LES BASES DE LA RHÉTORIQUE
deux espèces d'art et de poésie : 1" la rhétorique flatteuse ou adulatrice qui ne vise qu'à V agréable, non au bien [Gorgias)^ qui s'étudie à flatter ou exciter les passions dans un but intéressé; 2*^ il y a la vraie rhétorique dont le but est d'assurer le triomphe de la vérilé et de \^ justice. Elle exige de l'orateur que lui-même soit juste pour représenter la justice, qu'il défend et dont il est l'organe. Il doit en avoir la connaissance claire, réfléchie et raisonnée. Tout le fond de l'argumentation du Gorgias., si on le lit attentivement, roule sur ces points et peut ainsi se résumer.
Laissant de côté les règles et les préceptes, qui ne sont que le corps de la rhétorique, non son âme et son esprit, Platon s'efforce de démontrer que cet art, si on le considère dans sa nature et son essence, ne peut s'isoler de sa fin morale, le bien, la justice : que sans cela on ne saurait le définir. Séparé de sa fin, il n'a plus rien de fixe, rien qui offre une base ni une prise à la raison. C'est donc par sa conformité au bien qu'il est un art vrai, noble, non une pratique vile et méprisable, une coupable industrie.
Il ya plus, sans rejeter les moyens que cet art emploie, mais qui doivent ainsi eux-mêmes se légitimer, Platon pense que c'est dans la conformité au but moral que se trouve le moyen le plus sur et le plus puissant de la persuasion : qu'ainsi sa force principale réside dans la vérité elle-même, qui anime l'orateur, qui le pousse à la communiquer et à la faire triompher.
L'orateur, organe de la vérité, la possédant ou plutôt possédé par elle, doit puiser dans une conviction intime et profonde la vertu de convaincre les esprits et d'émouvoir les âmes. Pour remplir sa mission, qui est d'éclairer et d'améliorer les hommes, il doit mettre son caractère d'accord avec ses discours, être juste pour persuader le juste. Mais il y a plus, il doit posséder en outre la connaissance raisonnée de la justice et du bien.
Telle est la pensée fondamentale qui contient en abrégé toute la doctrine de Platon sur l'art oratoire.
Si l'on veut la spécifier davantage, on arrive à la formuler dans les trois propositions suivantes :
1° Le but de l'éloquence n'est pas la persuasion, ce qui la
rend indifférente à la vérité, selon l'opinion des sophistes; mais de persuader le vrai, de faire prévaloir la justice. Il y a deux rhétoriques, l'une qui vise à l'agréable, l'autre qui a pour objet le bien. La première est une flatterie et une routine, la seconde est un art noble (lviii).
2° Le véritable orateur doit être un homme juste et pratiquer la justice {vir bonus).
S*' Il doit avoir approfondi l'idée de la justice, que la philosophie seule lui fait connaître : d'où l'alliance de Féloquence et de la philosophie.
Ces trois maximes contiennent toute la théorie positive du Gorgias sur la rhétorique.
III. — A cette théorie se joint celle des conditions de Fart oratoire que Platon ne fait qu'indiquer, mais qu'il trace luimême dans le Phèdre comme essentielles pour former le véritable orateur. Aristote en fera Tobjet principal de son traité où, selon sa méthode, sont étudiées les questions plus en détail, et soumis à l'analyse les faits qui s'y rattachent.
Ces conditions sont les suivantes :
P Voulant donner à la rhétorique une base philosophique en opposition à celle des sophistes et deLysias, leur disciple, Platon fait entendre, comme on Ta dit ailleurs, que sans cette base philosophique elle n'est pas un art véritable, mais une recette, une routine \ Elle ne possède que les acessoires, des moyens nécessaires, mais simplement extérieurs. Il se moque de l'orateur Lysias, de sa manière de composer ses discours. La rhétorique donne une multitude de règles et de préceptes dont il ne nie pas l'utilité, mais dont l'ensemble ne constitue pas un art. Peut-être Platon dédaigne-t-il un peu trop la composition artificielle du discours, les divisions, les moyens propres à produire le pathétique, l'élocution, la diction, l'arrangement des phrases, des mots et des syllabes, la contexture savante des périodes, la correction, l'élégance du style, le rythme, etc., etc.,
1. u Pour être bon orateur il faut être juste et versé dans la connaissance des choses justes. Tbv [xÉXXovTa ôpOw; pr,TOpixbv ëffeiOai ôîxatov ctpa Se «îvai xal è7rt<TTT,|jLova t(uv otxac<i)v. » ((Jo/v/., o08.) « Ainsi celui i\w'\ ne connaît pas la vérité et ne s'attache qu'aux opinions, s'il possède l'art de la parole, ne possède qu'un art ridicule et qui même n'est pas un arl. • (P/uhlre.)
PRINCIPES DE l'art ORATOIRE 519
ce que sa verve ironique tourne en ridicule. Pour lui, la vraie rhétorique ne peut se séparer de la philosophie, de la science du vrai, qui apprend à connaître les principes, ou ce qui est la vraie vérité et la fait aimer. Elle est aussi la connaissance des choses dans leur ensemble, ce qui élève l'âme. Elle sait distinguer les idées générales et les propriétés essentielles. Ce qui est le fond même du discours et de la vraie éloquence, c'est le riche trésor d'idées et de connaissances que doit posséder l'orateur; sans quoi, il n'est qu'un artisan de paroles, un rhéteur et un sophiste, c'est là ce qu'il faut opposer au savoir universel et superficiel dont se vantent les sophistes.
2° La dialectique ou la logique comme méthode et comme instrument ne sont pas moins nécessaires. Et ici la logique, ce n'est pas seulement l'art de raisonner et de discuter, c'est aussi celui de définir, de diviser, d'ordonner (voy. supra) tout ce qui a trait à la composition, ou à la texture même du discours.
L'art oratoire ne peut exister sans la dialectique qui apprend à ordonner le discours, à disposer et produire les preuves. Platon, qui prend pour exemple le discours de Lysias [Phèdre^ 282), montre qu'il manque d'art. Il pèche quant à l'ordonnance. Le plan en est défectueux. Les idées y sont jetées pêlemêle. « J'espère que tu comprendras que tout discours doit être composé comme un animal et avoir un corps qui lui soit propre : une tête, et des pieds, un miheu et des extrémités dans une convenance parfaite et avec l'ensemble, etc.
S*" « La Rhétorique s'adresse à l'âme, comme la médecine au corps. » Pour être orateur, il faut donc connaître l'âme et les diverses espèces d'âmes, c'est-à-dire non seulement savoir ce qu'est l'âme en général, mais étudier les caractères, les mœurs, les dispositions de chaque âme en particuher. C'est ici la psychologie et de plus la psychologie morale, tout ce qui a trait aux mœurs, aux caractères, la science des mœurs telle que l'a comprise Aristote [Eth, à Nie et Rhétorique), V Éthique tout entière qui embrasse la politique, etc. (Voy. Gorgias.)
Ainsi est marqué le lien qui unit l'art oratoire aux diverses parties delà philosophie.