‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 23 sur 168 · LA PHILOSOPHIE ET LE SENS COMMUN · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE ET LE SENS COMMUN

le dire, la position est plus difficile que celle de Socrate, qui n'a pas de système. Lui a le sien auquel il est tenu d'accommoder ces fables. Il le fait avec plus de liberté encore que pour les systèmes qui Tonl précédé. Il a derrière lui toute cette sagesse antérieure à la philosophie, les oracles, les mythes auxquels ont puisé avant lui Pythagore, Thaïes, Empédocle, et qu'eux-mêmes avaient déjà expliqués. Platon, en général, fait peu de cas des explications purement physiques : elles lui paraissent barbares et grossières^ àypoUa -zvA (jomoL ypwjjL£vo; [Phèdre^ 229). Le sens métaphysique a, pour lui, plus de valeur. Rarement toutefois il s'en sert; plutôt il le raille comme il fait des élymologies (voy. Cratyle). C'est au sens moral qu'il s'attache; mais, s'il le loue, souvent aussi il le condamne. Platon, on l'a dit, s'il se sert de ces mythes au sens moral, les arrange à sa façon et les subordonne à sa doctrine. C'est toujours à la source la plus pure, celle de la conscience, qu'il demande d'expliquer ce qu'il y a d'obscur et d'énigmatique dans ces symboles. C'est elle qui doit nous dire ce que le Verbe divin a voulu révéler aux hommes, sous cette forme et dans un langage symbolique, autre que celui de la science. L'oracle grec, depuis Socrate, n'est plus à Delphes^ il est dans la conscience humaine^ cette révélation intérieure, supérieure à la première. [Phil. anc.^ 171.)

6° Le Sens commun (sentences). — Platon, aristocrate d'esprit et de naissance, dont la philosophie est au plus haut degré l'aristocratie de l'esprit, doit mépriser l'opinion vulgaire. Cette forme de la SoÇa, par lui classée si bas [Théétète]^ il n'y a pas lieu de croire qu'elle ait une part quelconque à son système. Ce serait se tromper. Dans la spéculation, sans doute, elle est nulle. Il n'est pas donné au peuple d'être philosophe : '~:^CkôrTO^-s^Qy ]xïy aLp:iL Tzkrfioç ào'jvaTOv ûyxi^Rép.^ VI, 494), L'opinion d'un seul, tou Ivoç, pourvu qu'il soit raisonnable, vaut mieux que celle de la multitude. [Critoji, 4, 7, D.)

Mais dire qu'il ne fait aucun cas de l'opinion ou plutôt de la sagesse commune serait aller trop loin. Dans les maximes populaires, \q^ sentences ^ \q^ proverbes qui se trouvent dans la bouche du peuple, sont contenues des vérités pratiques,

d'un sens quelquefois élevé et profond, admirables de justesse et de précision. Elles sont exprimées dans une langue brève, originale et figurée qui les grave dans l'esprit et les fait retenir. On aurait tort de les mépriser. N'est-ce pas ainsi d'ailleurs qu'a débuté la philosophie, par les sentences et les maximes des anciens sages? Toute la sagesse lacédémonienne, que Platon prise beaucoup, qu'il cite avec éloge {Protagoras^ 322, B), en est composée. Cette sagesse qui devance la philosophie, si elle ne peut marcher de pair avec elle, peut être une utile compagne de voyage. Platon est loin de la rejeter; ses dialogues sont pleins de ces maximes; on ferait un recueil intéressant de ces proverbes^ sentences^ etc., semés dans ses écrits. Ce ne sont pas toujours des locutions propres à orner le discours; souvent venant à l'appui des plus graves pensées, émises, discutées et prouvées, elles sont comme la confirmation de ces preuves. Mais il faut distinguer dans Platon deux sortes d'opinion : l'opinion vulgaire, celle de la foule, pour laquelle il ne cache pas son mépris; c'est pour lui le préjugé. Comme Sénèque, il serait disposé à dire argumentum pessimi turba est {De vit. beat.., ch. ii). Il y a une autre opinion plus vraie, le sens commun-, celle-ci, c'est l'opinion de tous, forme simple de la raison universelle, innée à tous les hommes, ou expression fixée de la tradition. Ce xo'lvoç Xoyoç, Platon ne manque jamais de le mettre autant que possible de son côté en l'opposant au paradoxe.^ bien que trop souvent il l'ait contredit dans ses utopies*.

T Le Langage et les étymologies. — Lui aussi, le langage ne contient-il pas une sagesse cachée et une admirable philosophie? N'est-il pas, comme forme de la pensée, le verbe en qui elle s'incarne, le Xoyo; de la parole? Platon ne l'ignore pas. Platon, qui appelle la pensée un dialogue que l'âme se tient à elle-même {Tliéétète^ Soph.), ne pouvait que le constater surtout dans les mots qui sont les souches ou racines, les étyrrtologies. Cette science du langage, elle était enseignée,

1. Voici quelques passages où les proverbes sont émis : Soph., 231, C. — Craf., :i84, A. - Philèbe, 5S>, E. — Ménex.^ 248, A. — Soph., 261, B. — Polit., 264, B. — Conviv., 174, B. ; 222, B. — Polit., IV, 424. — Lcg., V, 741, D. — Ly.s., 216. — Leg., VI, 755, E. (Voir Asl., Lcxicon.)

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professée par les sophistes qui y voyaient toute la philosophie. Platon le rappelle avec son ironie. « La science de Prodicus paraît ancienne et divine. » Quelle place doit-elle avoir dans la philosophie? On le verra par la suite {Cratylé). Tout en reconnaissant ses droits, il se moque de ses prétentions à vouloir la remplacer et fournir la méthode. Tout au plus elle peut et doit servir d'auxiUaire. Mais elle n'est rien par elle-même, sans la science des idées. [Cratyle)

Il faut aller des choses aux idées et des idées aux mots, non des mots aux choses (ibid.). Voilà la règle. Dire le contraire est se contredire, svavTia X^yeiv [ibid.). Cette recherche est une étude curieuse et utile. La philosophie ne doit pas se Tinterdire. Mais il ne faut pas que, renversant les termes, elle se dise elle-même la méthode et vienne s'installer à sa place. Platon met à nu le cercle vicieux [ibid.). S'imaginer qu'avec une pareille méthode on va résoudre les plus hauts problèmes de la raison humaine est absurde. La sagesse humaine n'est pas dans les mots primitifs; si elle y est, il faut l'en tirer. Avec quoi? Expression d'une pensée le plus souvent obscure, ordinairement grossière et superficielle, elle-même figurée, cette langue, la langue des premiers hommes, est chargée d'équivoques, et présente des sens divers qui ont varié selon les temps. Elle a besoin d'être elle-même interprétée, expliquée, clarifiée et précisée, tâche laborieuse et délicate qui est celle du dialecticien, non du grammairien ou du philologue. D'ailleurs, où est la clef? où prendre le critérium? Cette recherche ne peut se faire qu'autant qu'elle est sans cesse guidée, éclairée par une science supérieure. Pour Platon cette science est celle des idées ^ comme il sera démontré ailleurs.

IV. L'origine de la philosophie. — Cette origine, suivant Platon, c'est Vétormement (to 8a'j|jiàÇ£t.v). Il n'y a pas d'autre commencement à la philosophie que la surprise, où yctp (fXkr\ àypY] cpiAoTocpUç {Tfiéétète^ 155). V admiration est le sentiment propre au philosophe. Aristote dit de même et donne le sens de ces paroles. « Ce qui dans l'origine, dit-il, poussa les hommes aux premières recherches philosophiques,

ce fat, comme aujourd'hui, rétonnement. Chercher une explication et s'étonner c'est reconnaître qu'on ignore. Aussi peut-on dire que l'ami de la science l'est en quelque sorte des mythes; car le sujet des mythes est le merveilleux. » (Met., 1,2.)

Cette expHcation, d'accord avec l'esprit de cette grande doctrine, l'est aussi avec celui de la méthode socratique. Socrate se comparait à la torpille {PhiL anc, 134). Cette secousse est nécessaire à l'esprit pour qu'il sorte de sa torpeur ou de son engourdissement qui est l'indifférence. L'ignorant, l'homme inculte et grossier n'admire rien, ne s'étonne de rien. Il n'y a pour lui ni merveille ni énigme; aucun problème à son esprit ne se pose. Vainement les plus grandes scènes de la nature frappent ses regards et s'étalent à ses yeux. L'habitude rend pour lui ce spectacle indifférent. A tout ce qu'il voit il ne cherche ni la raison, ni la cause \ Plus tard, dira Bacon, si l'étonnement est le commencement de la philosophie, c'est elle aussi qui la fait cesser. « Nïl admirari^ sed potius causarum cognitione miraculum rei et stuporem mentis solvere. » [Nov. Or g.) Le calme qui succède au trouble et à la surprise est un autre genre de surprise, la sérénité de la raison satisfaite que Platon lui-même a très bien décrite. [Thé été te.)

Division. — N'ayant pas exposé lui-même régulièrement et dogmatiquement sa philosophie, Platon ne l'a pas non plus divisée. Du moins, ne trouve-t-on nulle part une division tracée dans les écrits. La division tripartite en Dialectique^ Physique y Éthique^ adoptée depuis dans la philosophie ancienne, n'apparaît d'abord que chez Xénocrate, son disciple. Mais elle est si

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