‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 22 sur 168 · LA PHILOSOPHIE ET LA MYTHOLOGIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE ET LA MYTHOLOGIE

dans ses chants, est mêlée d'erreurs et de mensonges que le poète ne sait pas distinguer. Le sens lui-même en est caché; il a besoin d'un interprète. L'interprétation des poètes par les poètes est encore un procédé peu sûr pour connaître la vérité. (Voy. Protagoras ^ Ion.) Interprètes d'interprètes, les rapsodes eux-mêmes déchiffrent assez mal ces énigmes. La critique des rapsodes est exposée à toutes sortes de faux sens et de mécomptes {ibid.). Le philosophe seul a le vrai savoir; seul il doit expliquer les fables, en fixer le sens. Le vulgaire les cite en témoignage dans ses discours. Les sages laissent là les conversations de cette nature, ils tirent leurs discours de leur propre fonds. {Protagoras.) A lui aussi d'approuver ou de blâmer. S'il est moraliste, législateur, il sait les accommoder au but moral qu'il se propose; il en possède la mesure et le critérium. [Rép., X; Lois., II, VIL)

Platon n'est donc pas, comme on le croit, en contradiction avec lui-même, quand il invoque la poésie et les poètes dans ses écrits. Poète et artiste lui-même, il se garde de les exclure; mais il fixe les rangs. Il met la poésie à sa place dans l'ordre de la vérité et de la sagesse. Inférieure à la science, surtout à la science maîtresse, celle-ci a sur elle le contrôle. Elle est à ses yeux une certaine forme de sagesse (o-ocpiaç), mais ce n'est pas la véritable. Il y a deux sagesses : l'une consciente et réfléchie, raisonnée, l'autre inconsciente, non raisonnée, incapable de discerner le vrai du faux dans les œuvres qu'elle crée et dans les fables qu'elle invente. La première est la vraie sagesse, elle profite de la seconde, mais la surveille et doit la diriger, comme il sera démontré dans l'exposé du système, surtout quand il s'agira d'organiser l'État sur le modèle que possède et doit tracer la première. [Rép.., Lois.)

S"* La Tradition et la Mythologie, — Celle-ci est une autre sagesse émanée d'une source mytérieuse. On a déjà vu, à propos de l'emploi du mythe, dans Platon, comment il entend ce rapport de la philosophie et de la mythologie et la place qu'il lui assigne dans sa philosophie. Marquer le point précis ou la mesure exacte est difficile. Ce qui est sûr, c'est que les fables antiques, celles mêmes de la religion

populaire ont, pour lui, une grande valeur, quoique non égale à ce que la science découvre et enseigne par ses procédés purement rationnels. Ces vieilles traditions, ces anciens discours, T.'xly.ioi Xôyoi, comme il les appelle, non seulement il les respecte, mais souvent il les invoque. Il croit y trouver quelquefois ce que la raison, par ses seules forces, n'a pu ou ne saurait découvrir ni révéler.

Et il n'est pas le seul , parmi les philosophes de cette période, qui ait cette opinion. Aristote lui-même, d'un esprit si sévère, en tout disposé à le contredire, parle à peu près de même *. Ni l'un ni l'autre ne vont aussi loin que firent plus tard les Stoïciens et les Alexandrins. Leur point de vue est différent, mais ils sont loin de traiter ces récits traditionnels et ces fictions de mensonges. En brisant l'enveloppe de ces fables, on y trouve un sens profond. C'est une sorte de révélation primitive et inspirée, une sagesse émanée directement de Dieu ou des dieux.

({ Les anciens qui valaient mieux que nous et qui étaient, plus près des dieux noiis ont transmis cette tradition » (Phi^] lèbe^ 16, D). C'est ainsi qu'il en parle. Ou encore : « Les premiers hommes nous ont transmis ces choses étant plus] capables de s'en faire une image fidèle. »

Les anciens et les sages nous disent : ol iraXaio'! -zt xal o-ocpol )v£yoi»Tt.v [Gorg.^ 510, B), ou, suivant une ancienne tradition,] xaTa TraAalov loyov. Il n'y a pas lieu de ne pas prendre au sérieux ces paroles. Platon parle d'un âge d'or placé à rori-j gine du monde. Mais, que faut-il croire au juste de ces récits? que doit faire le philosophe en présence de cette rêvé-! lation? Le point est délicat. Platon qui accueille ces fables se réserve le droit de les interpréter. En séparant le fond de la forme, souvent il les transforme; il use d'une grande liberté. Il n'hésite pas à rejeter ce qui lui paraît faux et de pure fiction : ouo'av TO'.aÙTa ijL'j8o).oYtoç [Gorg., 493). Et, il faut

1. «« Une explication qui n'est pas sans vraisemblance, c'est que les arts divers et la philosophie furent découverts plusieurs fois et plusieurs fois perdus, comme cela est très possible, et que ces croyances sont, pour ainsi dire, des débris de la sagesse antique, conservés jusqu'à notre temps. Telles sont les réserves sous lesquelles nous accoplous les opinions de nos pères et la tradition des premiers âges. » (Arist., Met., XII, 8.)

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