles on se heurte quand il s’agit de définir sa doctrine. Dans le 7#née surtout, le mythe et la philosophie se mêlent d'une façon étrange et cependant voulue. Or il y ἃ là, je crois, plus que des jeux d’esprit. Bien que souverainement ami de la lumière, Platon garde quelque chose d'hiérophantique, qui lui vient du Pythagorisme, et sans doute aussi des traditions orphiques si familières à sa pensée.
L'enseignement de Platon eut un succès considérable : la renommée s’en répandit dans toute la Grèce et au delà. Athènes, Chalcédoine, Amphipolis, Lampsaque, Cysique, Pont, Héraclée, Bzyance, Oponte, Samos, et Phasélis: Mantinée, Syracuse, Locres; Pellène; Cnide, OEnos, Magnésie, Chypre et la Perse elle-même : autant de villes ou contrées qui fournirent des recrues à l’Académie! et souvent des plus brillantes par la naissance et la richesse, autant que par le talent. Nombreuse fut l’élite des jeunes
gens qui vinrent se gouper autour du maïtre incomparable.
Après Platon, l'Académie n'eut point la fécondité que l'on pouvait attendre de tant d'idées répandues comme à profusion et si puissamment organisées. Ses disciples conservèrent d'abord, maïs sans grand éclat, l'esprit et le fond de sa doctrine. Puis, elle ne tarda pas à glisser de la spéculation dans la pratique et de son haut dogmatisme vers la philosophie de la vraisemblance 3.