LA CONSCIENCE MORALE
vient d'ajouter ce que Platon, en conformité avec ce qui a été dit de la certitude et de la vérité en général au point de vue spéculatif (177, sqq.), a soin de faire remarquer au sujet de la conscience morale, de Xuniversalité et de X uniformité de ses jugements où il s'agit de la vérité pratique.
L'objection sans cesse renouvelée de la diversité et de la variabilité dans la manière d'apprécier la conduite des hommes et les actes humains y a sa réponse péremptoire. On peut affirmer d'ailleurs que jamais ni Platon ni Socrate n'eussent admis la validité de la distinction, depuis établie (Kant), de la raison théorique et de la raison pratique, si éloignée de l'esprit du platonisme. Chez l'un et l'autre la vérité ne se scinde pas; la raison ne se dédouble pas. Tous les êtres raisonnables, capables de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, en jugent de même. La vérité morale est la même pour tous. Il suffît qu'elle leur soit offerte dans sa pureté et sa simplicité. Il en est ici comme de la connaissance scientifique et de ses axiomes. Malgré la différence des opinions qui divisent les hommes et les causes qui produisent cette diversité, l'accord subsiste. Il se retrouve dans les paroles et dans les jugements que la vue de la justice ou de la vérité met sur les lèvres humaines là où elle est manifeste. Ceux-là môme qui devraient la nier et y sont le plus intéressés, eux-mêmes l'affirment et la reconnaissent. Nul être humain n'est et ne peut être indifférent ni insensible au charme de sa beauté. Il en est ainsi des hommes les plus pervers. Eux aussi savent très bien la discerner de ce qui n'est pas elle.
Le scepticisme moral y a sa réfutation la plus directe et la plus palpable. Le caractère, la conduite, le degré d'ignorance et de perversité n'y font rien. L'hommage qui lui est rendu par la bouche des méchants eux-mêmes en est la preuve irrécusable. Le passage, depuis souvent cité, mérite d'être rappelé. « Les hommes méchants et vicieux, dit Platon, ne se trompent pas autant dans le jugement qu'ils portent sur la vertu des autres qu'ils sont éloignés de la pratiquer euxmêmes. La vertu a je ne sais quel caractère divin qui ne permet pas même aux scélérats de la méconnaître; de sorte qu'une infinité de personnes, malgré l'extrême corruption de
leurs mœurs, savent faire dans leurs discours et dans leurs jugements un discernement exact des gens de bien et de ceux qui ne le sont pas \ {Lois, XI.)
La conséquence qu'en tire le moraliste, non moins d'accord avec sa doctrine entière, est celle-ci. « Aussi faut-il faire beaucoup de cas d'une bonne réputation; mais le meilleur, le plus important est de commencer par acquérir la vertu et de n'en rechercher la réputation qu'à cette condition. Jamais celui qui aspire à être un parfait honnête homme ne sera jaloux de passer pour être vertueux sans l'être. » [Ibid.)
L'accord ici de la théorie avec ce qui a été dit plus haut, dans la polémique, de la vertu désintéressée, indépendante de l'opinion vulgaire (chap. i), est manifeste.
1. Sénèque, de Benef., IV, 17 : « Etiam qui non sequuntur illam vident... adeoque gratiosa virtus est ut insitum sit etiam mails probare meliora. « — Cic. de Off., II, 11 : « Quin etiam leges latronum esse dicuntur quibus pareant, quas observent. » — Ibid.^ ch. H : « Quum igitur tanta vis justitiœ sit ut ea etiam latronum opes firmet atque augeat. »