PREFACE DE L'AUTEUR
I. — A cette époque d'anarchie intellectuelle où l'esprit critique s'alliant à l'esprit positif semble ne rien laisser debout dans les intelligences de ce qu'avaient admiré et cru comprendre nos devanciers, les grands systèmes de la philosophie ancienne n'ont pu échapper au discrédit général qui atteint les hautes spéculations de la pensée. Tout a été remis en question sur le sens et la valeur de ces systèmes, leur portée spéculative et pratique, etc.
D'autre part, les travaux de science pure et d'érudition sur les écrits qui les renferment et les points particuliers qui y sont traités se sont tellement multipliés qu'il est difficile même aux esprits les plus versés en ces matières de s'y reconnaître et de s'y orienter. On se demande comment le lecteur ordinaire, le plus instruit, s'y prendra pour se faire une opinion sur l'ensemble de la doctrine philosophique en elle-même, au milieu de toutes ces investigations partielles, plus ou moins savantes : mémoires, dissertations, revisions, contributions, gloses, commentaires, monographies de toute espèce, où les affirmations et les négations se succèdent et se heurtent, sans que le souci apparaisse bien nettement de reconstituer ce qui est détruit et de rien édifier à la place.
Nous sommes comme enveloppés d'un nuage épais de poussière érudite et de science diffuse, qui nous dérobe la vue de ce qu'on a la prétention de nous montrer dans tout l'éclat d'une lumière supérieure. C'est à peine si, en ce temps d'éclipsé totale ou partielle, il nous est permis de discerner en leurs traits principaux, les grandes figures que nous étions accoutumés à regarder comme celles de nos maîtres et de nos guides, en ce qui est de l'antiquité classique.
On en est même à se demander si ce sont bien leurs ombres que nous avions cru apercevoir dans les portraits jusqu'ici tracés par les auteurs les plus accrédités et les plus estimés. Sous ce rapport, nous ne ressemblons pas mal aux captifs enfermés dans la caverne de Platon (Rép., VII) attachés en face du mur sur lequel se dessinent les objets éclairés par la lumière placée derrière eux, ne pouvant tourner la tête et incapables de juger si ce qu'ils voient à défaut de la réalité, en est au moins la ressemblance véritable.
Ainsi en est-il précisément de Platon lui-même parmi les anciens philosophes, de Platon dont nous avons cependant sous les yeux toutes les œuvres traduites en notre langue avec les arguments, les notes et les éclaircissements, les écrits spéciaux sur chacun de ses dialogues, propres à nous les expliquer et faire apprécier. Mais sur l'ensemble de la doctrine platonicienne et sur chacun de ses points principaux, des doutes de toutes sortes se sont élevés, des controverses sans fin se sont engagées, comme sur l'authenticité, la date, l'ordre de succession de ses écrits.
Si vous interrogez les érudits ou historiens de l'École positiviste (Grote, Lewes, Stuart Mill, etc.), vous en obtiendrez cette réponse : « De
VI PRÉFACE DE L'aUTEUR
IMatoii et (le sa doctrine, rien de positif et de précis ne peut être affirmé. Le caractère do^^matique est ce qu'il y a de plus éloigné de son esprit et de sa métliode. Quant aux résultats auxquels celle-ci l'aurait conduit dans remploi qu'il en a su faire, rien de bien certain ne saurait être nettement connu et articulé. »
(Jui n'a enleiidii ('^'alement de la bouche d'hommes très instruits, plusieurs même très distingués comme savants, érudits, penseurs, etc., des propos comme ceux-ci : « Platon qui souvent se sert du mythe, luimême est un mythe, Platon est un sphinx ; tout son système est une énigme. Il est plein de variations, de réticences, de doutes et de contradictions. Platon, en somme, n'est qu'un grand promoteur d'idées. Il n'a d'opinion arrêtée sur aucune des questions qu'il traite. Sa méthode, comme celle de son maître Socrate, est purement investigatrice ou inquisitive. Platon est un grand artiste qui se joue de son lecteur, et lui laisse à deviner ce que lui-même ne sait pas, ou ne fait qu'entrevoir et ne croit pas devoir enseigner. »
Le livre que nous publions est un démenti formel donné à cette opinion et à ses partisans. C'est du moins le but que s'est proposé l'auteur; le lecteur éclairé jugera s'il a réussi à prouver du moins, combien ces assertions sont fausses ou exagérées.
Sans doute, personne ne peut se flatter de tout connaître de Platon. C'est la devise que nous avons prise pour épigraphe; mais notre conviction est <iue l'essentiel de sa doctrine, non seulement quant à la théorie qui en est la base, mais sur chacun des points principaux qui la constituent, peut être parfaitement connu, clairement exposé et apprécié. Selon nous, il est possible, en tout ce qui est d'une importance réelle, de saisir la vraie pensée du philosophe, de distinguer chez lui le certain du probable, le probable lui-même de ce qui est douteux, obscur ou problématique, et cela pour Platon lui-même qui n'hésite pas souvent à on faire l'aveu. Il en est ainsi de chacune des grandes questions i\ue lui-même a soulevées et débattues et dont la solution est clairement indiquée sinon toujours formulée dans ses écrits.
Kn tout cas, si une pareille tâche otfre de grandes difficultés que nous-même avons reconnues et énumérées (p. 52), on nous saura gré de l'avoir entreprise, la voyant délaissée par ceux qui auraient dû et auraient su beaucoup mieux la remplir. On excusera notre témérité, si, jugeant que la chose est réellement utile, on admet qu'elle répond à un besoin i)lus élevé qu'on nous permettra plus loin de caractériser.
H. ■— Pour mener à bonne fin, autant qu'il était en nous, cette œuvre dil'licile.nous avons du nous éclairer des travaux les plus récents publiés en France sur Platon, sa doctrine et ses écrits. Nous regrettons de n'avoir pu nous mettre aussi bien au courant de tout ce qui est dû à la science «'t à l'érudition allemande, anglaise, etc. Parmi les premiers de ces écrits, nous mentionnerons les principaux dont nous nous plaisons à reconnaître les mérites et dont nous avons souvent profité, tout en signalant leur insuflisauce, relativement au but que nous nous sommes proposé «l'altcindrcMais c'est IMaton lui-même que nous avons dû avoir, ^aris cesse, sous les yeux, ses écrits, quoi qu'on dise, étant la vraie source de sa philosophie (p. 19).
La traduction complète des o'uvres de Platon par V. Cousin^ chez nous, occupe le promior rang parmi les publications contemporaines. D'autres traductions totales ou pnrtidles [Srlmuilbc, Chaiivet et Suissrt, etc.) ont é;.'alemcnl rendu accossililes aux esprits cultivés la lecture des œuvres du grand pliilosoplie. qu'avaient déjà mis en partie auparavant à la portée du i)ublic lettré les traductions plus anciennes de Uacicr, de Grou, de /ici/, etc.