LE MYTHE PLATONICIEN
pensée profonde qu'il renferme : « Nous avons composé un discours assez plausible en nous jouant avec décence et avec
piété » : O'J uavTàTcaa-iv àrclBavov Xôyov, ti-'jQlxov t'Ivo, Gavov.
[Phèdre, 265, c.)
III. — D'après la nature du mythe platonicien on voit comment il doit être envisagé et interprété, les règles à suivre à ce sujet : 1" Le mythe est un accessoire de la doctrine et aussi un moyen de l'insinuer ou de la confirmer lorsque les preuves sont insuffisantes ou ne mènent qu'à une conclusion probable. 2° Il ne faut pas le prendre à la lettre ni au sérieux quant à la forme, car on doit savoir ce qu'est Platon. Qu'il parle ainsi sérieusement, ce n'est pas d'un philosophe tel que lui héritier de Socrate et de son ironie. 3° Pour lui c'est bien une sorte de révélation^ de Xoyo; divin, mais un logos énigmatique, un oracle à double sens, qui a besoin d'être interprété, exphqué.
L'imagination en a fourni l'enveloppe, le fond seul est le vrai. La pensée cachée, l'ÙTrovoia, c'est le côté rationnel, le sens métaphysique ou moral, qu'il faut deviner, comme le dira plus tard Aristote [Met., 1) qui pense de même de la mythologie. Quelquefois, il est vrai, mêlé à la discussion, il n'y faut voir guère qu'un badinage, ^sy.tVo^f TzcLiùiky (Polit, ^ 268, d.), un repos qui aide à supporter les fatigues du voyage. Il en est comme d'un jeu pour les enfants, xaQà-îp t^xIozz. Mais ailleurs il est plus grave; c'est l'écho d'une grande tradition, jjisyàXo'j a'jQo'j Trpocry pT.a-aa-9a',, comme il est dit du règne de Saturne [Polit,), des révolutions célestes, du mouvement circulaire des astres, de l'âge d'or, de l'origine du mal, etc.
IV. — Quelle idée, d'après cela, Platon se fait-il de la tradition religieuse? On aura plus tard à l'examiner.
Quant aux règles à suivre, elles sont difficiles à tracer et à appliquer. Il suffît de poser ici la principale. Pour démêler le vrai du faux, on doit faire la part de l'imagination et celle de la raison; ce qui revient à l'une et à l'autre n'est pas aisé à déteminer.
Pour nous la règle générale est celle-ci :
Si la forme qui appartient à la première ne doit pas être prise à la lettre, elle ne doit pas être en opposition flagrante
avec Vidée qui s'adresse à la seconde. Les deux termes ne doivent pas se contredire. L'image ou le récit ne peut pas traduire une pensée opposée à elle-même et qui la détruise. Car alors c'est un mensonge formel, ce qui ne saurait s'admettre d'un vrai philosophe, ])ien que Platon admette {Rép., Lois, II, 377) des mensonges vrais au point de vue pédagogique. Mais ceci viendra en son lieu à propos de ces hautes et mystérieuses questions de l'immortalité de l'âme et de la vie future, de la personnalité divine, de la Providence, etc. Le sens du mythe ne doit toujours pas y contredire l'idée dont lui-même est le symbole.
Sur un sujet si délicat et si important, voilà ce qu'on peut dire ici de plus général.
Platon déclare lui-même que le mythe contient une pensée vraie *. La vérité y serait-elle à ce point dissimulée et cachée par la forme qui la revêt que celle-ci fût précisément destinée à induire en erreur celui à qui elle est enseignée ou à lui faire croire le contraire de ce qu'il s'imagine en comprendre et lui être ainsi transmis? Il est diffîcile de l'admettre d'un si grand moraliste, et c'est plutôt selon nous faire injure à sa mémoire que (le le lui attribuer.
1. Gorgias, 524, B. TaOr' èffTcv,w KaX)vtxXetç, à èyw àxyjxoto; ■KKJXtvoi àXr,6f, sîvat.
Sur le mythe platonicien : Ilenskius, Dissertatio de philosophia mythica, Platonis prapcipue, in-4'>, Helmst., 1"7G. — Huttner, de Mythis Platonis, in-4°, Leipzip, 1788. — Eberhard, Sur le but de la philosophie et sur les mythes de l'ialoti, mélanges, in-S", Halle, 1788. — Fraguier, Dissertation sur Vusage que Platon fait des poiHes. — Garnier, de VUsage que Platon a fait des fables, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. III et XXXII, et les auteurs récents cités par Zeller, p. 483.