Quant à ce qui est de Yart proprement dit, ceci est le
côté esthétique'que Platon n'oublie ni ne dédaigne, auquel il attache la plus grande importance. Il le considère comme essentiel à l'art oratoire. Il en est de même de la beauté du langage, et de tout ce qui appartient au beau dans le discours, du souffle puissant qui anime l'orateur, du pathétique et de l'inspiration, de ce qui est en un mot la vraie éloquence comme de ce qui est la vraie poésie. Platon n'en parle pas isolément. Il n'avait qu'à rappeler ce qui a été dit de la poésie elle-même qu'il [appelle la rhétorique du peuple, de tout ce qui la concerne, de l'amour et de l'enthousiasme, etc.*.
lY. — Il est certain que cette belle et profonde doctrine fut assez peu comprise dans l'antiquité. Les contemporains et les successeurs de Platon semblent n'avoir guère vu dans son œuvre que la partie polémique; la partie positive et dogmatique passa pour eux presque inaperçue.
L'idée platonicienne n'est devenue claire et féconde que quand elle a rencontré son analogue dans la pensée chrétienne. Le stoïcisme, sans doute, avait envisagé ainsi tous les arts et l'éloquence en particulier; mais ses exagérations et ses subtilités lui avaient retiré tout crédit sur le grand nombre des esprits même les plus éclairés.
On aurait tort^cependant de croire que la doctrine de Platon n'ait pas, dans l'antiquité, exercé une salutaire influence. Dès le début, elle produisit ses effets. Tous ceux qui écrivirent sur l'éloquence, Aristote le premier, au fond l'adoptèrent; mais cette idée, dans leurs ouvrages, n'est qu'incidemment exprimée : elle n'y est ni à sa place ni au rang qui lui convient. Il était réservé aux orateurs chrétiens de la reproduire dans toute sa rigueur, et de lui donner un caractère plus
1. Cette théorie est résumée à peu près dans le passage suivant : « Avant de connaître la vérité de ce qui fait le fond du discours parlé ou écrit, de pouvoir définir l'essence de chaque chose et, après l'avoir détinie, la diviser en SCS diverses espèces jusqu'à celles (jui sont indivisibles; avant d'avoir approfondi de celte manière la nature de l'àme, trouvé la forme de discours qui convient en chaque caractère, et disposé et ordonné le discours de manière qu'on oITre à une ;\me mobile des discours pleins d'harmonie, et à une Ame simple des discours simples, il n'est pas possible de manier avec talent l'art de la parole, ni pour enseigner ni pour persuader, comme nous l'avons montré longuement dans tout ce qui précède. » {Phôdrc, 277, B.)
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élevé encore. Plus tard, cette doctrine s'est trouvée conforme aux tendances les plus sévères de l'esprit et de la philosophie moderne.
Deux esprits différents, en effet, ont inspiré les travaux des auteurs anciens et modernes qui ont écrit sur l'éloquence. Les uns ont considéré la parole simplement comme moyen d'agir sur la volonté des hommes, sans s'inquiéter du but vers lequel celle-ci doit tendre et être dirigée. Pour eux, la persuasion est la fin même de l'éloquence; l'art oratoire est tout entier dans les moyens de la produire; ils se sont bornés à les étudier pour en accroître l'efficacité. Cette manière de voir, qui fut celle des anciens rhéteurs et qui est restée l'opinion commune, est aussi celle d'Aristote; il définit la rhétorique : « l'étude des moyens de persuasion ». Son livre est le type des travaux de ce genre, le monument le plus considérable élevé à la théorie de cet art, dans le sens empirique et pratique.
Mais il est des esprits que cette théorie ne pouvait satisfaire. A leur tête se place le plus grand des moralistes anciens, le vrai disciple de Socrate. En présence des rhéteurs et des sophistes qui avaient corrompu Téloquence, et qu'avait combattus son maître, il conçut et enseigna une autre doctrine. Il voulut que, sans négliger les moyens de persuader, on s'attachât avant tout à déterminer le but même de la persuasion, la fin de cet art merveilleux de la parole, par lequel l'homme s'empare de l'esprit et de la volonté de ses semblables, et dont il peut faire un si funeste usage. Il se refusa à reconnaître dans le pouvoir seul de persuader, malgré tout le talent qu'il suppose et tous les prestiges dont il s'environne, un art véritable et digne de ce nom. Il flétrit pour toujours, comme fausse, mensongère et vile, l'éloquence qui se proclame indifférente à la vérité et qui est sans principes. Il rattacha la vraie éloquence à la morale, dont elle s'était tout à fait séparée avec les sophistes.
Platon et Aristote, voilà les deux modèles et comme les chefs de deux grandes écoles. On les retrouve ici, comme partout, à la tête des directions imprimées à' la pensée humaine. A eux se rattachent deux séries de travaux : les uns, où il s'agit plus particulièrement des règles et des pré-
ceptes de l'art oratoire; les autres, où Ton s'efforce de dégager Vidéal, et de remonter au principe, pour en déduire les conditions essentielles et générales de l'éloquence.
On ne peut nier l'intérêt et la valeur des analyses qui ont été faites par ceux qui ont suivi la première de ces deux méthodes, ni l'utilité de leurs préceptes. Cet art de la parole, les rhéteurs et les sophistes eux-mêmes en ont démêlé les secrets et décrit les finesses avec une rare sagacité. Aristote a fait, de l'aveu de tous, un chef-d'œuvre, en décrivant tous ces moyens ou en cherchant, comme il le dit lui-même, « en chaque chose tout ce qui est propre à persuader ». Mais, en lisant son traité, ainsi que tous ceux qui ont été composés à son imitation, on ne peut s'empêcher de partager le sentiment de Fénelon, quand il dit de la rhétorique d'Aristote qu'elle a explique l'art plus qu'elle l'anime et le dirige » {Dialog. sur rÉloq.).
Il n'en est pas de même des écrits composés selon l'esprit qui a inspiré Fauteur du Gorgias et du Phèdre, Ici on ne trouve aucune de ces savantes et souvent trop subtiles analyses, point de ces divisions et subdivisions de genres et d'espèces, de ces distinctions un peu factices et artificielles, point de ces préceptes multipliés et de ces conseils plus ou moins sages et utiles. Vainement on chercherait rien qui ressemble à cette décomposition minutieuse des formes du langage et des artifices du discours; mais dès l'abord s'annonce clairement l'intention formelle de marquer le but moral et de remonter aux principes. Le fond principal, comme le vrai mérite de ces œuvres, est dans quelques pensées grandes et fécondes qui élèvent l'âme et la fortifient. Ce qui n'est pas assez marqué ailleurs s'y reconnaît sur-lechamp : des principes fixes, une conviction ardente et profonde, la foi à la vérité comme plus puissante et plus persuasive par elle-même que le talent le plus habile et le plus consommé, mais sans convictions, et que tous les moyens et artifices qu'il peut y employer.
Le modèle y est nettement dessiné : un homme, doué sans doute du talent de la parole et exercé, mais inspiré par la vérité, digne d'être son organe et son interprète.
LA rhétorique; appréciation 523
Ce qu'on y rencontre encore c'est l'indication claire (3t précise des devoirs qui sont imposés à l'orateur et qu'il ne doit jamais oublier : une ferme assurance du but vers lequel doivent tendre tous ses efforts, le dédain des vulgaires intérêts, la force de se mettre au-dessus des opinions et des préjugés de la foule, le courage de braver l'injustice des hommes et de les servir malgré eux, loin de flatter leurs passions et de vouloir leur plaire; enfin le sentiment de la dignité de l'art. Si à cela se joint la pensée religieuse, pour servir de complément à la pensée morale et politique, alors l'orateur s'élèvera à ce que l'art de la parole a de plus sublime.
Platon et avant lui son maître Socrate ont les premiers ouvert cette voie. Leur doctrine, vivifiée par le souffle chrétien, et s'identifîant avec l'esprit sévère et précis de la philosophie moderne, est devenue générale au point de paraître aujourd'hui presque commune et banale. C'est elle qu'on retrouve dans tous ces écrits où sont retracés les devoirs de l'orateur, non seulement de l'orateur religieux, mais de l'orateur pohtique, de l'avocat, du magistrat, du maître qui enseigne en public, du publiciste et de l'écrivain lui-même, qui s'est fait sa tribune dans les temps modernes. Tous, sous peine d'être, et à bon droit, appelés rhéteurs et sophistes, doivent faire ce que dit Platon en termes si énergiques et si clairs : viser, non à l'agréable, mais au bien; consacrer leur talent au triomphe de la vérité; travailler à l'instruction, à l'amélioration des hommes, au perfectionnement moral de leurs semblables et de Thumanité.
Cet exposé de la philosophie platonicienne ne pouvait mieux se terminer que par ce qui est, sur ce sujet, la pensée véritable du plus éloquent des philosophes.
La philosophie platonicienne, dans le cours de son histoire, a eu ses alternatives et subi bien des vicissitudes. Dans la succession et la lutte des systèmes, son sort a été différent selon les temps, les lieux, la disposition des esprits, etc. Elle a eu ses mouvements d'éclipsé ou presque d'oubli après ses époques florissantes. Malgré les jugements divers ou opposés, dont elle a été Tobjet, son auteur n'a jamais cessé d'être regardé comme un des plus beaux génies qui aient apparu dans le monde de la pensée. Les Grecs le surnommèrent le divin *. La postérité, admiratrice de sa doctrine et de ses œuvres, lui a conservé ce titre « par un consentement universel )), dit le sceptique Montaigne, peu porté, on le sait, à exagérer l'éloge, assez rare, qu'il fait, quoiqu'il les cite souvent, des philosophes anciens. Cette admiration toutefois ne doit pas ôter à l'historien la liberté de son jugement.
On serait mal venu de répéter aujourd'hui avec Gicéron qu'il faut l'écouter comme une sorte de dieu des philosophes*. Mais nul parmi les anciens sages ne mérite plus d'être écouté, lu, médité dans sa doctrine et ses écrits.
L'exposé qui i)récède, tout imparfait qu'il est, de sa philosophie, a pu en donner, sinon la connaissance approfondie et détaillée, une idée générale que nous croyons exacte et lidèle.
1. « Platon a emporté ce surnom de divin par un consentement universel qu'aucun n'a osù lui dénier. • {Essais, 1, 12.)
2. « Audiamus IMatonom (|uasi qucuidam deum philosophorum. • {De nat. deor., II, 12.)
Chaque point principal a été, en une certaine mesure, également apprécié. Il resterait à porter un jugement sur l'ensemble, et, à côté des mérites supérieurs, à signaler les défauts qui ont dû amener sa chute et provoquer à sa suite l'apparition de nouveaux systèmes.
Cette tâche, que tant d'autres, philosophes, historiens, critiques, etc., ont, à des points de vue différents, diversement remplie, n'est pas la nôtre. Du moins n'avons-nous pas la prétention d'y satisfaire, comme on serait en droit de l'exiger d'un critique véritable. Nous ajouterons seulement quelques réflexions propres à compléter ce que nous avons pu déjà dire, selon l'esprit de ce livre et les limites où il doit se renfermer.
I. — La valeur historique du platonisme est déjà suffisamment attestée par le rôle qu'il a joué dans l'histoire du monde et l'influence qu'il a exercée sur les plus hautes manifestations de l'esprit humain à toutes les époques. Elle l'est par ce seul fait que, malgré ses imperfections, ses erreurs et ses lacunes, malgré les objections qui lui ont été faites et auxquelles il lui a été impossible de répondre, il s'est cependant maintenu et s'est survécu à lui-même. Toujours après ses moments d'éclipsé, il a reparu avec son cortège d'enthousiastes partisans ou d'adhérents illustres, de zélés défenseurs et propagateurs, les uns qui lui sont restés tout à fait fidèles, les autres qui, en l'adoptant, l'ont plus ou moins modifié ou développé, d'autres enfin qui, tout en se déclarant ses adversaires, lui ont plus ou moins considérablement emprunté, bien que ces emprunts ne soient pas toujours visibles.
Il en a été ainsi non seulement des vues particulières sur chaque point considérable de cette grande doctrine, mais du principe qui est le centre ou la base de tout le système. Attaqué, réfuté, remplacé par d'autres principes, toujours il s'est conservé et a gardé son nom. Souvent il se retrouve en eux transformé, modifié ou complété. Ainsi en est-il chez Aristote lui-même, qui, le premier, s'est séparé de son maître, qui fait à la théorie des idées une guerre acharnée, dont la polémique remplit toute une partie de ses œuvres.
La valeur intrinsèque de ce principe, ce qui en fait l'absolue
vérité a été déjà mis en lumière dans la première partie de ce livre consacrée à la Dialectique. Tout le système y étant virtuellement contenu, il est bon en terminant d'y revenir.
Vidée telle que Platon la conçoit, telle qu'après lui elle est restée la base de tout véritable idéalisme, n'est-ce pas, comme lui-même l'affirme et le démontre, la raison elle-même, l'élément essentiel qui la constitue?
N'est-elle pas à la fois l'essence de la pensée et aussi de l'être, « l'être de l'être », pour emprunter à l'auteur son langage? Elle est la condition de toute science. Toute sa polémique le prouve avec une irrésistible évidence. Il y a plus, elle est le principe ^'intelligibilité qui rend toute vraie connaissance digne de ce nom.
Appliquée à chaque objet, quel qu'il soit, physique aussi bien que moral ou intellectuel, elle seule le fait comprendre; de sorte que, si elle vient à manquer, l'objet quoique perçu ne se conçoit pas; il ne va pas jusqu'à l'esprit et reste inintelligible. Sans elle, le raisonnement n'ayant aucune base solide ni aucune règle supérieure qui Téclaire et garantisse sa légitimité, n'est plus qu'un vain exercice de l'esprit qui ne peut rien établir de certain et n'arrive lui-même qu'à se contredire. Le monde où l'idée n'est pas présente, où elle n'apparaît pas derrière la m.ultiplicité de ses phénomènes n'est plus qu'une collection de faits sans liaison, sans ordre et sans lois, une apparition fantastique d'ombres sans réalité ni fixité, sans substantialité. L'esprit lui-même qui, en présence des objets sensibles, les perçoit et se perçoit lui-même, qu'est-il sinon le miroir passif où ils se reflètent, un réceptacle d'images, une collection de sensations ou de pensées, qui se succèdent, se groupent et s'associent ou se disjoignent, et cela dans un sujet lui-même toujours variable, sans qu'il lui soit possible de se saisir lui-même dans ce qui est le fond de son être, dépourvu qu'il est de toute véritable unité, d'identité, de personnalité?
Si, conimc nous le croyons, et avons tâché de le faire voir, Platon, sur ce point capital, celui delà connaissance humaine, qui embrasse toute vérité, est irréfutable dans sa réfutation
des systèmes contraires, il ne l'est pas moins en ce qui est des nouveaux systèmes qui se sont succédé depuis et dont les principes sont les mêmes. S'il a raison contre Heraclite et Protagoras, son disciple, qui en a déduit et formulé le scepticisme; si son argumentation, plus difficile à suivre, contre Parménide, ne met pas moins à nu l'erreur sophistique des trois thèses qu'à un autre point de vue a soutenues le rhéteur Gorgias, il est permis de dire qu'il en sera de mém.e de tous les successeurs, continuateurs, imitateurs ou disciples qui sont venus après eux et qui, depuis Platon, ont professé ou professent aujourd'hui une doctrine au fond toute semblable : Hérachtéens, Epicuriens, sensualistes, positivistes ou sceptiques et pessimistes de toutes les époques et de toutes les écoles. Ce qu'il y a de certain, disons-nous, c'est que cet élément de fixité qu'on appelle Viciée^ étant retiré, toute vérité avec toute certitude disparaissent et la science est impossible.
L'idée, qu'elles le sachent ou non, est Tobjet et le but final, que poursuivent avec tant d'ardeur et de succès aujourd'hui, les sciences les plus positives; car elle est la loi, qui, telle que Tintellect la conçoit, n'est autre que l'idée. Elle est aussi dans la méthode de ces sciences qui leur sert de guide. Le savant ne marche qu'à la lueur de ce flambeau : l'idée inspiratrice et régulatrice de ses expériences. Elle dirige et affermit tous ses pas comme elle sert à vérifier les résultats de l'observation et de l'expérience. Sans elle, sa méthode n'a pas la portée qu'on lui assigne; il n'y a pas d'induction véritable. Celle-ci a la vue trop courte, son horizon est borné, l'espace se rétrécit devant elle, l'avenir lui-même lui est fermé, rien de la loi ne garantit la durée et l'universalité. Le raisonnement n'a pas plus de valeur dans les sciences exactes qui sont des sciences rationnelles. Il y aurait à en dire autant des sciences morales où l'élément rationnel joue le principal rôle, comme le disciple de Socrate Ta si bien démontré.
Partout, malgré les affirmations contraires, le réalisme le plus étroit, le positivisme le plus enchaîné aux faits sont forcés de revenir à ce principe, de s'y conformer, souvent même de lui emprunter sa langue.
L'idée c'est le type invariable qui donne aux genres et aux espèces leur fixité et qui permet de les coordonner. L'évolutiônnisme lui-même ne peut s'y soustraire. Car l'évolution suppose un principe (matière ou force, etc.) qui, en se développant, reste le même, sans quoi il n'y aurait pas de développement. Immanence^ permanence^ évolution^ peu importent les mots. La raison ne s'y laisse pas prendre, elle réclame impérieusement ce en quoi seul elle-même se reconnaît, ce qui est son aliment et son véritable objet, ce qui est sa nature même et son essence.
Le conceptualisme ou le subjectivisme moderne (Kant), qui se pose en intermédiaire, ne peut garder ce milieu : luimême, forcé de s'expliquer, est placé dans Talternative d'admettre quelque chose d'objectif et d'absolu, ou bien il rentre lui-même dans le scepticisme.
Ce qui est venu à sa suite dans la série des grands systèmes en est la preuve manifeste.
Et ce n'est pas seulement dans la sphère de la science proprement dite ou de la raison théorique que Vidée se montre en souveraine. Dans toutes les autres régions où la pensée et l'activité humaine se déploient, l'idée apparaît toujours comme le but et le moteur principal. L'idée alors se nomme Vidéal : idéal moral, religieux, social, politique, artistique. L'industrie elle-même, qui semble s'en passer, a le sien qui n'est pas seulement l'utile. N'est-ce pas, en effet, un plus haut et plus pur idéal que poursuivent, par Faméhoration progressive du bien-être et de la condition de tous les membres do la société humaine, les arts industriels à la suite des conquêtes de la science sur la nature et par lesquelles l'homme établit sur elle son empire?
Pour ce qui est des beaux-arts^ Tidéal est non seulement leur but, mais la raison d'être de leur existence, ce sans quoi ils ne sont pas même des arts ou sont au-dessous des arts utiles.
En tout et partout, le nom d'idéal lui vient de l'idée que chacune de ses formes, selon ses conditions, est appelée à réaliser.
Pour en revenir à la spéculation philosophique, l'idéalisme
est le nom donné par Platon à l'un des deux grands systèmes qui, à toutes les époques, se sont partagé le domaine de la pensée, et dont la lutte forme ce qu'on peut appeler la dialectique de l'histoire; son opposé, le réalisme^ même quand il a paru triompher un moment, n'y a jamais tout à fait réussi. Aujourd'hui même que sa victoire semble assurée, il s'aperçoit qu'elle ne l'est pas. Il voit qu'il ne pourra parvenir à se faire tout à fait admettre qu'à la condition de se rapprocher de son opposé, le système contraire, en ce qui est du moins le but poursuivi, le terme final. Il essaye en cela de s'accorder avec lui, de conciher ce qui en effet est loin de s'exclure (tout en se faisant la part la plus forte et la meilleure) : Vidéal et le réely le réel et l'idéal, combinés, fusionnés, sinon identifiés. Les plus intelligents du moins de ses partisans le comprennent et le disent.
Les noms donnés, ailleurs, à cette tentative nouvelle, après l'ère des grands systèmes : à' immanence, ^idéalisme concret, ^idéalisme réaliste ^ etc., sont significatifs. Nous souhaitons aux auteurs que le succès vienne couronner leurs efforts. Mais cela suffit pour constater la permanence de l'élément qui est la base du système et sur lequel s'élève toute la philosophie platonicienne.
Ce système, il serait absurde d'y voir la vérité tout entière, qui n'est nulle part ailleurs dans aucun système, et ne pouvait être, à ce degré du développement de la pensée. Il n'est que trop aisé d'en apercevoir aujourd'hui les défauts, d'en signaler les côtés faibles, d'en faire voir les lacunes et les contradictions. Nous-même ne les avons pas dissimulés sur chacun des points principaux de cette doctrine, là où est appliqué le principe à tous les problèmes essentiels de la philosophie.
Le vice fondamental, on l'a dit cent fois (et cela est un lieu commun), c'est de faire la part trop grande à l'idée, trop faible à l'élément empirique ou réel, à la réahté soit sensible et soit spirituelle, de les séparer, de les isoler, au lieu de les distinguer et de les réunir. Ce défaut est apparu dans toutes les parties du système où il a eu ses conséquences. Mais à une véritable critique, il ne suffit pas de le dire, elle doit le
montrer; mieux encore, la vraie critique est tenue de faire voir comment les deux principes doivent et peuvent s'accorder et se concilier. C'est ce que tous les systèmes suivants tour à tour ont essayé ou cru faire, à partir d'Aristote.
L'accord des deux termes, voilà le grand problème dont la solution se poursuit à travers les siècles. Il eût été singulier qu'elle eût été trouvée au début quand on la cherche encore.
L'idée telle que Platon la conçoit, c'est Vuniversel. Non seulement, il la proclame comme l'élément premier, essentiel, mais le seul vrai. Est-elle pour lui une pure et vide abstraction? Ce point délicat a été examiné. Mais il est certain que sa méthode a pu autoriser à le croire. Ce qu'il y a de sur, c'est que le métaphysicien, le dialecticien, sans tout à fait sacrifier le particulier qui est aussi le réel, l'y ramène sans cesse; ou il n'en tient pas compte. Le plus souvent il le dédaigne. L'expérience qui seule le donne par lui est beaucoup trop négligée. Quelquefois il lui fait violence. A peine a-t-il mis le pied dans le monde réel qu'il se hâte d'en sortir, de s'élancer dans la région des idées dont il a peine ensuite à descendre. Le monde réel lui apparaît alors comme une ombre dont il reconnaît à peine l'existence. Pour lui, c'est le non-étre. Obligé cependant de s'en occuper, de chercher le rapport avec l'idée, c'est à regret qu'il le fait. L'intervalle qui sépare le sensible du suprasensible, reste infranchissable. Les moyens qu'il emploie pour le franchir, les termes dont il se sert et qui les désignent, sont insuffisants ou illusoires. Participation, imitation, présence, communication, ces termes déguisent mal cette impuissance à expliquer le rapport. Aristote qui les traite de métaphores poétiques est trop sévère; mais il n'a pas tort. Sa tâche et son mérite ont été de réintégrer le réel, de lui rendre ses droits comme à la méthode d'observation ou à l'expérience.
Ce défaut inhérent au principe et à la méthode, comme on l'a pu voir par tout ce qui précède, atteint le système entier dans ses applications les plus voisines et les plus éloignées. Une critique sévère, qui qualifie d'inconséquence tout ce qui sort (lu princîipe, fait ressortir ces déf^iuts.
Par là, en eil'et, sinon se trouvent tout à fait exclus, à tous
les degrés de l'existence, atténués, quelquefois niés, effacés : le mouvement, le développement, la vie, et aux degrés supérieurs dans le monde spirituel, Tindividualilé, la personnalité, la liberté et leurs corollaires, tels qu'ils sont apparus dans la morale, le droit, la politique, la législation, lesthétique.
Notre critique n'a pas été et ne pouvait être aussi sévère. Elle eût été injuste. Le but a été plutôt de montrer en tout, principalement le côté vrai de- cette grande doctrine, de recueillir et d'accepter même les heureuses inconséquences qui tempèrent les écarts de la spéculation. Nous l'avons fait pour toutes les divisions de la philosophie platonicienne.
Sans y revenir, nous croyons devoir atténuer certains reproches, selon nous exagérés, qu'il est du devoir de Thistorien de réduire à leur juste valeur, en se plaçant au point de vue du développement de la pensée philosophique que représente le platonisme dans la succession des systèmes.
IL — Et d'abord, quant à la méthode qui a servi à édifier ce système, s'il est absurde aujourd'hui de vouloir la défendre et d'en dissimuler les défauts, il ne faut pas non plus en méconnaître le vrai caractère, ni en trop rabaisser les mérites.
Au fond, la dialectique platonicienne est la même qu'avait pratiquée Socrate. Ce qui est vrai c'est qu'elle est, chez Platon, plus systématique. Non seulement elle poursuit un but auquel le maître n'aurait pas osé prétendre; mais cette méthode à la fois négative et positive, inductive et déductive, est destinée à créer un vaste et beau système et à l'organiser dans toutes ses parties. Sa marche est logique et régulière. On n'arrive aux degrés supérieurs qu'après avoir passé par les inférieurs; tous appartiennent comme on a pu le voir par l'exposé de chacun d'eux (p. 86) à la science la plus exacte et la plus rigoureuse. C'est ainsi que, guidé par elle, celui qui s'en sert, le dialecticien ou le philosophe, sur de luimême après avoir parcouru tous les détours de ce labyrinthe d'erreurs et de préjugés qu'il réfute et dissipe, sait se frayer un chemin vers la vérité cherchée et finalement la découvre et s'y arrête. Il s'avance, en ordre, lentement, toujours raison-
nant et discutant, marquant tous les pas qu'il fait dans sa longue carrière. Et c'est ainsi que s'obtient la solution des problèmes les plus élevés et les plus épineux. Il s'aide même de procédés accessoires qu'il sait être tels, de la comparaison, de \ analogie et de V hypothèse, également décrits. {Ibid.)
Le reproche de mysticisme adressé à cette méthode a été aussi apprécié a sa juste valeur (p. 94). Nous n'insisterons pas de nouveau sur ce qu'il y a d'injustice à qualifier, comme on le fait souvent, cette méthode de mystique et &' enthousiaste^ ou môme de purement a priori ou spéculative. La vérité est qu'elle est éminemment discursive comme elle est avant tout inquisitive. Tous les procédés qu'emploie aujourd'hui la science plus ou moins s'y trouvent. L'expérience seule, quoiqu'elle ne soit pas négligée, n'a pas sa place convenable.
La recherche de la vérité dans Platon est toute rationnelle. L'intuition y est au début sans doute et au terme ; mais la distance qui sépare ces deux extrémités, le raisonnement la remplit tout entière. La discussion dont il fait tous les frais lui appartient; lui seul constitue la science. Souvent même il est d'une sévérité excessive qui va jusqu'à la sécheresse. Quelquefois elle affecte la forme mathématique ou celle de l'abstraction la plus subtile [Parménicle^ Euthydèmé). Platon n'y fait grâce à l'initié d'aucun effort et ne lui épargne aucune fatigue. Il y a plus, le procédé mystique et enthousiaste qu'ailleurs il célèbre en plusieurs endroits {Phèdre^ Banquet) lui-même est soumis à une règle et tenu sous la dépendance de la raison. La réflexion qui s'y mêle encore y garde le premier rang et le contrôle. Platon prend soin lui-même de le dire dans un passage qui n'est pas assez remarqué du Timée,
« C'est à un homme de bon sens (sîjicppôvto;) qu'il appartient de tout raisonner et de discuter, -àvTa o'.aXovLTtjLtô ù\ùàih7.\. Lui seul peut agir convenablement, connaître ce qui le concerne et se connaître lui-même, *j'j' i:L'j':o'j csoovslv to Ti:pàr:£t.v
xal vvo)va'. Ta -zi a*jTO*j xal sa-jTO. » [Tiuiéc^ p. 72.)
Tel apparaît Platon dans ses œuvres qui sont des dialogues. Telles sont les allures de son esprit comme philosophe et de son génie. Et cela caractérise tout le système dans la méthode
qui Ta élaboré comme dans les résultats. Esprit calme et méthodique, inspiré sans doute, mais mesuré dans son enthousiasme et qui se possède, Platon n'est nullement mystique au sens habituel, au sens des Alexandrins, qui pourtant se réclament de lui, ni comme le seront les mystiques de tous les temps et des autres écoles.
D'autres caractères plus extérieurs et qui tiennent plus à la forme avaient déjà été signalés à propos de la vie et des écrits de Platon, tels que Part s'alliant à la science, Pemploi du mijthe et de l'élément traditionnel, etc. (p. 35).
Ce qui est ici à remarquer c'est qu'aucun de ces éléments n'y est porté tout à fait à l'excès. Tout dans Platon garde une certaine mesure. 11 en est ainsi au moins dans son esprit, c'est le vœu sans cesse exprimé de sa méthode. Tout est proportionné, dans un accord parfait et une vivante harmonie. Gela ne veut pas dire qu'il ne se soit pas trompé et que luimême ait gardé en tout la mesure, qu'il n'y a pas chez lui de grands écarts auxquels la logique elle-même l'entraîne; mais l'harmonie existe dans le système comme accord cherché de ses parties, d'où résulte l'unité. Gela prouve au moins qu'on exagère quand on prodigue à l'auteur de ce système les épithètes d'esprit chimérique, d'enthousiaste mystique, etc., ce qui n'empêche pas de l'appeler aussi sceptique.
On efface ainsi la principale différence qui le distingue de ses successeurs, platoniciens des diverses écoles, académiciens, nouveaux académiciens, néoplatoniciens. Gomme chez Socrate, le côté sceptique est réel lui-même ; mais il reste dans les limites d'une sage réserve et de l'opinion qu'on doit se faire de la science humaine toujours par quelque côté imparfaite et sujette au doute. lien est ainsi quand il s'agit des plus hauts problèmes de la raison. Ge qui ne nuit pas au dogmatisme qui, en bien des points, suit des affirmations delà vérité démontrée. De même le côté mystique, ce souffle qui pénètre les écrits du philosophe grec, ne ressemble pas à ce qu'on a pu croire de son génie et de sa ressemblance avec le génie oriental, ou même de ses communications avec l'Orient.
Platon, on ne saurait trop le dire, est. Grec par la pensée comme par la forme qu'il lui a donnée et que nous offrent
ses écrits. Gela ne veut pas dire que le lien traditionnel soit rompu en lui tout à fait ou n'existe pas, ni qu'il n'y ait aucune réminiscence du passé, aucune trace ou emprunt dans l'esprit et l'ensemble de cette philosophie. Le 7:a).aLo- aôvo; souvent même s'y reconnaît ou s'y reflète. Mais l'imitation, si elle existe, est inconsciente ; la filiation ou Thérédité sont simplement naturelles. L'intuition, la contemplation sont le caractère de la pensée orientale, comme sa forme est symbolique. L'esprit grec, profondément réfléchi, raisonneur et dialecticien, aborde les problèmes d'une tout autre manière. Dans Platon en particulier, la dialectique est l'âme de la méthode; elle a le pas sur tous les autres procédés de l'esprit pour atteindre et exposer la vérité. En somme, c'est la raison réfléchie qui a conçu le système, qui l'a construit, formulé d'une façon abstraite comme l'a démontré l'exposé complet de chacune de ses parties.
Toutes ces difl'érences admises et le platonisme reconnu ce qu'il est en lui-même et par lui-même dans le développement de la pensée antique, à un autre point de vue néanmoins où les différences l'effacent, on ne peut nier que Platon n'autorise ces comparaisons, que son regard ne soit quelquefois tourné vers VOrient. Il l'est aussi et bien plus encore vers l'avenir qui est le Christianisme. Lui-même est en ce sens un prophète inspiré. Mais on doit ici être encore plus réservé que quand on dit que la Grèce renoue avec lui le fil des traditions primitives, que la doctrine des idées est un reflet des mythes et des dogmes rehgieux de l'Orient.
Nous n'avons rien à ajouter à ce qui a été dit sur les questions plus spéciales qui se rattachent à la Dialectique ou à la théorie de la connaissance, la Réminiscence, le Langage, la Vérité et l'Erreur, ni sur la théorie de l'Amour. Ce qu'il y a de vrai comme de profond, d'élevé et d'original dans cette partie de la doctrine platonicienne, n'a pu échapper à personne pour peu que l'on soit au courant des travaux de la science de l'esprit humain, des débats soulevés depuis sur ces problèmes, sur lesquels la raison humaine s'exerce depuis tant de siècles sans pouvoir se satisfaire et se mettre
d'accord avec elle-même. Qui n'admirerait la manière dont ils sont déjà traités dans Platon, quelle vive lumière est répandue dans les divers écrits où sont abordées et discutées ces matières? Et ce qui prouve que ce n'est pas sans résultat solide que la vérité, bien qu'incomplète, y est contenue, c'est qu'il n'est pas un philosophe moderne, ayant lui-même repris ces questions d'un souverain intérêt, qui n'ait cru devoir le consulter et recourir à ces sources, profiter de la vérité, toujours de la sagacité et de la profondeur des analyses et des aperçus.
La Physique est la partie la plus faible du système. Encore faut-il savoir gré à Platon d'avoir fait rentrer dans le domaine de la philosophie ancienne, l'étude de la nature qui, avec Socrate et les sophistes, venait d'en être à peu près bannie, et d'avoir ainsi renoué avec les systèmes de l'époque précédente. Malgré la hardiesse des hypothèses et des conjectures, le peu de sérieux que l'auteur lui-même y attache, la forme énigmatique sous laquelle il les expose, on ne peut méconnaître les grandes vues de l'ensemble. La conception générale de l'univers comme œuvre émanée d'un acte d'amour de la bonté divine, conçu et exécuté d'après un plan ou modèle éternel de la raison, l'origine du monde ainsi expliquée, ses grandes lois et son harmonie affirmées d'avance et proposées aux découvertes futures de la science, ne sont pas d'un médiocre génie, bien que Pythagore et ses disciples l'aient précédé dans cette voie. Dans la physique spéciale où il y a aussi beaucoup d'emprunts à signaler, plus d'une vue originale et profonde se mêle à d'autres où se joue l'imagination du philosophe. Il n'y manque pas aussi de ces erreurs fécondes qui, selon la remarque de Bacon, servent plus que la vérité banale, à faire découvrir la vérité. Nous laissons à d'autres à les signaler. (Voy. B. Saint- Hilaire, Pliys. d'Aristote, préface.)
Nous rappellerons surtout ce qui a été dit de Yanthropologie de Platon, de la méthode qui y est suivie, du principe qui éclaire cette méthode, à savoir que l'homme, à la fois âme et corps, mais Pâme étant son essence et l'un étant fait pour Pautre, cette idée, l'idée platonicienne appliquée à la struc-
ture générale du corps humain, amène à des résultats que les grands anthropologistes n'ont pas dédaigné de suivre et d'emprunter, bien qu'elle exige d'être contenue dans ses véritables limites.
Ce qui a trait à la santé et aux maladies du corps et de l'âme, à l'équilibre qui doit exister entre eux, à la rupture de cet équilibre et aux moyens généraux de le rétablir, tout cela d'accord avec la doctrine du plus grand médecin de l'époque [Hippocraté)^ n'a pas cessé d'avoir sa valeur dans les temps plus avancés et malgré les réformes ou les découvertes positives de la science et de l'art.
Pour apprécier la valeur de la Psychologie de Platon, il y aurait d'abord à distinguer la partie métaphysique ou transcendante relative à la nature de l'âme et des âmes en général à leurs destinées, etc., de la partie qui concerne l'âme humaine en particulier, ce qui est de sa nature et de ses facultés, en distinguant également le côté empirique ou d'observation, du côté rationnel ou ontologique où il s'agit de l'essence de l'âme, de sa nature, de son immatérialité, de son immortalité. Au premier point de vue, si Platon le cède à Arislote venu après lui, quel profond observateur de la nature humaine, morale et intellectuelle, ne doit-on pas reconnaître dans le disciple de Socrate qui a si bien suivi et appliqué son précepte et pratiqué sa méthode? Quel trésor d'analyses bien faites sur chacune des parties de l'âme et les faits qui s'y rapportent : les actes de l'intelligence, les opérations de l'esprit, les sensations diverses, les passions et le principe qui les engendre, l'amour! Si la volonté est méconnue dans sa vraie nature et dans ses actes, on peut y voir l'effet direct d'un vice du système, de la prédominance exclusive de la raison avec laquelle la liberté humaine est confondue. Gela n'ùte rien au mérite des autres parties éclairées par le principe et plus à l'abri de ses conséquences.
L'Ontologie de Platon et sa Théologie nous ont conduits aux plus hauts sommets de sa philosophie spéculative. Cette parlie du système, la plus ardue, enveloppée de tant de mystères, sur Dieu, l'être des êtres et le principe des choses, sur la nature et ses attributs, ses rapports avec le monde, a été
dans les âges suivants le sujet d'interminables disputes qui ne seront jamais apaisées.
Ces questions qu on voudrait aujourd'hui bannir de la science philosophique et qui seront toujours pour elle d'un suprême intérêt (excepté aux époques d'abaissement des esprits), Platon n'a pas craint de les aborder.
Bien comprendre sa pensée sera toujours difficile. Nous avons écarté ici comme pour le reste le conflit de deux doctrines, l'une orthodoxe, l'autre hétérodoxe, symbolique, l'une spéculative, l'autre populaire, l'une poétique, l'autre philosophique. Nous n'y reviendrons pas. Nous voulons seulement signaler ce fait, que, malgré ses obscurités, la pensée de Platon sans cesse interprétée, commentée, discutée, soit par les philosophes, soit par les théologiens, sera toujours invoquée; c'est qu'en outre, malgré les obscurités, la forme symbolique et mythique dont elle s'enveloppe, on n'en peut nier la profondeur, l'élévation et la vérité. L'influence seule qu'elle a exercée, la part qu'elle a eue à la formation du dogme chrétien appartient à l'histoire. C'est à d'autres à le développer.
Quant à la partie du système qui contient la Philosophie pratique et dont la base est la Morale^ nous n'avons pas hésité à nous ranger parmi ceux qui regardent Platon comme le plus grand des moralistes anciens. Aristote lui-même lui cède sur ce point, et aucun des autres philosophes des époques suivantes ne saurait lui être comparé. Ce n'est pas que là aussi, dans sa doctrine et ses écrits, il n'y ait à signaler de graves erreurs. Mais, s'il fallait ajouter quelque chose à ce qui a été dit des mérites supérieurs de Platon, de sa doctrine et de ses écrits, il nous suffirait de faire remarquer que, pour être un grand moraliste, il ne suffit pas d'analyser avec exactitude et sagacité les faits de la nature morale de l'homme, ni même de savoir discuter les principes et les apphquer aux relations de la vie privée et sociale, ni encore de donner des préceptes et des conseils d'une parfaite sagesse.
La condition première, selon nous, la principale, c'est l'élévation, la fermeté, la sohdité de ces principes, c'est la manière dont ces principes sont établis, défendus, approfondis et apphqués. Sous ce rapport, nul philosophe dans
l'antiquité, on pourrait ajouter dans les tenips modernes, ne peut être mis en parallèle avec l'auteur du Philèbe^ du Gorgias, du P"" et du IP livre de la République, des Loù^ etc. Au moins ne lui refusera-t-on pas d'avoir été le premier à démontrer la vérité des grands principes de la moralité humaine. Un autre mérite, où il n'a pas eu d'égal, c'est de les avoir défendus avec une lumineuse clarté et une éloquence telle que la comparaison ne serait plus possible.
Qui pourrait être mis à côté de Platon, soit pour la force de sa dialectique, soit pour le génie qu'il a déployé dans cette lutte partout engagée avec les sophistes, les soutiens de l'opinion vulgaire, les théologiens du paganisme, la morale des poètes et des artistes, ces premiers éducateurs de l'enfance et de la jeunesse? Un autre côté encore à signaler dans Platon, c'est qu'avec cette hauteur, cette inflexibilité qu'on lui reconnaît, il a su toutefois n'être pas exclusif, et encore ici ne rien exclure de ce qui est vrai des autres doctrines, mais les admettre et les concilier, tout en sachant les subordonner. Il a évité les exagérations du stoïcisme, comme les hésitations et les équivoques des demi-sceptiques et des probabilistes, les erreurs et les contradictions de Pépicuréisme. Ce n'est pas à dire qu'il ait toujours su tenir la balance égale, et se tenir lui-même en parfait équilibre.
Ce qui a été dit de cette morale un peu trop portée au mysticisme et à l'ascétisme nous défend en cela de la justifier comme de ce qui a trait à la liberté humaine, bien que d'heureuses contradictions tempèrent ces défauts et rachètent en l)artie les erreurs de la théorie : surtout visibles dans la science sociale, l'éducation, etc. La morale particulière, la théorie des vertus et des devoirs ne sont pas au-dessous de ce qui est des principes.
Il est plus difficile d'apercevoir les côtés supérieurs de la Politique de Platon, tant l'utopie est visible surtout aux yeux des modernes. Les erreurs, très grandes pour nous autres modernes, sont bien faites pour les voiler à nos yeux. Toutefois elles ne doivent pas nous rendre injustes et tout à fait incapables d'a[)précier les vérités non moins grandes qui y sont mêlées. Voilà pourquoi on a cru devoir insister sur ce
sujet qu'une critique étroite ne voit pas, qu'une plus large est seule en état de reconnaître. Il est inutile d'y revenir. Une seule remarque est à faire, c'est que précisément ce qui a induit en erreur le philosophe, homme d'État, publiciste, législateur, éducateur, etc., c'est son principe même, le principe moral qui a égaré Platon. Ce principe, c'est V idéal moral, vrai pour l'individu, devenu par là aussi l'idéal vrai de la société humaine auquel il lui semble que tout doit se ramener ou être sacrifié.
Le but moral, il le poursuit partout, dans les institutions, les règlements, les lois, etc. Or, ce but, l'amélioration des âmes, le perfectionnement moral pour Tindividu et pour la société, qui oserait le déclarer faux, contraire à celui vers lequel tend l'humanité et, dans son sein, toute société particulière? Platon n'a pas vu qu'à côté, il y avait un autre principe, ce qui est pardonnable à un ancien, que le mode d'accomplissement de cette destinée, soit individuelle, soit sociale, est la liberté. Ce qui pour nous est instructif, c'est que, ne l'ayant pas vu, il a. été conduit aux plus étranges et déplorables conséquences, en ce qui concerne la famille, l'État, l'éducation, les lois, etc.
Toutefois, si l'erreur est grande, la vérité subsiste. Ce qui, chez lui, reste vrai, n'est-ce pas cette grande vérité, partout proclamée et appliquée, qu'il en est ici des États comme des particuliers? Qui mieux que Platon a démontré que le plus ferme appui des États, que leur prospérité réside dans la vertu des citoyens, que les lois ne sont rien sans les mœurs? Si lui-même a méconnu les droits de la personne et de la famille, s'il a établi le despotisme dans l'État, dans l'éducation, supprimé la famille, c'est qu'il était imbu de cette idée. Encore faut-il lui savoir gré d'avoir compris que son idéal était chimérique, et d'être revenu à une forme plus vraie. On doit ajouter qu'il était Grec, qu'en idéalisant la cité grecque, il faisait voir qu'elle était devenue impossible, que par là il prophétisait sa chute et a pressenti l'avènement d'une société nouvelle.
Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit sur cette partie du système qui concerne V éducation , V esthétique et la
rhétorique, dont les mérites et les défauts s'expliquent de la même manière.
Telle est Tœuvre de Platon. Ce qui a été dit de la forme du système et de son mode d'exposition en parfait accord avec le fond lui-même à ce moment de la philosophe ancienne (p. 29), n'a pas besoin d'être rappelé; mais nous ne pouvons nous dispenser de jeter un coup d'oeil sur le rôle du platonisme dans l'histoire et la place qu'il occupe dans le développement de la pensée aux âges suivants.
III. — Longtemps Platon a partagé avec Aristote la royauté dans le monde des idées. Si pour lui, comme pour celui qui fut son rival après avoir été son disciple, ce règne a depuis longtemps cessé, sa gloire n'en a pas souffert.
La philosophie de Platon a eu le sort de tous les systèmes. Les progrès de l'esprit et de la science y ont fait apercevoir des imperfections, des lacunes et de graves erreurs, ou même des chimères. Ce n'est pas moins une des plus hautes et des plus belles conceptions de la raison humaine dans l'ordre à la fois spéculatif et pratique.
Dans l'antiquité, un seul nom peut être mis à côté du sien. Et encore celui qui le porte, s'il lui est supérieur à beaucoup d'égards, comme logicien ou même comme métaphysicien, surtout comme physicien, naturaliste, ou en politique, lui est inférieur à d'autres, non seulement comme artiste et comme écrivain, mais surtout comme moraliste. Jamais, on l'a dit, sur le terrain de la morale spéculative, Aristote ne s'est élevé aussi haut que son maître. De lui la science des mœurs, malgré tout le mérite de ses écrits sur la morale, est loin d'avoir reçu de pareils services et d'avoir été assise sur des bases aussi fermes, d'être traitée d'un point de vue aussi clair et aussi net, aussi élevé, enseignée avec la même éloquence. Sous ce rapport, Platon est le vrai disciple de Socrate.
Et ce qu'il ne faut pas non plus oublier pour les autres parties de la science philosophique, quand on met en présence ces deux grands esprits et qu'on fait la balance de leurs mérites respectifs : c'est que l'un est venu après l'autre et qu'ayant été vingt ans son disciple, il n'a pas peu prolité de
ses leçons; c'est qu'il lui a emprunté plus que lui-même ne le croit et ne le dit, qu'il a été initié par lui aux plus hauts problèmes que tous deux ont diversement résolus; qu'enfin, ce que l'histoire aujourd'liui démontre, ils s'accordent souvent plus qu'ils ne le paraissent, même sur les points essentiels où ils se contredisent.
Le platonisme, dès sa naissance, marque une date dans rhistoire du monde '. L'influence qu'il a exercée, très grande déjà au moment de son apparition, n'a pas cessé de s'accroître et de s'étendre en tout sens, et d'abord dans les écoles qui lui succédèrent au sein de la philosophie grecque. Aristote luimême qui contredit son maître ne le fait qu'en adoptant ce qui est le fond même de ses idées (voy. Teichmliller). Il ne le dépasse qu'en s'inspirant de sa pensée. Les sectes suivantes, les académiciens, péripatéticiens, stoïciens, sceptiques, même quand ils le critiquent, eux-mêmes en sont pénétrées. Leurs doctrines renferment des éléments qu'un œil exercé découvre et qui lui sont empruntées.
Toute la philosophie des Alexandrins cherche à combiner les deux systèmes de Platon et d' Aristote; mais c'est surtout de Platon qu'elle relève et s'autorise, que prétend renouveler le néo-platonisme. La pensée platonicienne s'est mêlée au dogme chrétien qu'elle a contribué à fonder et à constituer. S'il y a de l'exagération à dire de Platon qu'il a droit de figurer parmi les Pères de l'Église, on ne peut nier ce qu'ils lui doivent et ce qu'eux-mêmes en disent (saint Augustin, saint Justin, Clément d'Alexandrie, saint Irénée, etc.).
Aristote domine au moyen âge. C'est le tour de Platon à la Renaissance. Dans sa réaction, souvent injuste, contre l'antiquité, l'esprit moderne, il est vrai, à son début (xyii*" siècle)
1. u Platon est un des individus qui appartiennent à l'histoire du monde. Sa philosophie, dès son apparition et dans les âges suivants, est un des événements qui ont exercé l'influence la plus décisive sur la culture et le développement de l'esprit humain. La religion chrétienne, qui renferme en soi ce haut principe de l'idée, de la raison {des Vernunfligen), est parvenue à étahlir ce règne du supra-sensible. La grande initiative est dans Platon. Cette direction vers le monde intellectuel, l'élévation de la conscience dans le royaume de l'esprit, si ce principe a été ensuite organisé, Platon y a eu la plus grande part. » (Hegel, t. IX, 170.)
les renie tous deux. Il croit pouvoir marcher seul; mais s'il les méconnaît c'est parce qu'il ne les connaît pas. Bacon et Descartes sont dans une parfaite ignorance de ce qui leur vient des âges précédents, de la Grèce surtout et de ses plus grands penseurs. Mais l'éclipsé n'est pas de longue durée, Leibniz bientôt refait sur eux la lumière. Depuis, sauf l'aveugle partialité, due à l'ignorance, plus grande encore, des encyclopédistes, tout ce qu'il y a de plus illustre parmi les philosophes, y compris Kant lui-même, mais surtout ses successeurs (Fichte, Schelling, Hegel, Herbart, etc.), tient à honneur de renouer avec eux.
En ce qui est de Platon en particulier, pour qui sait voir clair dans cette histoire, suivre et apprécier le mouvement des idées, aucune des grandes conceptions de l'esprit moderne, non seulement dans l'ordre spéculatif, scientifique et philosophique, mais moral, religieux, artistique et littéraire, social, politique et pédagogique, n'est restée étrangère à cette action que le philosophe grec, père de l'idéalisme, a exercée par sa doctrine et par ses écrits. En toutes ces œuvres se retrouve la pensée platonicienne plus ou moins entière, plus ou moins latente ou manifeste chez ceux qui en sont ou se croient les auteurs. Beaucoup des doctrines dissidentes qui l'attaquent ont été par elle au moins provoquées, ne fût-ce que par l'opposition qu'elle suscite, lui doivent en partie ce qu'elles sont et ce qu'elles ne seraient pas, sans elle. Seuls les esprits superficiels et les ignorants seraient tentés d'élever des doutes à cet égard.
Un point qui n'est pas non plus à omettre et n'est pas assez remarqué, c'est ce que ceux-là même qui rejettent tout à fait ces théories (Grote, Lewes, etc.), se voient obligés d'admettre, à savoir l'impulsion féconde que l'auteur du platonisme par ses écrits a imprimée à l'esprit humain. 11 a ouvert à la science de vastes horizons et provoqué en tous sens de nouvelles recherches. Eux aussi ne peuvent qu'admirer le dialecticien, son habileté à manier sa méthode, souvent la justesse et la profondeur de ses analyses. (/^2t/.)Dans Platon ils ne peuvent non plus ne pas rendre hommage au génie de l'artiste aussi bien que du penseur; Tintérêt dramatique de ses dialogues,
l'art inimitable avec lequel ils sont composés, la richesse unie à la simplicité, la magnificence de son style, sont des mérites appréciés de tous les critiques. Tout cela explique et justifie le haut rang qu'il a toujours 0(;cupé parmi les plus grands esprits de tous les temps.
Indépendamment de toute vue systématique ou théorique, les œuvres de Platon sont remplies de grandes et impérissables vérités qui n'ont pas vieilli ; elles sont exprimées dans un langage et sous une forme que nul écrivain n'a depuis égalés sinon en rigueur scientifique, en beauté poétique et en éloquence.
Aussi, abstraction de toute opinion sur le fond et l'ensemble de la doctrine du philosophe, contenue dans ses œuvres, il est difficile de refuser à celui qui en est l'auteur les titres qui lui ont valu l'admiration souvent enthousiaste de ses sectateurs aux époques les plus diverses, et de ses adversaires même le respect qu'on doit toujours au génie. Pour qui en effet est habitué à lire et à méditer ses écrits et s'est rendu capable de les comprendre, d'en saisir le sens profond, la fécondité, la portée, souvent la sublimité de la pensée qu'ils renferment, comme de goûter la beauté de la forme dans laquelle elle est exprimée, il n'y a guère à rabattre des éloges donnés à un si grand penseur et à un tel écrivain.
Mais, nous en convenons, une étude préparatoire longue et difficile est nécessaire pour en révéler tous les mérites. Puisse ce travail, en y conviant le lecteur, la faciliter!