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LES REVENANTS

Le conflit pour la Beauté dure éternellement. Comme ces aventuriers des antiques légendes qui partaient sur la mer à la conquête des neuves Atlantides, postulateurs du Saint-Graal ou chevaliers des Princesses douloureuses, l'Humanité, loin des viles besognes et des lâches perisers, embarque, par instants, vers le mirage de gloire que les poètes font resplendir à ses yeux. Chaque peuple fournit son contigent de passions et de rêves, entreprend de siècle en siècle des luttes mémorables, où s'affirment la présence et le triomphe d'une esthétique insoupçonnée jusque-là.

Ainsi d'âge en âge, par des métamorphoses successives, les familles humaines accroissent leur trésor intellectuel. Elles se passent, comme les coureurs de Prométhée, ce flambeau de l'Art qui survit aux ruines et aux désastres, ce flambeau dont la lueur impérissable guide les hommes en marche et ne s'éteint jamais.

Quand Voltaire, pour flagorner la grande Catherine, disait en plein xviii^ siècle :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la Lumière,

il se montrait aussi bon courtisan que mauvais historien. Les races latines, prédominantes encore dans le conglomérat français, touchaient à une des plus hautes manifestations qu'ait fait paraître leur génie.

La Révolution et les conquêtes de la République allaient éveiller la conscience humaine et, par un exemple sublime, instruire l'Univers. Plus d'un siècle a passé depuis les jours héroïques. Dans ce crépuscule d'un âge à son déclin, en attendant qu'une aurore nouvelle rajeunisse les littératures en décadence, le courant intellectuel remonte, dirait-on, vers le monde septentrional.

Au théâtre, les Germains : Allemands, Erses ou Scandinaves, ceux que Carlyle confond sous le vocable de JVorses, ont, pendant la dernière moitié du xix^ siècle, donné à l'Univers deux poètes : Wagner, Ibsen, fauteurs, l'un et l'autre, d'un mouvement peut-être sans analogue depuis la Renaissance aux matins verdoyants.

Ibsen, d'ailleurs, appartient à la même race que le Normand Pierre Corneille, encore qu'il en paraisse l'aîné, comme Eschyle semblait celui d'Homère. Corneille, en effet, descend des pirates du XF siècle, tandis qu'Ibsen vient en ligne droite des ascg-ards, où les bardes runiques « chantaient sur leurs harpes de pierre » les abruptes épopées

des vieux Rois de la mer. L'un est un Wicking-, l'autre un Niebeliingp.n.

On n'a pas oublié les luttes héroï-comique? dont les opéras de Wagner furent le prétexte à leurs premières auditions dans Paris. Les pàtis siers et M . Déroulède faisaient échec à Loheng-rin On se harpailla de la belle manière, dans les envi rons de la rue Boudreau. La bataille à'IIeinani recommençait. Mais au pourpoint cerise de Théophile Gautier, aux imprécations grandiloques de Pétrus Borel avaient succédé les pommes cuites et les poissons pourris dont les mitrons, armés par la Ligue des patriotes^ apos trophaient les femmes et les artistes coupables de rêver au chevalier du Graal.

Ibsen, plus aisément adopté par la France, n'a pas vu toutefois son renom implanté sans coup férir dans le pays de Molière. Etait-ce la protestation du clair génie latin? Je ne le pense pas, Ibsen est aussi clair que nos dramaturges de l'accès le moins défendu : Racine ou Victor Hugo. Néanmoins, de notables escarmouches, des prises d'armes éclatantes, signalèrent chaque étape de son intronisation parmi nous. A la première du Canard sauvage, un « prince de la critique » imitait le cri de ce palmipède et formulait ainsi un arrêt plus joyeux que motivé.

A présent même que le vieux Norse,

Génie entré vivant dans l'immortalité,

impose au Monde le rayonnement de sa gloire, le mensonge ni la bêtise ne désarment sur ses pas.

A Nîmes, au mois de mars 1901, un journal dévot incriminait sa moralité. D'aucuns le jugent peu folâtre, en quoi ils ont amplement raison. D'autres, enfin, se dispensent de le lire afin d'asseoir leur jugement en toute indépendance. Mais qu'importent ces clameurs au Génie et les colères qu'il soulève! La tempête gronde un instant. Elle disparaît. Bientôt, dans Tazur •apaisé, la gloire du poète, gloire toujours nouvelle et toujours lumineuse, resplendit. Les bêtes Jiocturnes — fétides ou sanglantes — ont beau hurler après le jour : il jaillit! Elles se terrent dans leur bauge empuantie, et l'aurore, sans •effort, éclate au ciel serein.

Le Théâtre forme un tout dans l'histoire de la pensée, étant la pensée elle-même que l'acte <léfinit, l'incarnation de l'idée en des personnages sensibles. Le théâtre grec a pour objet la Civilisation, les Dieux, la Famille, la Cité ; le théâtre latin, la Vie privée; celui de Shakespeare, l'Homme et sa destinée, la Nature et la Vie. Les Espagnols n'ont cure que de la poésie des passions; les Français portent à la scène des romans de mœurs et des thèses sociales, tandis que les Allemands s'exercent dans le genre historique et légendaire, mise en mouvement des traditions ancestrales. A l'inverse des autres genres littéraires, le théâtre se comprend partout. Il est cosmopolite par essence, même lorsqu'il porte l'empreinte d'un temps et d'une .race, comme celui de Shakespeare ou de Cal- •dcron. C'est pourquoi Ibsen, qui d'ailleurs, à

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la manière de Dumas fils ou de Brieux, discute dus thèses sociales, s'est proraptement acclimaté en France.

Aux écrivains de notre pays il a suggéré une rénovation complète de la formule dramatique Grâce à lui ont disparu pour jamais la frivolité le verbiage, l'esprit du Boulevard, toute cette nauséabonde phraséologie, inepte et mercantile, dont les fournisseurs à la mode empoisonnaient depuis si longtemps la ville et les faubourgs.

Trois caractères essentiels donnent sa physionomie originale au drame ibsénien, à savoir : la donnée éminemment simple du concept dramatique, le tempérament excessif, barbare et sans atténuation des personnages; enfin, la logique poussée à l'absurde, logique de la thèse ou de la situation. Ici le choc des passions résulte de la vie intérieure.

Ces caractéristiques, vous les retrouvez aussi bien dans Shakespeare et dans Ibsen que dans les frustes épopées de Snoor ou de Seemund. Elles éclatent dans les poèmes de la Tétralogie comme dans les sagas confuses du Grammairien saxon. Néanmoins, s'il fallait apparenter vers le passé, les théâtres d'Ibsen, de Bjôrstjerne Bjômson, de tous les Scandes, ceux-ci rejoignent au plus près leur famille intellectuelle dans la sainte lumière d'Athènes, parmi les tragiques grecs.

La passion intense, la religieuse gravité de la fable ne forment point le seul rapport des Hellènes avec les Norwégiens. Leurs moyens sont les mêmes. La terreur et la pitié, requises par

Aristote, procèdent manifestement des mêmes causes chez l'mi et l'autre peuples. La structure de leurs légendes est absolument unie, exempte d'épisodes. Tout est concis, harmonieux et fort comme dans une statue grecque. Ici Phidias est proche parent de Thorwaldsen.

Le point de vue, dans le théâtre Scandinave aussi bien que dans le théâtre grec, est pris de la fin. Les acteurs savent dès le début quelles forces les conduisent, quel héritage exécré pèse sur leur tête, quel inéluctable pouvoir guide leurs démarches impuissantes vers un abîme de désespérance et de malheur.

Assises sous le frêne Ygdrassil ou dans la nuit primordiale de l'Erèbe, les Parques et les Nornes tressent pour les Ephémères la trame des irrévocables jours.

Dans les pièces d'Eschyle ou de Sophocle, comme dans celles d'Ibsen, chaque mot du dialogue découvre les fils d'une destinée antérieure, se mêlant pour aboutir à la catastrophe, comme chaque faisceau de nerfs aboutit au cerveau.

Le canevas de ces fils convergents, imbriqués l'un dans l'autre, suffit pour étreindre sans rémission les victimes de la Fatalité. C'est dans le passé, dans l'origine même des personnes que la catastrophe prend son origine. Le meurtre d'Agamemnon, les noces infâmes de Gertrude, la débauche du père Alving suscitent de formidables héritiers : Oreste, Hamlet, Oswald.

Ici, la situation domine les êtres. Elle découle

d'un ensemble de causes supérieures au vouloir humain. Elle participe en quelque manière à l'insensibilité, à l'irrésistibilité des forces cosmiques. Les Esprits de la Terre, de la Mer insidieuse et du Ciel noir d'orage, le rut bestial des Centaures, les embûches mortelles du Sphinx, la Ténèbre, les Épouvantes mettent quelque chose de leur antique effroi dans les égarements d'OEdipe et de Pasiphaë. L'on entend gronder encore la voix des jotuns septentrionaux dans la passion furibonde et la tempête sans bonace que l'auteur des Revenants déchaîne en ses héros.

La situation, je le répète, domine ici les êtres. La nécessité les emprisonne. Elle projette sui eux une lumière fantomale, une atmosphère maladive qui les enveloppe comme un suaire ei les exclut pour jamais de l'Univers.

Empoisonnés comme d'une maVaria, ils agissent avec la précision et la véhémence de spectres. Leur automatisme se retrouve chez la plupart des aliénés. Les femmes surtout : Hedda Gabier, Rebecca West, névropathes, en proie à l'alcoolisme héréditaire, aux hallucinations, aux attaques d'épilepsie, ont des mouvements somnambuliques. Ladys Macbeth de sous-préfecture, bourgeoises au cœur tumultueux, elles dépensent toute leur énergie à rêver d'abord, puis à vouloir la Fatalité qui les étreint. Une possession les aiguillonne vers l'abîme. Une prédestination les y conduit. La « détresse des Welsung )) ne diffère point de leur détresse.

leurs mesqniiies aTcntiires, Us :z-.: :':.-: audessus de Mme Bovaiy.

Les catastrophes qm les brisent r : r::t à rétemité da Mal que Irar âme st : : '.e

aTee méfms. Ce sont les filles de WoLan assises au foyer do fVCTÛer Terni.

Les pexsmmages dlbsen icprfacnlent chacmi wie manièfe de sentir la Vie, mnecoltiire (rc\ 'es déforme on les élètre poor toujours.

Am seotîments que chacun eifHÎme, «m r r : naît l'emprunte. On devine si son édncati : : vraie on foii?se^ empoisonneuse on nourr: L >=: = 4 ^ :. -. ::. --. a ts, néfastes ou prospères . - i : clé terrr, : r - : -. : - i par l'ascendance des ac : f ensuite :. s: -i^ ascèse «jne leur imposr e milieu. Ils ne dépendent jamais des hommes ni de leurs passions. Il n'y a pas d'intrigue. ^îaî? la sitaati<m relative de chacun est modifiée par la volonté d'un se:!. Cette volonté demeure inéluctable. Gesi U Li<t.in. Chaque être qui parait sur la scèn^ ;:::rte le jngonent des autres. Ils sont h -r :: -iirrjir- un tribunal sans recours.

Une telle forme n^ - : admettre de

hors-d'œuvre ni d'enj: : - ..r.^. Quel propos, en dehors de leur unique -. - :. :^ aventure, ne messiérait point à ces :: : t~ r.éros?

Leurs paroles sont :r5 ^- ; es. Ils ne se rencontrent que pour re:::T r:-i::>= ':= -"êîs (i«- destin, pour entre-::,: --r: leurs :Li:rur5,

échangeant des répliques mortelles, des affirmations qui brisent irréparablemcntleursexistences. Ils ne s'épanchent pas. Ils ne font pas d'esprit, n'apportent point de gestes superflus, ne traitent que de leur propre misère. Une situation se tranche en quelques mots. Ils ne s'abordent que pour des entretiens utiles, ofl'ensants et meurtriers. Cela suffit à les départir de la société parisienne oîi tout ce qui n'est pas faux brillant, snobisme, esprit de chroniqueur ou commérages de portier n'a aucune chance de plaire au spectateur.

Consciente ou non, la méthode d'IIenrick Ibsen procède à la fois de sa race et de son entraînement philosophique. Il est du Nord. Il appartient à un peuple cérébral qui regarde en face l'Idée, un peuple individualiste qui n'obéit pas au mot d'ordre social mais au sens intime et l'envisage comme un principe d'action qui met la conscience fort au-dessus des préjugés.

En outre, le libre examen, le Protestantisme, le devoir pour chacun de s'élever soi-même à la dignité de prôlre, avec ce que la littérature biblique ajoute à l'âme Scandinave de rigueur dans les formules, explique le génie à la fois indépendant et volontaire d'IIenrick Ibsen. Dans le livre sacré du luthéranisme il s'est fait à son gré une Loi des Douze Tables qu'il observe rigoureusement.

La Réforme et le Nord sont des isolants. C'est pourquoi le théâtre d'Ibsen n'est pas la résultante des opinions à la mode, mais bien le

dogme d'un esprit. Il ne représente d'autre geste que le drame intérieur de l'Homme, la lutte de la conscience individuelle contre les forces de la Nature et l'iniquité des lois.

Eu outre, la Norwège — où s'est écoulée à peu près entière l'existence d'Henrick Ibsen, avant que la méchanceté de ses ennemis, combinée avec la froideur inintelligente de ses compatriotes l'en eussent exilé à jamais — offre un lieu d'élection pour observer librement la vie moderne, exempte de toutes les pompes niaises en honneur dans les pays latins et même dans les pays anglo-teutons.

Le climat est sévère, les mœurs simples et graves. C'est une pure démocratie, entre la majorité des paysans et celle des pêcheurs. Mais ces paysans sont les anciens laboureurs de VAvesta ; ces pêcheurs sont issus des compagnons de H'Rold. Petites sont les fortunes, l'instruction prodiguée : aucune démarcation de rang ou de savoir. La plus parfaite liberté règne entre ces égaux. Leur état s'organise suivant les principes du Contrat social. De là conflit entre la volonté générale et le sentiment individuel. Une puissante originalité, un inventeur, un poète, an homme représentatif, le « surhumain » de Nietzsche ou d'Emmerson, J.-G. Borckman, Solness le Constructeur, n'ont pas de place dans la démocratie. Ils sont 1' « ennemi du peuple ». Ils îont, malgré leurs noms divers, le personnage anique, le Révolté, dans chaque œuvre d'Ibsen,

De l'austère formule protestante, de ces liabi-

tudes fortes, du travail, résulte une loi sociale qu'on n'élude pas, comme en France, par l'esprit du monde et le scepticisme élégant, mais qu'on aborde en face pour la braver ou que, moins résolu, on trangresse par la fuite. Ainsi la dame de la mer. Ainsi l'Oswald des Revenants, L'innocent va chercher au Midi la joie de vivre. Il estime la France déliée de toutes les entraves de morale ou de métaphysique dont il souffrait chez lui, parce qu'il a vécu dans les ateliers de peintres et que son cœur s'est réjoui de leurs libres amours.

11 ne sent pas que l'ostentation et la nécessité de plaire exercent en France la même tyrannie qu'en Norwègela morale publique et les entraves religieuses; que les peintres sont de parfaits notaires et, sous leur attitude agréable, des arrivistes acharnés à l'argent, aux honneurs, aux places, pour qui l'Art est un simple moyen de parvenir.

Ainsi le docteur Stockmann, en présence de la déréliction et de l'outrage, se redresse. D'une voix montée au diapason des prophètes, il impose à ses contempteurs la vérité qu'il sent naître et grandir en lui. C'est là une bien autre découverte que celle de microbes dans une source thermale. Sous le choc des affronts, le médecin de campagne, le savant confiné dans l'étroitesse provinciale s'élève à la hauteur des suprêmes intelligences. Le charbon de feu qui toucha les lèvres d'Isaïe semble avoir effleui-é sa bouche. Aux fulgurations de la douleur, il

aperçoit toute sa vie comme un paysage révélé par un éclair. Il découvre en un instant les lois suprêmes qui régissent les groupes et fondent la Cité.

La populace — dit-il — ne se trouve pas seulement au fond. Elle vit et grouille autour de nous. On en trouve même au sommet de la société. Un plébéien vulgaire est celui qui a la même pensée que ses supérieurs et qui, toujours, est de leur avis. Les gens qui agissent de la sorte sont de vulgaires plébéiens.

Nous autres — ajoute-t-il — nous autres, l'avant-garde, nous sommes si avancés que la masse de l'armée n'arrive pas à nous rejoindre.

Voici que l'inventeur, naïf et maladroit, le candide Stockmann, si charmé au début de la vie par les promesses et l'affabilité de ses concitoyens, a conquis la sagesse au prix du martyre. Et luxfacta est/ Vilipendé, honni de tous, chassé de sa maison par les pierres de la canaille et l'exécration des propriétaires, il affirme son droit. Il formule cette maxime que n'eût pas désavouée l'impériale tristesse de Marc-Aurèle :

Pour être puissant, il faut être seul : l'homme le plus puissant du monde, c'est le plus seul.

Cette solitude, tôt ou tard conquiert le monde. Peut-être un jour triomphera-t-elle du bas empire radical où croupit la société moderne.

Si fortem virum quem conspexere, silent.

C'est de l'hérédité morbide qu'il s'agit dans Les Revenants, Laquelle? Ibsen ne le dit pas.

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Les phénomènes en sont à peine indiqués (1), Le principe est d'autant plus redoutable qu'il apparaît mystérieux. Le vieil Alving fut sa vie durant un ivrogne imperturbable, un débauché têtu. Son héritier, Oswald, expie, en pleine jeunesse, les erreurs paternelles. Est-ce paralysie, alcool? Est-ce un antécédent plus inavouable encore? Les maux héréditaires se confondent en démence chez le malheureux qu'ils accablent. Ce sont les revenants par lesquels « le mort saisit le vif, son hoir », comme disaient les vieux juristes.

C'est dans la Norwège septentrionale, au bord d'un fiord glacé que verrouille un éternel hiver. Combien froide, la ténébreuse pluie! Elle descend du pôle, embrume les cerveaux d'une inguérissable mélancolie. Des mousses grises, des lichens peureux, des saules nains tordus par l'incessante rafale sont les uniques végétaux que porte un sol de gel et de granit. Un été de quelques jours, la lumière du soleil, puis les ténèbres sans fin, l'obscurité frisonnante que parfois éclaire seulement l'explosion des aurores boréales.

Le fils du chambellan Alving revient à cette lerre de désolation après avoir pris conseil d'un médecin fameux, aliéniste de Paris. Les aliénistes, au xix® siècle, sont les derniers médecins ie Molière. Affolé, mordu par l'angoisse de la

(1) Cf. D' Robert Geybr, Étude médico-psychologique sur le he'âlre d'Ibsen (G. Naud, édit.).

paralysie imminente, Oswald a couru vers sa mère, d'étapes en étapes, ne quittant le train que pour gagner le bateau qui le ramènera dans la demeure ancestrale. Chez sa mère, il retrouve jeune fille, belle et désirable comme la vie, une enfant jadis élevée à ses côtés, Régine, fille d'une servante et du chambellan défunt que ]y|me Alving, pour laisser intacte la mémoire de son époux et léguer à Oswald un nom exempt de blâme, a nourrie, instruite, promue à la culture intellectuelle. Cette Régine a pour père supposé un certain Engstrand, menuisier occasionnel et cafard de son état. C'est un des plus beaux hypocrites que l'on aie vu au théâtre Les imposteurs classiques : Tartuffe, lago, îlichard III, le Joseph Surface de Shéridan, .sont des quidams ingénus au regard de celui-ci. Après avoir touché le prix de son utile mariage, kEngstrand complote d'emmener Régine pour fonder avec elle un asile trop hospitalier destiné aux marins, et de vivre ainsi aux frais de l'éta blissement. li a pour dupe ordinaire le pasteur Manders, brave homme imbu de préjugés, qui se fie aux apparences et croit sur parole n'importe quel aigrefin. La scène où Engstrand explique au pasteur les motifs de son union avec la mère de Régine et se glorifie d'avoir toujours «vécu en esprit d'amour » avec sa femme, qu'il a fait mourir de mauvais traitements, laisse bien loin les fameux dialogues de Molière. Cet écornifleur est le type achevé du scélérat, le. que l'ont fait les mœurs soi disant bibliques de

a Réforme. Il parle toutes les langues, celle de régoïsme, de la pitié, du remord, de la raison pratique. Il jargonne le patois huguenot. Il s'indigno « que Mammon soit devenu le prix du péché ».

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,

dit Tartuffe avec des roulements d'yeux et des gestes de componction. Engstrand, lui, se vante de ses hontes. Il supplie, mais il intimide. Il sauve le prêtre de l'ombre du crime que lui-même a commis, l'incendie de la fondation Alving, dont il rêve d'escroquer les deniers, après avoir fait craindre à ce nigaud apostolique d'en être l'auteur involontaire. Les hypocrites de Poquelin ou de Shakespeare sont plus fouillés, plus amoureusement décrits. Mais ce n'est pas l'art d'Ibsen, cet art exempt d'ornements et de paroles vaines qui signale ses personnages uniquement par des caractères d'action. La papelardie scélérate du menuisier Engstrand procède par des faits. On voit ses infamies sans les étudier, comme on devine les paysages sur les cartes d'un atlas.

Or, le pasteur Manders, d'accord avec ]VIme Alving qu'il a jadis aimée, encore que, déférant aux bienséances mondaines, il l'ait reconduite au foyer conjugal d'où la pauvre femme, abreuvée d'outrages et de honte, s'était enfuie un jour, ont concerté d'attribuer le nom du chambellan Alving à un établissement charitable, perpétuant ainsi la tradition fallacieuse de ses vertus, de sa générosité, la bonne réputa-

tion d'outre-tombe qui sert de couronnement à l'imposture quotidienne des bourgeois.

Le retour d'Oswald coïncide avec l'inauguration de cet hospice et de l'école que le pasteur Manders, par égard envers la Providence, a négligé d'assurer contre l'incendie. M™^ Alving a donné pour cette œuvre tout le bien laissé par le chambellan. Car elle n'entend pas que la moindre parcelle de l'argent exécré qui l'a jadis asservie à un homme indigne d'elle tombe entre les mains d'Oswald. Les hontes du mariage, cette prostitution mille fois plus honteuse que celle de la rue qui livre une fille pure, enthousiaste et belle à un viveur perdu de stupres et d'infamie à condition qu'il possède quelque bien, cette prostitution qui fonde les maisons « honorables » et la bourgeoisie réactionnaire, elle en purifiera le patrimoine de son fils.

Ainsi, la même heure anéantit le double héritage du père : celui de l'or par la flamme et celui des tares physiques par la mort. M"'® Alving — le type le plus ferme, le plus individuel que l'individualiste Ibsen ait peutêtre créé — sauf son erreur envers la fille naturelle de son mari, a toujours raison. Elle a adopté cette fille mais l'a gardée implicitement sur le pied de domesticité, ce qui achève la perte d'Oswald. Méprisant les bienfaits, mal donnés et conséquemment vains, Régine quille cette maison hospitalière où sa place était, malgré tout, d'un rang inférieur. Régine est la

clairvoyance même : son instinct de proie et de joie, son instinct de bête à l'atïùt de l'or ou de la volupté, lui découvrent les motifs secrets, l'envers des consciences. Elle pénètre les mobiles de chacun. Une lois sa naissance reconnue, elle quitte les êtres de demi-bonté qui l'environnent; elle fuit non parce qu'elle est la sœur de l'homme qui l'aime — proche parente des Walkyries, elle épouserait comme elles un héros venu du même sang, et, comme Sigelinde ferait don à Siegmund de sa beauté — mais parce qu'Oswald est malade, parce que son entourage est éperdu, parce que la santé, la raison et la force ne peuvent, sans déchoir, acceptei le contact des faibles ou des vaincus. La vie ne doit à la mort aucune concession. Tête jolie, impertinente et dure, mélange de soubrette française et d'institutrice allemande, elle incarne la joie de vivre dont Alving le père, avant que la débauche l'eût dégradé, resplendissait. De même la joie de vivre qu'Oswald a cherché vainement à travers les sites et les horizons, la joie de vivre qu'étouffe ou pervertit l'ambiance torpide et renfermée d'une petite ville de province dans un district de l'extrême Nord. Plus que tout autre, Régine est le porte-parole de l'auteur. Dans son théâtre, en effet, Ibsen dévoile opiniâtrement non les forfaits des criminels, d'une psychologie trop simple, mais les abominations que le besoin de paraître, le manque de courage et de foi suscitent dans les milieux respectables, tout ce qui

grouille de bassesse, de laideur et de férocité dans l'âme fétide et carnassière des honnêtes gens. M'"*' Alving qui s'est immolée au devoii et n'y croit plus, Oswald qui meurt fou des vices paternels, ne saurait capter Régine. « Le bateau va partir » ; elle méprise et luit les demi vérités de ces énervés, de ces névropathes et de ces impuissants.

Badaud, moral, onctueux et prédicant, le pasteur Manders fait avec ses interlocuteurs un véhément contraste. Manders est la société même, si elle obtempérait sérieusement à ses propres lois. D'ailleurs, il ne fait que des sottises ; il a rendu à son mari la femme qu'il aimait, qui s'offrait et qu'il pouvait défendre. Use laisse berner par un intrigant de bas étage qui affecte le repentir.

Il installe des œuvres de charité que le feu dévore en un moment.

Néanmoins il se révolte et s'insurge comme un onagre débridé contre les « ouvrages subversifs » et les lectures anarchistes de M"^ Alving. Il pousse des cris de cormoran à l'idée d'unir le frère et la sœur du père, idée qui paraît toute simple à la mère du jeune homme qui n'a pas oublié son Plutarque et se rappelle, sans doute, le mariage de Cimon.

Car la solitude a fait de M""^ Alving une insurgée. Elle pousse à l'extrême comme toutes les héroïnes d'Ibsen, comme Hedda Gabier comme Rebecca West la logique de sa rébellion. Le devoir auquel fut asservie sa jeunesse:

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« Mon devoir, son devoir, leur devoir. Ah! je crains bien d'avoir rendu ma maison insupportable », dit-elle avec une ironie méchante, n'existe plus désormais à ses yeux. Elle s'est reconquise à la libre vie, au moment même où, par la mort de son fils, tout va tomber en ruine sous ses pas.

Ces quatre personnages forment avec Oswald tout reHectif du drame.

L'action en est simple. Oswald est une espèce d'Hamlet qui, suivant les conseils de PoUonius, aurait fait son tour de France et d'Italie. Il en rapporte l'idée vague du bonheur dans l'inconscience, ayant vu ou cru voir que les Méridionaux ne se donnent pas de mal et ne consultent jamais leur « moi » intérieur. Mais il en rapporte aussi l'oracle impitoyable du neurologiste : hérédité maladive, tare originelle, déchéance imminente, « quelque chose de vermoulu dans tout son organisme ». La mère qui connaît l'histoire de son mari, qui pour sauver les apparences a dû se faire la camarade secrètement révoltée de ses orgies, s'attabler avec lui en tète-à-tète et boire en écoutant ses insanités ; qui souvent a dû lutter corps à corps avec lui pour l'étendre sur sa couche ignominieuse, démêle dans la tristesse de son fils, tressés et, peut-on dire, concaténés, les vices physiques et laideurs morales du père. Pour sauver l'enfant de ses entrailles, elle fait bon marché des pudeurs féminines, de l'autorité maternelle ; puis quand l'heure inéluctable sonne, quand les « revenants » entraînent Oswald

dans les ténèbres de la folie et de la mort, pareils aux coursiers de la ballade romantique, prête au renoncement dernier, elle cherche, la mère douloureuse, ce poison libérateur que Régine eût accordé au moribond, et quand l'agonie s'achève, en même temps qu'une embellie l'ait resplendir le ciel polaire, elle verse au tragique adolescent les clartés qu'il réclame, cette lumière que lamentaient les vierges d'Euripide et que Gœthe, chargé d'ans et d'honneurs, implorait pendant son agonie. Elle tient^ la mère douloureuse, elle tient les rideaux grands ouverts au cri suprême de son fils expirant : « Le soleil ! Le soleil! »

Le soleil éclaire Oswald inanimé. Les revenants s'évanouissent à son approche. La mort a guéri pour toujours l'héritier maudit de la maison Alving. Mais n'est-il d'autre médecin que le trépas ? Les infortunés qui payent la rançon des fautes antérieures ne seront-ils point rédimés quelque jour? Le dogme du péché originel, le dogme des ténèbres et de peur, n'en briseronsnous jamais l'entrave?

Nos pères — disait le prophète juif — nos pères ont mangé du raisin vert, mais nos dents ne seront point agacées.

Admettre la responsabilité personnelle, c'est déjà beaucoup : toute une école de criminalistes s'y refuse absolument.

La responsabilité héréditaire doit être abolie dans l'ordre moral, guérie dans l'ordre corporel,

sa négation sociale devenant proportionnelle à son affirmation pliysique. Si la sélection darwinienne montre le mal, elle ofîre aussi le remède : une source de guérison qui ne trompera pas l'humanité future.

Les Reçenants sont le procès de la famille telle que l'ont instituée le mensonge des Lois et les usurpations du Capital. En substituant à l'amour, à l'instinct clairvoyant de la nature je ne sais quelles combinaisons tortueuses d'épargne ou d'intérêt; en admettant, dans la plupart des cas, cet exécrable marché où les époux se vendent et se trompent à qui mieux mieux, le mariage de convenance que fomentent les notaires, que déterminent les fortunes et qui, au lieu d'établir une famille, accouple deux sacs d'argent, la Société moderne a transmis aux races à venir un germe de dissolution et de mort. C'est le germe vénéneux, le ferment corrupteur qui couve sous les pompes de l'argent et les voluptés de la paresse.

Les trésors amassés, accrus à la face de la misère universelle, ne rachètent point leurs détenteurs des maux inexorables. Ni le divin désir, ni le choix libre et fier dont un calcul abject a sevré les époux, ne béatifieront jamais la pensée ou la chair de ces opulents nécessiteux.

Les acliarnés stigmates, les infirmités expiatoires de la richesse frappent fe riche dans ses héritiers. La descendance des oisifs, exemp du travail, n'est pas affranchie de fa douleur. Plutus ne confère la joie ni la santé.

28 , PLATRES ET MARUUfiS

Quand il eut évoqué du sein des Mères primordiales et conduit en son laboratoire de Witiemberg la splendeur immarcessible de la Tyndaride; quand il eut baisé le front d'Hélène et goûté sur ses lèvres le parfum de l'immortalité; quand il eût changé en or tous les métaux de l'Empire; quand le bel Euphorion, emporté sur la trace d'Icare, imita son audace et mourut comme lui, Faust, lassé pour toujours des voluptés humaines, dans un burg ignoré de ses admirateurs s'enferma solitaire, en attendant la mort. Hautes étaient les tours et la porte massive. Des ombres pâles rôdaient cependant aux environs : la Dette, la Pauvreté, la Faim et le Souci. Des trois premières, le vieil homme ne redoutait rien : mais l'autre, le spectre mystérieux, le fantôme impondérable, se glissant par la serrure, pénétra dans la chambre haute et mit en fuite le sommeil.

Comme Faust à sa dernière étape, le riche traîne après soi d'innommables tortures, le souci vengeur que nul n'évite et ne corrompt.

Vous avez ordonné l'héritage. Vous avez cru pouvoir détourner du patrimoine commun une réserve sacrilège, assurant ainsi à vos héritiers des jours stériles et méchants. Vous avez exclu l'humanité de vos tendresses égoïstes. Soit! L'humanité reprend ses droits. La faiblesse humaine venge les malheureux que vous avez spoliés. L'héritage de l'or est caduc. Il est périssable. Celui des antécédents morbides ne se peut aliéner. Vous avez fondé un groupe de thé-

sauriseurs à qui tout appartient, sans travail ni fatigue. Mais aux biens que vous transmettez se joint le poids cruel de vos fautes et de vos tares. Les déchéances que vous léguez à votre postérité rendent vains ses privilèges et votre avarice inféconde. Exclus de la joie éternelle, hors du monde, vivant pareils à des lépreux, ils gardent avec leur pécune l'accablante chevance des hontes et des infirmités.

Mais voici que le soleil se lève. Un air plus doux fond les glaces éternelles. Après le long hiver boréal, un printemps se déchaîne dans les fleurs odorantes et les rameaux pourprés. Lentement, la pitié se lève au cœur de l'homme, et la justice, et la raison. Bientôt, demain peut-être, une répartition meilleure de l'abondance commune assurera aux enfants de la terre une part égale de richesse, de bonheur et de santé. Libres et forts, les hommes se suspendront au sein de la commune mère, guéris à jamais des douleurs, filles de l'égoïsme. La sélection à rebours du mariage capitaliste n'enfantera plus de monstres ni de dégénérés.

Les anciens morts ne reviendront plus. Mais sauvés, purifiés et robustes, leurs fils s'enlaceront sur la terre plus douce, dans une étreinte iraternelle d'amour, de pardon et de réconciliaion.

Mars 1901.

Aristide BRUANT

Quand Rodolphe Salis eut quitté le sombre, Fuligineux et pittoresque Chat Noir du boulevard extérieur pour installer ses tréteaux dans un hôtel à soi et vendre le plus cher possible aux gens du monde les obséquieuses, les goguenardes quérimonies dont il assaisonnait sa bière et les ponts-neufs de ses auteurs, la taverne d'où le « gentilhomme cabaretier » avait entrepris la conquête de la Gaule ne chôma pas un seul jour. Emportés les tableaux de Willette, les ombres de Rivière, le bric-à-brac moyenâgeux, restait un bouge sordide et nu dont trois salles petites, de niveau différent et les plus malcommodes qui se puissent imaginer, formaient la teneur intégrale.

Apprendue au plafond en guise de lustre, une chaise de paille invitait les gens à continuer leur chemin, tandis qu'une bande vociférante accueillait les badauds par toutes sortes de huées, nasardes et contumélies dont le public se délectait. Dans l'alvéole du Chat Noir, le Mirliton se mettait à l'aise. Aux courbettes

pompeuses, aux compliments sarcastiques du hobereau de Chanoirville succédaient les mauvaises paroles : tout un débordement d'apostrophes canailles et d'incagades populacières. On n'y traitait plus les gens de « messeigneurs », mais on célébrait leurs visages avec des mots de gueule que Tabarin ni Gauthier- Garguille n'eussent désavoués. Appréciant exactement l'intellect de son auditoire, le nouveau maître du lieu offrait à la torpeur comateuse des bourgeois noctambules un agréable révulsif. Le plaisir d'essuyer, chaque soir, quelques giboulées d'invectives les ramenait avec docilité. Etre un mufle et se l'entendre dire à la face de tous, n'est-ce point un délice sans pareil?

Bruant le prodigua sans relâche à ses contemporains, tant que brilla le Mirliton. Une autre joie nous ramenait, artistes, épris des chansons que, d'une voix mordante et sur des rythmes dégingandés, le cabaretier lui-même faisait ouïr aux visiteurs. Ce grand garçon pâle, déjà loin du matin, le front couvert d'un chapeau de cow-boy qui jetait de longues ombres sur ses traits intelligents et réguliers; ce Montmartrois en habit de chasse, les braies tendues par une ceinture écarlate, disait, comme Iparraguire ou Jasmin, les poèmes de sa composition. Cela était inattendu, brutal et généreux. A côté des couplets rosses — toujours les mêmes — et des romances doucereuses de Delmet ou de Fragerollcs, un art violent représentait la vie des classes fainéantes, posait le

décor de la misère, de la crapule, du meurtre et de la prostitution.

. Des traits d'eau-forte vigoureusement appuyés faisaient entrer dans les mémoires l'âpre vision de la rue — de la rue mendiante et scélérate — campait l'indigène de la place Maubert ou du lac Daumesnil, avec son geste, son accent et sa guenille. Le vagabond, la pierreuse, l'assassin, le trimardeur, le leno entouré de ses compagnes, toute une panathénée de la fange se déroulait à travers les Chansons et monologues que le grand peintre Steinlen commentait avec génie. Paris chantait A Batignolles, A Saint-Lazare^ A Ménilmontant, itinéraire gouailleur et tragique d'un pèlerin sorti des mauvais lieux. Géomay^ A la Roquette firent passer le froid de la guillotine sur la nuque des ivrognes nocturnes échoués au Mirliton.

Avec une envergure moindre, aves des ressources de linguistique et de prosodie très inférieures. Bruant, par la sincérité, par le vécu de ses brefs poèmes, atteignait à une intensité dans l'horrible où M. Jean Richepin ne s-. guinda jamais. La Chanson des Gueux offre, incontestablement, une heureuse ordonnance, une docte mise en train du bagout populaire et des jargons surannés. Il y a là une réthorique ferme et souple que l'auteur n'a jamais retrouvée depuis. Ce sont à peu près les seuls vers de M. Richepin qui ne fatiguent point. L'abus des chevilles, du remplissage si communs dans les Caresses ou les Blasphèmes ne se fait guèïo

sentir qu'à de longs intervalles : c'est un livre de jeunesse, alerte et déluré. Mais la sincérité manque, et la tendresse pareillement.

M. Jean Richepin n'aime pas ses héros. En parfait bourgeois qu'il est, il plastronne et cherche les effets devant sa ménagerie de déshérités. Il porte aux chemineaux le même genre de tendresse que M. Coppée a vouée aux garçons de magasin. Dans leurs douleurs et leurs plaisirs, il ne trouve que prétextes à variations plus ou moins ingénieuses : c'est un article de vente qu'il prépare avec dextérité.

On compte qu'un tramp, ayant larronné deux poules à l'auteur de la Chanson des Gueux, le poète cita devant les tribunaux ce partageur naïf. Pour divertissant qu'il puisse paraître, un tel commérage ne serait point ici de mise s'il ne formait une allégorie assez représentative des sentiments qu'on prête, à M. Richepin envers les miséreux — partant, de la cordialité probable de ses inspirations.

Aristide Bruant, pour être véridique eut de bonnes raisons. Avant que se fût dégagée son étoile, pendant les années d'une jeunesse pauvre et méritante, il coudoya ses héros faméliques. Ils les a vus souffrir. Il a noté leur insouciance, leur blague résignée : c'est leur âme elle-même — féroce ou attendrie — qui parle dans ses vers.

Par un beau soir du mois d'août 1884, à Montmartre, chez Rodolphe Salis, qui tenait encore son académie hétérodoxe boulevard de

34 PLATRES ET MAlUiUES

Rochechouart, dans ce cabaret fameux où bril laient tour à tour Jules Jouy, Alphonse Allais, Charles Gros, Albert Samain, Louis MarsoUeau, Maurice Donnay, Willette, Henri Rivière et le compositeur Fragerolles, oii peintres, musiciens, « auteurs gais », donnaient la chasse aux papillons bleus, s'évertuaient à la fantaisie et multi pliaient les charges d'atelier, au grand amusement de leur climtèle, avait paru inopinément un diseur de belles rimes qui ne ressemblait en rien aux « bons chansonniers » de l'endroit. Grand, souple, avec une tète de médaille romaine émergeant de sa chemise écarlate, le visage soigneusement rasé sous une ample chevelure brune, une voix mordante de ténor, frappant chaque mot d'une vive empreinte, c'était Aristide Bruant, tel que, peu de mois après, devait l'applaudir et l'aimer tout ce que Paj-is compte d'artistes ou de curieux.

Il venait du café-concert. A VÉpoqiie, a la barrière du Trône, au Concert de Robinson ou Sellier, de l'Opéra, se faisait alors entendre avec lui et chantait les /itro7i<:/eZZe5 de Déranger, il préludait à sa véritable manière par d'excellentes fantaisies : Henri IV a découché^ V Enterrement^ et cette Chaussée de Clig'nancoart que Paulus — heureux alors et battant son plein — avait mise à la mode. Pour entrer chez Salis il apportait un refrain destiné à la plus immédiate popularité. Le gentilhomme cabaretier, déférant à cette réclame inopinée, accueillait l'auteur d'un pont-neuf qui, de Montmartre à

Montrouge et d'Auteuil à Saint-Mandé, avait, en moins d'une semaine, fait le tour de Paris :

Je cherche fortune Autour du Chat Noir Au clair de la lune, A Montmartre le soir.

Cela se chantait sur l'air Aqiieros moiintag'nos, que, dans le pays de Bigorre, on attribue avec unanimité à Gaston Phœbus, encore que le beau prince légendaire n'ait aucunement collaboré à cette mélodie, écrite dans les premiers ans du Romantisme, aux approches de 1820.

Mais, enfin libéré du music-hall^ du concert, et dégagé de toute formule antérieure, Aristide Bruant ne tarda pas à révéler sa personnalité. Du « beuglant » de la rue Biot où le retenait encore un engagement accepté, au Chat Noir où ses préférences avaient fait élection de domicile, chemin faisant il rencontrait, sur le bitume des boulevards extérieurs, les marchandes économiques de sourires, dont il allait se faire le clinicien, l'aquafortiste et le poète incontesté. Dans cet endroit singulièrement poissonneux de la place et du boulevard de Clichy, les péripatéticiennes de l'amour sont presque aussi nombreuses que les passants. Chaque marronnier, dans sa collerette de fonte, accueille, sous ses rameaux précaires, une ou plusieurs dryades. Galathée ne fuit pas vers les saules, mais vers l'escalier fétide et l'allée obscure des garnis. C'est là que Bruant connut, pour la première

36 tLATRES ET MARBRES

fois, l'obsession du Paris nocturne, de la rue. En huit jours il nota : A Batig-nolles — faut-il dire sa première chanson ou sa première eauforte? — puis : A La Villette, sans prendre la peine de lui chercher un air nouveau. C'étaient les deux pendants : la fille-fleur et le récidiviste, le « vagabond spécial », comme dit, en baissant les yeux, notre code pénal, et celle qui crée au délicieux jeune homme des loisirs; l'une poussée comme un champignon entre les dalles du trottoir, l'autre,

De son métier ne faisant rien,

jusqu'au temps que l'exécuteur des hautes œuvres mette fin à ses travaux.

Ces deux chansons in limine marquent l'étape initiale qui conduisit Bruant de sa première manière à sa forme définitive. Ce fut le pont jeté entre le music-hall et le cabaret d'art. Au Chat Noir, pas de censure, toute liberté d'expression accordée à l'artiste, aucune de ces barrières ineptes dont la symbolique Anastasie, indul- j gente aux gaudrioles, aux sous-entendus graveleux, a coutume de ligoter les écrivains sincères et les poètes nés. Grâce à la liberté du Chat Noir, Bruant put oser ce que nul, depuis Tabarin sur son tréteau du Pont-Neuf, n'avait mis sur les planches : aller au bout de son tempérament.

La mode sacra bien vite, sous cette nouvelle hj^postase, Vex-Chat Noir désaffecté. Le monde y vint, élégant et nombreux, toute une piaffe

d'équipages, de viveurs et de femmes habillées Cela était à la fois très peuple et très fashio nable, comme, sans doute, les Forcheron<i, au xviii® siècle, ou les petits théâtres du second Empire.

Les belles dames qui se risquaient là, dans un joli geste quelque peu timide et quelque peu osé, y prenaient place néanmoins sans trop do crainte, car elles n'ignoraient pas que — pour citer un mot de Chamfort — « la bonne compagnie était en cet endroit comme partout ailleurs, et la mauvaise excellente ».

Debout sur une table, Aristide Bruant vociférait les couplets argotiques, invectivait l'auditoire, se promenait de long en large à travers les chopes et sur la tête des clients. Il obligeait les visiteurs à chanter avec lui dans un terrible unisson, à escalader les tables grandes comme un mouchoir de poche; il bousculait sans égards les messieurs ventripotents, éconduisait ies goujats, défendait à coups de poing et d'invectives sa porte contre les alphonses, les poivrots, les femmes seules et les femmes 5aoùlcs, ne permettait pas au premier venu de .robelolter dans son hôtellerie.

Les chansons et monologues de Bruant iemeurent comme un précieux tableau, comme jn document de tout premier ordre sur la vie des classes fainéantes à la fin du xix® siècle. .Test un vaste panorama où défilent, dans leur

accoutrement spécifique et leur geste représentatif, les mendiants, les nomades, les bohèmes de Paris, les nymphes du trottoir, les « messieurs du dimanche », tout ce monde ironique et besogneux qui va de la prison à l'asile de nuit en passant par le Dépôt; qui blague, chante, frappe, jeûne, tue et meurt, avec la même insouciance ricaneuse ; qui ne dîne que rarement, ne pleure qu'à ses moments perdus ; qui parfois manque de pain, mais n'est jamais à court d'esprit.

Bruant, comme tous les artistes véritables et les poètes doués, a, dans son œuvre si véridique, si amère, des coins de tendresse imprévus et délicieux. D'un trait cursif il marque l'émotion vive que sur l'intellect embryonnaire de ses personnages produisent l'éternelle beauté des choses et le retour du mois de mai.

Il découvre chez la fille du trottoir l'expression nette et juste qui met son pauvre chiffon de lettre au niveau des plus émouvantes élégies.

Artiste violent et contenu, il possède un champ de vision borné à dessein, mais par cela même d'une clarté sans pareille, un microcosme où s'inscrivent durement — comme les silhouettes noires sur la rubrique des poteries étrusques — les personnages qu'il a vus. Il connaît leurs émotions comme leurs appétits ; il connaît le mot inoubliable qui les fixe pour toujours.

Néanmoins, cet artisan insigne de l'argot, le seul, peut-on dire, en France, avec François Villon (car les beaux esprits comme Olivier

Chéreau, Péchon de Ruby, Francisque Michel, le capitaine Laphrise, Jean Richepin sont des liumanistes moins au courant du peuple que des anciennes chartes), Bruant, de qui les fades plagiaires font voir l'éclatante maîtrise, n'a rien inventé du langage de ses types. Son art consiste à choisir le mot pertinent, essentiel, parmi les vocables de la rue. Ne demandez à cette langue impudente et savoureuse, qui délecte les humanistes, ni déférence au bon goût,, ni clairobscur, ni demi-teintes. Les refileurs de comète, les trimardeurs, les apachcs, les commensaux de la Belle-Etoile et de la GIoche-de-Bois ne peuvent discourir comme les messieurs du quai d'Orsay ou prendre modèle sur le Journal des Débats.

Voici d'abord le mauvais garçon, terreur des faubourgs, coqueluche des belles-de-nuit et bête noire des sergots. Comme les guerriers d'Homère, il ne prend pas le temps de vieillir. Son éphémère destinée s'achève tantôt à la Nouvelle, tantôt à l'hospice d'aliénés, quand il élude, par hasard, le chirurgien en plein vent qui opère de la tête les condamnés à mort.

Il appartient à la faune de Paris, au même titre que les rats d'égout, les moineaux de square et les chiens perdus. Il vend des contremarques, ramasse des bouts de cigare, intente des commerces inavouables, appelle au sortir des théâtres les fiacres endormis, chourine au lendemain du terme les concierges sans défense : ouvreur de portières — dans les deux sens du mot. Il

tue, instinctivement, quelquefois pour manger, quelquefois pour se distraire. Il tue. et ne s'émeut pas autrement qu'un loup en train de mener sa proie. Il meurt ensuite, non peut-être en beauté, mais avec un sang-froid qui montre que de l'escarpe au héros la distance n'est pas aussi grande que veulent bien le dire poètes, historiens et moralistes.

Voici, combien touchante sous la jupe de futaine et le bonnet blanc de la fille soumise, la prisonnière de Saint-Lazare, telle que l'a fixée en un crayon immortel celui qui fut, plus que tout autre, l'illustrateur de Bruant, le grand peintre de la misère et de la douleur : Toulouse- Lautrec. Manon Lescaut a plus de tenue en écrivant à des Grieux, mais sa frivole, sa charmante lettre ne porte pas au cœur. La fille-follede-son-corps dont Aristide Bruant éternisa l'épître au suave jeune homme qui vit de ses largesses n'a pas, dans son intellect obtus, dans son cœur piétiné comme un trottoir, moins de ferveur et d'amour que les héroïnes des poètes. Elle dit, avec des mots tachés de boue et, peutêtre, de larmes, les mêmes choses que murmurent en paroles d'or les amoureuses légendaires. Seulement, le panier à salade remplace ici le balcon de Vérone ou le cloître du Paraclet.

Aristide Bruant, poète et peintre de la rue, était logiquement destiné à conduire sa chanson à travers les routes et les grands chemins qui prolongent la rue aux dimensions de la planète.

Un économiste, M. Charles Demolins, affirme que « la route crée le type social ». Marchand de craj-ons sur le pavé « national », Côtier dans les « compiles et quadriviers de l'urbe », incarnent, l'un et l'autre, dans une silhouette « représentative », tous les porte-besace, tous les batteurs d'estrade que l'argot désigne sous le vocable jovial et pittoresque de « trimadeurs », philosophes narquois et résignés qui, réduisant au minimum leur idéal et leur appétit, dînent d'une soupe ou d'un croûton de pain, couchent sur la paille des meules, qui pour s'abriter des météores et prendre leurs repas n'ont même pas .besoin, comme Diogène, d'une écuelle ou d'un tonneau.

Et ce sont les Joyeux, les insoumis, les révoltés pour qui le régiment aggrave la prison, les marcheuses, le fossoyeur, la « marmotte » qui demande, à titre de parure.

Un jersey et des peign' en célunoïde,

les « dos » qui chantent matines « au marlou que la loi raccourcit », ou bien à cet homme libre par excellence, guerrier, chef sauvage, dompteur de chevaux et fils de « dauftère », qui meurt comme César d'un coup porté en pleine poitrine par la main d'un rival.

Etrange miracle de la poésie ! Aristide Bruant qui, pareil à tous les vrais artistes, est l'homme le plus correct du monde, réfractaire à la bohème, estimé de ses voisins, adoré de ses amis, en règle avec son percepteur, a connu celte

bonne fortune de persuader aux « joyeux » mêmes qu'il avait fait à « Biribi » son service militaire.

S'il n'a pas vécu dans cet enfer, il n'en a pas moins, avec une conscience peu ordinaire, cherché aux sources mêmes les éléments de son œuvre d'art. Au fond des bouges, à travers les banlieues scélérates, les faubourgs et les « cilés » vermineuses où lleurit le tournesol, risquant les bagarres et les rencontres meurtrières, s'exposant au couteau des escarpes, à la puanteur des « caveaux », à la familiarité des « pilons », afin de prendre sur le fait costumes et langage, il a touché d'assez près au monde .qu'il évoque pour en donner une fidèle image.

Sa manière est brutale, procédant par touches crues et violentes, délimitant d'un Irait d'eauforte rudement appuyé des silhouettes inoubliables ; mais rien de moins pornographique, et — si l'on veut me permettre un mot ridicule — rien de plus chaste que ces tableaux dun réalisme

Nu comme l'Indigence et pur comme la Faim.

La volupté en est absente : l'émoi sexuel y paraît à peine, sans raffinement ni profondeur. On ne sent jamais dans ces rythmes l'odeur fauve de la luxure. L'amour s'impose à la femme comme une corvée, à l'homme comme une source de profits légitimes et bienvenus. Aristide Bruant, copieux en mots de gueule, en expressions véhémentes, en vocables cyniciues,

-est, à coup sûr, un des poètes les moins erotiques de la langue française.

Rien n'importe moins dans une œuvre d'art que la nature du sujet. Quand un imbécile écri* des odes pindariques, il n'en reste pas moins un imbécile. Bruant, lui, pour avoir osépeindre avec une franchise entière, sans hypocrisie et sans allénuation, le monde hétéroclite qui vit en dehors des lois, pour en avoir noté l'idiome avec un goût très artiste, a conquis et gardera dans le Parnasse contemporain une place mémorable, qui n'appartient qu'à lui.

Retiré aux champs, sur les bords de la Loire, il consacre les loisirs dorés de son âge mûr à fixer pour les scholiastcs à venir les modalités présentes de l'argot. Son Dictionnaire argotfrançais ajoute une « contribution » aux enquères déjà nombreuses des érudits ou des poètes qui, depuis 1850, ont étudié le langage des zingari et des truands.

Cette langue changeante, pittoresque, composée de métaphores, d'allégories, eut de tous temps le privilège d'intéresser les esprits attentifs. Le jars, le bigorne, le slang des Anglais et le rothwelsch[\lA\\e\\ rouge) des Allemands sont Autant de provinces aux frontières mal définies, Je ce patois qu'usitèrcnt, depuis Villon jusqu'à Drouïn de Bercy, depuis les routiers du onzième siècle jusqu'à Lacenaire, tous les chantres de a bohème et tous les malfaiteurs : les rcfileurs ic comète, les frérots de la cuque, les chercheurs de blé lunaire, les tunantes, lespicaros, les mar-

miteux, les cagous, les rifodés, les malingreux, les escarpes, les golfos de Cordoue et les apaches de Paris. Cartouche, Mandrin, le beau François et Fleur-d'Epine ont tour à tour employé cet euphuisme de la misère, de la révolte, du crime et du délit. C'est l'adaptation du vocabulaire classique aux besoins d'une société irrégulicre et ténébreuse, vivant en marge et aux dépens du monde civilisé, qui fait l'argot ou jo&eZm, comme disait François Villon.

La plupart des professions, ainsi que Victoi Hugo en a fait la remarque, emploient un idiome incompréhensible et fabriqué de toutes pièces. L'amateur de courses qui parle de steeple-chase et d'outsider, Vaficionado qui explique la façon dont Guerrita intentait une suerte, le journaliste qui dit mon papîei\ le parlementaire qui prête « un sein » aux Commissions et « des bases » au lien social ne rom-' peut pas moins en visière avec la correction et le bons sens que les mauvais garçons de la Cour des Miracles ou que les « messieurs du dimanche » dansant au bal Fabvier des pas que les Sioux n'oseraient point aux bords du Missouri ou du Meschacébé.

De même, quand les précieuses de Tallemant et de Saumaize traitaient leurs pieds » de chers souffrants» et nommaient un clystère «le bouillon des deux sœurs »; quand Voilure ou Montausier inventaient, pour complaire à Julie d'Angennes, le mot « encanailler » ou « l'esprit d'expédients », ils se servaient d'un dialecte

VLATRES ET MARBRES 4.^

plus inaccessible au vulgaire que l'eskaldunao et le samogitique.

Néanmoins, ces gens, honnêtes et sérieux, déférant aux convenances, n'auraient su prétendre à la qualification d'argotier qui fut, de tout temps, en possession de relier entre euy malfaiteurs et déclassés.

Roquefort, qui au xvii^ siècle disserta sur Targot, en distingue trois sortes : l'argot des gueux et mendiants, celui des voleurs et des filous, enfin celui des ouvriers.

Il est permis — dit Francisque Michel — de ne point adopter cette distinction. Quelque commisération que nous ayons pour les malheureux en proie à cette aflreuse maladie désignée par Maître François sous le nom de fault d'argent ^ nous faisons très peu de diffircnce entre les mendiants et les voleurs qui exploitent nos grandes villes; quand on demande l'aumône, on est bien près de l'exiger.

Voilà certes un paléographe dont le cœur ne fondait pas de pitié à l'aspect des mcndigots. Pour d'autres raisons sans doute que Francisque Michel, on jugera la division arbitraire. Deux courants bien distincts sont marqués dans le « bigorne » de toutes les époques. L'argot est alternativement sinistre et comique, d'après la spécialité des hommes qui le « jaspinent ». Dans le monde des blesches (apprentis merciers), jes coësmes (merciers), des camelotiers hiirés iporte-ballcs) et des coureurs de landy dont Péchon de Ruby a conté la « vie généreuse », parmi les sabouleux, marcandiers etcoquillards, ce n'était guère qu'un chiffre oarlé « pour mieux

échapper quand ils étaient découverts et pour tondre sur un œuf »,

La clé en était aux mains des archi-suppôts régnant sur les confréries de vagabonds et de mendiants ; ceux qui l'employaient ne savaient pas exactement la signification de leur palabre.

Il est certain — dit le Père Garasse — que ces gens ont eu une cabale parmi eux qui ne s'enseigne qu'aux frères de la besace et de mille autres qui lisent le picaro, soit en espagnol, soit en français; je m'assui^e qu'il n'y en a pas quatre qui l'entendent, car il y a des termes mystérieux de maraudaille qui sont de vraies énigmes à qui n'A pas lait son apprentissage de gueuserie et qui entendrait ces locutions sans commentaire : ringer sur le pelât et câbler à la historié.

Les temps sont fort changés. Les siècles héroïques de la langue verte ont pris fin. Les chauffeurs d'Orgères ne causeraient pas sans quelque difficulté avec nos modernes cambrioleurs. Le sanscrit du bagne a perdu quelques-unes de ses plus amères beautés. Ces tropes magnifiques et sanglants : épouser la veuve (être guillotiné) ; faire suer un chêne (assassiner un homme) ont disparu. Le dernier qui, dans le sabri (forêt criminelle), évoquait une troupe de malfaiteurs embusqués et le sang de la victime effarant de sa pourpre les arbres silencieux, affronte la comparaison des plus belles images connues.

Mais les chemins de fer ont tué les voleurs de grande route. On n'égorge plus les marchands attardés, les courriers en détresse. C'est au grand jour, sous les yeux bienveillants de la

police, que les gredins travaillent. Leur baragouin porte la trace de l'embourgeoisement qui caractérise leurs opérations.

Autrefois, on ne trucidait guère sans que la découverte du macchabée révélât quelque gentillesse. Les chauffeurs grillaient à la Sainte- Menehould les pieds des ruraux, le duc de Praslin pralinait à coup de bottes la physionomie de la duchesse ; Billoir façonnait un jeu de patience avec les morceaux de la fille Le Manach, et Lacenaire composait des vers tellement stupides qu'on aurait pu les attribuer à Déranger. Les escarpes d'à présent ont supprimé ces fioritures de leurs prédécesseurs. Un coup de rasoir ou de trauchet, le patient a son compte. L'affaire est bâclée sans qu'il soit besoin de littérature ou d'imagination.

A dater de Francisque Michel, qui publia son Etude critique en 1856, les travaux de la lexicographie argotique ne se comptent plus.

En quinze ans, l'on peut noter la brochure excellente de MM. Marcel Schwob et Georges Guieysse; la Langue des Criminels^ de Lombroso; le Dictionnaire d'argot fin de siècle, de Charles Virmaître, doni ]]Iesdemoiselles Saturne recèlent de curieuses trouvailles sur le dialecte usité à Lesbos; le Dictionnaire d'argot, de Rigaud; celui de Georges Dclasalle. Enfin, les Etymologies, de Timraermans, ont porté la lumière dans les cavernes les plus obscures du jargon. L'écrivain qui, pour suppléer au défaut de couleur ou d'imagination, voudra passementer

de langue verte ses élucubrations, n'aura pas grand'peine à compiler tant d'ouvrages mis à la portée des plus faibles humanistes.

Le poète Jean Poux dit Arsène Lavôme en fournit une preuve. Banquiste plat, reporter sans ouvrage ni talent, il s'est improvisé docteur en jobelin pour les caboulots de Montmartre, sans connaître le jars non plus que le français.

Dans ses fades plagiats de Ricliepin ou de Bruant, il remplace les signes de ponctuation par le vocable qu'on ne proféra qu'une fois à Waterloo.

11 exploite la fausse pitié des satisfaits et tranquillise leur pleutrerie avec des simagrées bourgeoisement révolutionnaires. Il insulte prudemment le Capital dans les cabarets chers à la réaction,à peu près comme Théodore Botrely rétablit le Roy. L'un chouanne et l'autre sans culottise, mais tous deux avec une mentalité pareille et pour toucher quelque pourboire. Que les heureux du monde se rassurent! les Riches n'ont rien à craindre avec des gars de ce tempérament. Ce sont des domestiques et non des insurgés.

Ce n'est pas sans raison qu'Aristide Bruant donna tout d'abord aux amateurs de langue verte un vocabulaire argot-français. En effet, les amateurs de ces verrues et malformations linguistiques s'enquerront moins de versions que de tlrèmes. Une lecture médiocre, un peu d'instinct suffisent pour comprendre aujourd'hui les textes argotiques. Mais il est moins aisé d'en pratiquer soi-même l'écriture.

PLATRES RT MÂJIBRES 49

VArg'ot au dix-neuçième siècle donne aux amis du chansonnier le plaisir de retrouver, au milieu de scolies amusantes, presque tout le répertoire d'Aristide Bruant. Avec raison, i'au teur cite copieusement ses propres ouvraçres. Ils font autorité dans la matière. Les fraarmonts extraits de ses Chansons et monologues, du J/zrliton, divulguent la mise en œuvre à côté des matériaux.

C'est, au point de vue grammatical aussi bien qu'au point de vue littéraire, le meilleur exemple que l'on puisse donner.

Si le langage secret des bohèmes et bandits renferme d'horriPiques beautés, les expressions de la rue sont pleines de fantaisies et de belle humeur. Les « mots » abondent. Thomas Gray parle, dans son Elégie, des « Ilampden de village ». Le lexique de Bruant fait voir qu'il existe des Chamfort et des Aurélien Scholl de trottoir. Les voyous sont pour la plupart des journaistes. Il est vrai de dire que la réciproque se voit aussi communément.

Baptiser limace la chemise d'une vieille femme, dire que le flatteur couche le poil ou jette de la pommade, assurer que celui qui frappe fambonne, et que celui qui refuse ne marche pas, qualifier le pou d'espagnol et les missives de bahillardes, n'est-ce pas aussi boufion que les nouvelles à la maintes mieux venues?

En pernoctant sur !e trimard, VouLlaw s'est enrichi. Tantôt il s'exprime en grec et nomme ornion une poule, tantôt il désigne par un terme

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hispano-arabe la compagne dont il vit : la moukère travaille pour subvenir à ses besoins. Ainsi, le parler de ce monde louche devient pareil à son costume. L'Argot s'habille avec le manteau d'Arlequin.

Ayant fait vivre les malandrins des quartiers redoutables, Aristide Bruant donne la joie aux curieux d'en noter la parole. Ainsi dans Maillane, après Mireïo et Lis Isclo d'or, Frédéric Mistral assemble un répertoire de la langue provençale. Quand la victoire est certaine et triomphant le poète, il sied qu'il dévoile ses procédés « aux jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore ».

Ces gloses et mémoires sont le legs d'artistes heureux de 1« postérité.

Février 1913. Mars 1900.

Edouard DUBUS

Le 10 juin 1895, vers quatre heures de l'aprèsmidi, fut trouvé, gisant aux latrines de la place Maubert, le cadavre d'un inconnu. Mort foudroyante ou syncope? Les garçons de police, mandés pour le constat, fouillèrent tout d'abord avec minutie chaque vêtement de l'étranger. Ensuite de quoi, prenant garde qu'il respirait encore, ces messieurs le firent d'urgence conduire à la Pitié.

Une seringue de Pravaz recueillie dans sa poche, ainsi que deux fioles contenant quelques gouttes d'une liqueur amère, donnaient la plus grande vraisemblance à l'hypothèse d'un suicide manqué.

Admis à l'hôpital sans que rien dévoilât son identité, l'agonisant de la place Maubert expirait deux jours après. Il ne s'était point éveillé de sa torpeur comateuse; il n'avait pu fournir, avant l'heure suprême, aucun indice propre à désigner les siens.

Dans l'ampithéâtre, la table de dissection attendait sa dépouille parmi cette foule anonyme Je cadavres qui, chaque jour, paient à la Science

future une rançon de « chair à faire pauvreté ».

Par bonheur, M. Jean Court, rédacteur au Mercure de France en même temps que secrétaire de police pour le quartier du Panthéon, apprenait la mort du suicidé présumé.

Le signalement rendu par les subalternes qui, dès la vespasienne de la Maub, avaient donné les premiers soins au malheureux; quelques indices, dont le plus caractéristique sans doute fut l'outillage de morphinomane trouvé sur le défunt, éveillèrent les soupçons de M. Jean Court. Ce personnage mystérieux dont les jours s'achevaient d'une manière à la fois si triviale et si pathétique, n'était-ce point un confrère, un artiste faisant gloire de s'adonner à l'opium, au haschisch, à la cocaïne, sans préjudice de l'alcool et autres vulgaires excitants?

M. Jean Court ne s'était pas trompé. Couché sur le marbre hideux, il eut vite fait de reconnaître son collaborateur au Mercure^ son ancien ami, le poète Edouard Dubus, mort en la trentedeuxième année de son âge, emporté par la tuberculose qu'aggravait sinistrement cette bizarre hygiène de poisons.

Les plus intimes du défunt,.M. Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, M. Georges Desplas, ancien président du Conseil municipal, communiquèrent en grande hâte à la mère d'iidouard Dubus le trépas misérable de son fils. Pour dérober le cadavre aux hommages posthumes, Mme Dubus qui, pareille ù la mégère de Béîiédiction, nourrissait contre l'enfant de

ses entrailles une haine hystérique, fît enlever nuitamment ses restes de l'amphitéâtre, si bien que M- Dubus le père, non plus que ses deux filles, ne purent assister aux obsèques du malheureux garçon.

Le souvenir des cœurs amis seul accompagna au cimetière la dépouille de l'abandonné. Par l'ironique hasard de son méchant destin, le pauvre enfant venait d'être appelé à un héritage qui l'eût pour toujours exempté de la misère.

Un volume de vers au titre gracieux : Quand les violons sont partis^ quelques rimes posthumes que l'on trouvera dans un recueil édité par M. Albert Messin forment, avec Les vrais sousoffs, brochure de circonstance publiée chez l'éditeur Savine, à la remorque de M. Lucien Descaves, tout le bagage imprimé d'Edouard Dubus. Malgré l'influence évidente de Mallarmé, de Baudelaire, de Verlaine et de Charles Gros {Complainte pour Don Juan, Cavalier Spleen) y malgré des réminiscences et des emprunts candides, la joliesse des œuvrettes que M. A. Messein réunit fort à propos en un tome définitif défendra de l'oubli ce poète nonchalant et délicat.

Avec son visage lunaire de Pierrot tuberculeux, sa bouche au rire enfantin, avec ses yeux gris de myope dont le regard ne peut embrasser le contour des choses, Dubus fut, malgré son esprit si fin, l'homme du monde le mieux organisé pour donner dans tous les panneaux tendus

à sa crédulité Ce fut un disciple se conformant avec docilité aux Idoles du Maître^ à qui le premier venu montrait la lune dans un sac et faisait prendre, non pour des lanternes, mais pour de reluisants soleils les plus abjectes vessies.

Boulangisme, occultisme, symbolisme, perversité, Dubus adopta sans fatigue les calembredaines à la mode chez ses contemporains. De notre temps il eût été malthusien ou sillonniste, peut-être l'un et l'autre, car le besoin « d'imiter pour être original » lui conférait un éclectisme smgulier.

La seringue trouvée sur lui à l'heure de sa mort ne le quittait pas depuis longtemps. Par esprit d'imitation, il buvait de l'absinthe comme Verlaine, il s'injectait de la morphine comme Guaita. La noire /(ioZe de Quincey l'avait réduit en esclavage. Cette morne luxure des poisons oii roule notre siècle d'hypocrisie et de douleur avait conquis cet enfant anémique, de sang trop pauvre pour lutter contre l'opium. Ce pacte diabolique une fois consommé, la victime ne se peut plus dédire sans un effort peu commun de volonté. Quiconque, au mépris de sa dignité, de son intelligence, voulut un soir goûter aux plantes endormeuses, engage sa vie à de rudes expialions, encourt la chance effroyable de ne jamais voir sa peine remise ou atténuée.

Pourtant, ces herbes maudites du rêve et de la paresse ont adouci dans

L'infini bercement du loisir embaumé,

tant de maux étendus sur le poète malade que sa mère abandonna!

La vie — disait Chamfort — est un mal dont le sommeil repose toutes les seize heures. C'est un palliatif. La mort est le remède.

Vous le savourez à présent, ce remède efficace, ami que nous déplorons encore. Ce n'est plu3 désormais l'ivresse temporaire, mais le sommeil infini qui vous délasse du mal d'avoir été. Cependant le souvenir de votre âme exquise, les vers de vos jeunes saisons refleurissent perpétuellement votre image dans l'esprit, dans le cœur de ceux qui vous ont aimé.

JuiUet 1895.

Fleurs d'automne.

Un brouillard gris, d'un gris léger et délicat, nuancé de rose comme la plume de tourterelle sauvage, enbrume l'horizon et flotte au sommet des arbres qu'il encapuchonné de vapeurs. Dans les froides aubes, dans les crépuscules hâtifs, pleurent les cuivres de l'automne. Aux feuillages d'un vert déteint, au chrome indécis des tilleuls et des peupliers s'incrustent rubis, escarboucles, topazes et grenats, la gamme entière des ors, des ors fumeux, recuits et mordorés que, par taches, ensanglante le corail des arbouses, la grappe mûre des orbiers. Le vent d'après l'orage a mordu les vignes folles aux raisins presque noirs, la gelée blanche festonne leurs pampres d'écarlate.

La saison magique ennoblit les parterres, féerise les bois. Il n'est si piteuse banlieue, il n'est si maigre campagne à laquelle le soleil mourant ne prête une heure de Ijcauté. C'est un deuil somptueux, drapant de velour ponceau les bicoques friturières, les cottages de banlieue et les vide-bouteilles hilarants des bourgeois.

Stéphane Mallarmé, qui devisait commune-

ment avec une syntaxe moins abstruse que dans V Après-midi d'un faune ou La Prose pour des Esseintes, prétendait qu'il convient de lire sous les charmilles d'un jardin à la française le Discours sur la Méthode pour en éprouver le charme, assez peu manifeste aux yeux des bonnes gens. Ce paradoxe maniéré, tel que les aima le grand poète d'Hérodiade, interprété au sens le plus large, nous apprend à discerner l'harmonie intime des lieux et des saisons, à mettre d'accord les paysages et l'histoire, les œuvres d'art et de nature, le drame cosmique du soleil ressuscité d'entre les morts avec les souvenirs que les hommes ont inscrits dans les pierres et les solives de leurs monuments.

A Versailles, l'automne acquiert une grâce inconnue, un charme que d'autres lieux ne lui sauraient donner. Et ces fauves après-midi, sous le couvert des hêtres et des charmes où bondit l'écureuil, tel un oiseau couleur de feuille morte, se regrette, au couchant, l'astre nec pluribus impar que le plus vain des Rois avait pris pour blason.

L'eau dormante du grand canal, des bassins où grenouilles, hippocampes. Naïades bouffies et Tritons emperruqués somnolent dans la vase, parmi les lentilles et les moisissures vertes, les ifs en pyramides, les buis rectangulaires gardent une fraîcheur d'apparat dans la débâcle de l'été.. Mais, au tournant des promenoirs, au fond des salles de verdure, tombe

... le soleil jaune d'un long rayon

et ces clartés chaleureuses qui proclament la fin des beaux jours.

Les parterres éclatent de nuances violentes; les fleurs d'arrière-saison arborent pour la plupart des teintes magnifiques, d'un luxe ténébreux, pareilles à ces tapisseries espagnoles brochées, lamées, orfévrées de soie et de paillon, où les matières éclatantes, les feux des corindons, les métaux précieux concourent à l'effet nocturne de l'ensemble, pareilles encore aux mornes et fastueux émaux des rétables gothiques ou byzantins.

Les fleurs claires : églantine, lilas de Perse, lilas blanc, acacia, faux ébénier, sureau, boulede-neige, aubépine et pêcher rose ennoblissent la jeunesse de l'année.

Au mois de juin, les lis ouvrent leurs corolles orgueilleuses, dont le fade et lourd encens, uni aux odeurs plus légères des tilleuls sert de parure aux nuits de la Saint-Jean, première fête de l'été.

A présent, les couleurs douces ou véhémentes confondent leur disparate en une mosaïque d'aspect riche et délicieux. Géraniums, balisiers, héliotropes, agératums bleu turquin, lantanas, calcéolaires, coréopsis de couleur aventurine ou jaune d'or, hélianthes majestueux lleuris tour à tour dans les jardins royaux et les cités de chiffonniers, dahlias, balsamines, œillets d'Inde, toute une palette de rouges, de violets, de tons purpurins ou safranés que déchire, par place, le rose vif, le blanc mat d'un glaïeul rigide sous l'armure de ses feuilles en couteaux.

Ces plantes d'autrefois ont, ici, tout leur charme, brillent d'un éclat adorable et suranné. Elles sont bien « françaises » ayant, depuis des siècles, emmagasiné les sucs du terroir et fait à son image leur beauté persuasive.

Ah! quand refleuriront les roses de septembre...

chantait le pauvre Lélian, dont l'âme crépusculaire s'harmonisait aux nuances défaillantes, aux parfums amortis de l'arrière-saison. Le rude Agrippa lui-même, dans son poème de fer, de feu, de colère et d'épouvante, s'attendrit au souvenir des corolles automnales.

Une rose d'octobre est plus qu'une autre exquise!...

Vers délicieux, unique, le seul peut-être qui mérite d'être sauvé dans le fatras des Tragiques.

Nulle part les fleurs ne sont plus élégantes qu'à Paris; nulle part elles n'ont moins de relief et de personnalité. Ce sont des objets de luxe, de mode, quelque chose comme des gemmes éphémères dont la précarité n'est pas le moindre charme. On en fait des chapeaux, des coussins, des guirlandes — horreur' des œufs de Pâques et des poissons d'avril. Quand le gaz flamboie aux vitrines, le muguet, l'azalée, au printemps, les roses de juin, les lis dorés en août assument des coloris violents d'étoffes orientales, sur les étagères, dans les cornets de Venise ou les buires de Nancy. Leurs contours s'illustrent de la richesse ambiante. Dans le home d'une femme

qui sait son métier, chacune d'elles prend l'aspect d'un objet d'art.

Celles de la rue ont un aspect minable. Au contact des mains balourdes, sous l'arrosage brutal et permanent qui leur fait — dit Balzac — recommencer une deuxième végétation, elles perdent la noblesse de leur coloris, leur forme, leur caractère. Ce ne sont que des produits horticoles, des salades à l'eau du ruisseau.

Dans les squares et les endroits publics, elles semblent encore plus dolentes. L'ingéniosité funeste des Le Nôtre municipaux perpètre avec elles de sacrilèges mosaïques, des losanges, des damiers et des grecques propres à faire bénir la cécité. Goléus, agératums, bégonias s'y prêtent à des combinaisons dignes de Pécuchet. On les oblige à représenter des chiens, des urnes funéraires, des instruments de cuisine, le nez de M. Glaretie et la silhouette du Président Fallières. Ajoutons les marbres hideux, les bronzes répulsifs, les gens qui dorment sur les bancs, les mioches qui font des gâteaux de sable à travers les allées, item les messieurs d'habitudes régulières qui fument, en lisant le cours de la Bourse ou le résultat complet des courses, un cigare infect : si le désir vous anime encore de prendre une chaise au parc Monceau ou bien au Luxembourg, c'est que vous pousserez l'humeur conciliante dans ce que le bénin a de plus excessif.

Il n'est jardin qu'en province, dans les trous perdus où l'on ignore l'art de forcer les plantes'

PLATRES ET MARBRES Cl

de Violer, sous prétexte de culture intensive, Tordre aimé des saisons, oîi le soleil fleurit les tubéreuses, où les dalhias gigantesques épanouissent h l'aise leur feuillage de satin vert, leurs fleurs géométriques, leurs fleurs teintes de sang, de pourpre et d'or.

Voici un beau parterre, proche de quelque hôtel désert ou d'un couvent abandonné, dans la ruette la plus morte d'une ville méridionale, presque inhabitée. Du haut des promenoirs tapissés de violiers jaunes, l'œil plonge au loin sur ]es poulies où l'Adour, véhément, se dérobe parmi les aulnes et les peupliers, où, de l'aube au crépuscule, retentissent les cris et les battoirs des lavandières. Les guêpes, les abeilles bourdonnantes, les machaons diaprés voltigent sur les romarins, les asters et les lavandes; les chardonnerets, les hochequeues, les pinsons à la gorge éclaboussée d'écarlate, gazouillent vers le soir tantôt sur les hautes branches, tantôt sur le gravier jaune des allées. Au fond, parmi les houx d'un vert sombre et métallique, sous le buis qui enserre les plates-bandes, les merles, mis en gaieté par l'ondée estivale, répètent sans fin leur cadence ironique, cependant que monte des clématites blanches un très doux parfum de vanille et de benjoin.

Vieilles fleurs! aïeules du jardin. Ce sont elles que vantent les poètes :

Le camélia blanc savament découpé Est un rêve chinois de mate porcelaino.

Son calice d'où monte une furtive haleine Semble dire les vers du doux Li-taï-pé. Sous les glauques abris des osiers et des saules Croit l'humide moisson qu'ombragent des roseaux. La Source a dérobé, parmi les fleurs des eaux, Son sein harmonieux et ses jeunes épaules...

Le bouquet de Marceline mêle aux roses de Provins celles de tous les mois, aux églantines delà Scarpe le noble amour du rossignol, éclos dans les parterres de Saadi ;

J'ai voulu ce matin, te rapporter des roses... Ce soir ma robe encor en est tout embaumée. Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

c'est le thym, la marjolaine, la véronique « douce à voir », la sauge, l'œillet, le perceneige,

Dieux 1 que la neige est froide à l'âme d'une fleuri

le pavot mortel et délicieux, la violette et le troène virgiliens; c'est le chèvrefeuille, l'amaryllis, le pois de senteur, l'harpalium, le rustique passe-rose que Delacroix peignait avec amour. Filles de la zone tempérée où tout n'est que douceur, harmonie, équilibre, leur parfum suave et tenace, leur éclat se marient aux gloires passagères, aux ciels fins, à la délicate lumière d'un climat où le beau temps est la plus belle des fêtes publiques.

En revanche, les monstres floraux des expositions, chrysanthèmes, orchidées, les uns d'une lourdeur vulgaire, en dépit des croisements et

des bâtardises scientifiques, les autres maladives, chantournées, « fleurs de fièvre » et d'importation, affichent la laideur signalétique des parvenus et des exilés. La plupart sont laides, piteuses, rachitiques, de tournure maladive, sans parfum et de triste couleur, réserve faite du sauvage anthéricum et du cattléyas dont les pétales mauves semblent les ailes tremblantes de quelque gigantesque papillon.

Elles donnent, ces fleurs monstrueuses, la richesse aux jardiniers savants qui les marcottent, les hybrident, les chantournent, les déforment — comme les comprachicos déformèrent Gwynplaine — suivant le plaisir des belles dames, des snobs pour qui toujours une fleur est assez belle quand chacun de ses boutons coûte plus d'un louis, et qui, d'ailleurs, n'auraient pas moins de goût pour l'étoile azur de la bourrache ou le quintefeuille lilas des pommes de terre, si ces herbes arrivaient de Tromsoë ou de Java.

Mais quel dieu, quel poète des jardins remettra dans leur gloire primitive les antiques fleurs? Qui donc prendra la défense des roses de France dont Ossit a magnifié la gloire, des hémérocalles, des sensuelles tubéreuses, des lis embaumés plus qu'un harem d'Egypte? Qui gardera les pétunias, les belles-de-nuit où viennent boire les papillons crépusculaires, oii les sphynx velus enfoncentleurs trompes en bourdonnantd'ivresse. Qui sauvera les fleurs chères aux vieilles dames de province, les fleurs des presbytères et des

jardins campagnards, celles qui bordent encore les parterres olympiens de Versailles et qui, dans les soirs d'automne où murmure^

L'inflexion des voix chères qui se sont lues,

offrent au déclin du soleil un lit de pourpre violette et de satin cramoisi, les fleurs pareilles aux Princesses de jadis, les fleurs qu'ont aimé La Vallière ou Montespan, chères vieilles fleurs qui se fanent avec le soir autour des boulingrins historiques, en exalant comme un dernier baiser leur odeur pénétrante et fugitive'

Montagne.

Aa Docteur I: Bétons.

Je fus l'hôte de Barèges à toutes les époque? de ma vie. Autrefois même, et bien avant que le tourisme se fût implanté dans le Sud-Ouest aux lointaines provinces, les gens de Tarbes choisissait volontiers les bourgades balnéaires qui, du Pic du Midi d'Ossau à celui de Bigorre, s'étendent en arc de cercle aux pieds de Vignemale : Cauterets, Saint-Sauveur, Luz et Barèges, pour y prendre leurs quartiers d'été. L'Adour voisinait ainsi avec le Gave. Mes premiers « souvenirs de voyage » ont pour décor la plaine d'Argelès, la roule de Gavarnie et le plateau de Lienz. L'ascension à Barèges n'était pas, vers 1867, une petite affaire. On s'y préparait d'avance avec toutes sortes de précautions, d'emballages et de soins. On emportait des couvertures, des comestibles, du vin, le tout pour faire, à travers les routes éminemment carrossables des Hautes-Pyrénées, cinquante ou soixante kilomètres. En ce temps, la Province cultivait l'art de faire difficilement des choses « faciles », d'élever à la hauteur d'un culte les

moindres offices domestiques, de solenniser les grands jours de la lessive, des confitures, de l'oie et du cochon. Le rituel des « villégiatures et déplacements » n'était ni moins sérieux ni moins compliqué. Le xviii^ siècle s'amusa du « Voyage à Saint-Cloud » entrepris sur le bateau Cygne — bateau qui a donné son nom à l'île de Grenelle — par un droguiste présomptif du quartier des Lombards. Tous, plus ou moins, nous étions, mes camarades et moi, pareils à ce coquebin des rues tripières, avec en outre, l'engoncement qui duit à la province. Mais le but, valait, ici, qu'on le tentât. Notre Saint-Cloud hanté des aigles avait de quoi imprimer sur nos jeunes intellects une vision tenace de grandeur et de beauté.

Mes parents habitaient Tarbes, où mon père, magistrat, vers le milieu d'août, prenait des vacances annuelles.

A huit heures, le matin, sur la place du Maubourguet, qui n'a guère changé depuis, encore que ses beaux tilleuls d'alors aient été remplacés par tel zinc d'art peu fertile en ombrages, une guimbarde expectait les transhumants. C'était la classique diligence du Courrier de Lyon, des Flibustiei's de la Sonore et de vingt autres mélodrames, la diligence terre de Sienne brûlée et jaune canari, avec une rotonde, une impériale, un coupé à trois places pour les personnes de distinction. Ce que les voyageurs empilaient de cartons, de sacs, de malles déhiscentes, de balandras hors d'usage et de paniers

à victuailles dans cette caisse ambulatoire passe l'imagination. Il y avait là des grosses dames, des professeurs à binocles, des juges à cravate blanche, toutes sortes de marmousets, filles et garçons, puis, se détachant en vigueur, noir, imbu de transpiration et de fumet désobligeant, l'ecclésiastique inévitable, posé comme un choucas (évitons poliment le terme générique) sur tous les paysages des Hautes-Pyrénées. Car ce département, département de Lourdes et de Betharam, comme disait Ducuing, « l'ami de Ponsard », s'adonne avec un égal bonheur à rélève du prêtre et du cheval.

Notre guimbarde, lentement, gravissait les pentes amicales qui traversent du nord à l'ouest, la campagne subpyrénéenne, riche d'arbres, d'eaux courantes, de moissons, de maïs vert et de blés mûrs.

Lourdes n'était pas devenue encore la Ville Sainte, la Mecque des mariolâlres, un lieu de négoces et d'opérations gigantesques, une Bourse de la Mysticité, ce casino sans pair dont la cagnotte engraisse et fait vivre tant de commerces aborigènes, et de trafics adventices, aide à tant de locations, de baux, de ventes, de fermage, accroît si manifestement les recettes de la Banque de France, de l'Orléans et du Midi, que l'Etat laïque, cette bonne Marianne des sous-vétérinaires, feint d'en ignorer l'existence, quand elle parle au « Peuple souverain », pour, en cachette, la couvrir d'une protection obstinée et tutélaire.

PLATRES ET MAKBRES

La diligence faisait à Lourdes une première halte, y renouvelait son attelage. Sur la place grise, étroite et sans caractère, à gauche de l'église maussade les demoiselles Tardivailh bigotes et rances pucelles, débitaient 1' « article de piété », de la bimbeloterie — avec ces affreux « souvenirs », bois sculptés, cailloux d'Auvergne, minerais d'améthyste ou de plomb argentifère, cornes de chamois et autres épouvantails, aussi communs dans les Vosges que dans les Pyrénées, en Espagne qu'en Hollande, à Scheweningue qu'à Saint-Sébastien, à Gérardmer qu'à Luchon, sans doute pour ce que Genève seule est en possession de les fabriquer. Non loin de là, chez un apothicaire de style archaïque, le chocolat Pailhasson invitait le touriste à connaître l'intimité de ses délices.

Tablettes, pastilles, croquettes à la cannelle, suivant le goût espagnol, ou suivant le goût français à la vanille, quelques-uns sans doute parmi les jeunes d'antan se remémorent ces merveilles d'un artiste disparu. Le vieux Pailhasson, apothicaire à Lourdes, recommandé par la probité de ses drogues, l'alpinisme de son arnica et les malencontres domestiques faisant de lui un Ménélas au petit pied, avait poussé la manipulation des cacaos jusqu'à la dernière limite du talent. Il cuisait, décortiquait, broyait, sucrait, malaxait lui-même la fève transatlantique, le théobrome qui, par lui conditionné, mis en paquets ou en boîtes, ne déméritait point de ce qualificatif mythologique dont l'affuble encore

le Codex. Le chocolat Pailhasson était alors une de ces nourritures incomparables, étrangères à la chimie, à la fallacieuse et nauséabonde chimie où se complaisait le savoir-faire des Maîtres inconnus.

C'était le temps où, de Bayonne à Toulouse, de Bordeaux à Montauban, dans la Novempopulanie, le Comminges, en Bigorre, en Béarn, aux bords du Gave, de l'Adour et de l'Echez, tels officiers de bouche, non moins insignes par l'étude que par l'inspiration, virtuoses de la crémaillière, conduisaient un orchestre de poêles, de tournebroches et de casseroles avec une sublime autorité. On mangeait alors des sauces véridiques, des champignons frais, des rôtis qui n'étaient point marmitonnés au fond d'une commode. Hélas! au début de mes vertes saisons, j'ai connu quelques-unes encore de ces accueillantes auberges dont la forte cuisine appuyait les charmes du paysage environnant, lui prêtait des grâces toujours neuves.

Au sortir de Lourdes, la diligence reprenait son allure endormie et cahotante, dans la strideur des fouets, le grincement des ferrailles, le crachotement des ecclésiastiques dont la bouche faisait clapoter des patenôtres, patenôtres à quoi s'amalgamaient les jurons du cru et, ranimant tour à tour chacune des deux rosses, l'apostrophe : « hil de putol » sur quoi Sancho Pança disserte de manière louable dans son entrelien avec Tome Cécial, écuyer de Samson Carasco, sans doute à cause qu'elle est en

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pareille vigueur sur l'un et l'autre versants des Pyrénées.

Un ravin où la fonte des neige accumule, chaque printemps, les cailloux monstrueux, les roches erratiques déracinés par l'avalanche.

Un gave — le Bastan — qui tantôt déborde, s'échevèle, tantôt bleuit, avec des transparences d'aigue-perse et d'émeraude, mais qui toujours, calme ou tumultueux, déclame d'une voix profonde et soutenue, à travers les îlots plantés de saules nains, à travers les blocs de granit et de marbre où se perd en écume, où se brise en poussière la fougue de ses eaux.

A droite, une montagne lépreuse, caduque — malgré les plants de jeunes arbres qui la soutiennent — peu à peu se désagrège, s'émiette, fond comme la poudre inerte d'un gigantesque sablier.

A gauche, en surplomb du torrent, la voie unique, rue aux maisons blanches, aux hôtels pleins de mouvement, sinon de lumière et de gaîté, bourdonne comme une ruche, à l'heure où touristes et baigneurs « prennent le frais » sur les trottoirs débonnaires, où tous les corps de métiers indigènes : loueurs d'ânes, servantes d'auberges, guides et porteurs, vaquent au racolage du passant.

A mi-chemin de Luz, la route encaissée et « pendante en précipices » côtoie une longue suite de rochers, ardoises et calcaires, d'où

suinte parmi la mousse, les calthas et les saxifrages une eau pure et froide comme le diamant. Les sources jaillissent à fleur de sol, imprègnent d'une sève généreuse aussi bien les arbres superbes que les plus infimes des gramens. Dans les ruisseaux qui, dirait-on, coulent sur un lit de pierres précieuses, tant la lumière avive leur limpidité, les aulnes aux feuilles rondes, les noyers, les frênes oii pose le vol mordoré des cantharides, fout mouvoir, çà et là, de caressantes ombres, tandis que, sur le chemin, toutes sortes Je bestioles, argus aux ailes de turquoises, carabes glacés d'or, staphylins embaumés de rose, cicindèles fleurant le jasmin, grises et vertes sauterelles dansent, courent, voltigent au soleil, se suspendent aux églantiers fleuris.

Bientôt, néanmoins, au sommet de la côte infinie, apparaissent des toits, la silhouette de l'Hôpital militaire. Des échoppes, à droites, flanquent la montée, et le Bastan peu à peu disparaît, offusqué par les maisons du bourg. C'est Barèges. Le postillon fait claquer son fouet, appelle autour de sa patache le monde sinistre des loueurs en meublé, des « pisteurs » et autres parasites qui — disait Taine — « regardent l'étranger en même temps comme une récolte et comme une proie ».

La sempiternelle diligence d'autrefois — remplacée aujourd'hui par un caisson automobile qui rappelle assez exactement les camions des rai'fineurs — la diligence faisait son entrée, aux approches du soir, vers six heures, entourée

aussitôt de femelles tricotantes, glapissantes, collantes, plus acharnées que des moustiques, plus familières que des poux, s'arrachant le pérégrin de haute lutte, imposant à sa stupeur le gîte et le souper. Quant au « reste », l'aspect de leur visage avait tout ce qu'il faut pour en éloigner la tentation. En aucun lieu de l'Occident, sinon peut-être à Naples où les faquins emportent votre valise malgré vous, le débotté ne fut si plein d'ennuis. (Cela, d'ailleurs, s'est fort amendé. Ici comme partout, le Touring- Cliib supprime ce qui restait de caractéristique et de local. Barèges, ayant perdu le pittoresque d'antan, s'est fort humanisée : aujourd'hui, le touriste y peut descendre sans avoir l'impression de tomber dans un clan de naufrageurs.)

Et c'était la course dans les casas de hiiespedes, maisons à balcons, dominant le Gave, s'appuyant à l'allée horizontale, maisons où chaque étage, pourvu d'une galerie à balustres, donne sur la montagne, si bien que les éclopés, sans quitter leur chambre, peuvent contemplei à l'aise les cimes d'améthyste, d'argent et d'or, quand leurs arêtes se profilent en plein azur, quand le brouillard n'enchifrène point les pics de l'Ardiden, la route grand du Tourmalet.

Ces vieilles maisons de Barèges! Elles restent dans ma mémoire, avec leur agencement uniforme, leurs placards, leurs portes de noyer, leurs papiers de tenture à bouquets extravagants du plus pur style Louis-Philippe, les chambres à deux, la cotonnade blanche des rideaux et,

recouvrant l'un et l'autre lits, un tricot de laine, dont les mailles larges représentaient des fleurs violentes sur fond noir, un peu comme les châles des danseuses gaditanes. Bientôt, la campane convoquait leurs pensionnaires, à table d'hôte, cependant que les porteurs de bagages mendiaient un pourboire supplémentaire, avec ténacité.

A présent, l'inondation et le cyclone ont dévasté Barèges. Les ruines ont fait place aux demeures d'autrefois. Les abords des Thermes offrent un aspect de dévastation qui rappelle certains coins de banlieue après le siège et la Commune. Toits écroulés, fenêtres vides, seuils éventrés, planchers caducs, murailles déhiscentes, partout des éboulis, des masures en décombres, dont nulle plante rudérale, nulle herbe miséricordieuse ne cache la triviale et repoussante laideur.

Depuis le cataclysme qui emporta un tiers de Barèges et valut aux « sinistrés » les consolations de la Banque de France, aucun d'eux n'a relevé son logis, n'a pris la peine de faire emporter les démolitions. Et, pareille à ces mendiants qui, pour aviver la commisération publique, font paraître aux yeux de tous leur chancre, leur ulcère ou leur moignon, Barèges donne aux visiteurs le spectacle peu réconfortant de ses murs démantelés, d'un décor propre à situer Les horreurs de la guerre, sombres imaginations de Goya ou de Valère Bernard. Quel autre bourg voué aux Nymphes souterraines oserait

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prendre vis-à-vis de la clientèle une si fâcheuse liberté? La plupart des villes d'eaux s'exercent aux élégances, prennent pour deux mois un déguisement de fête, prodiguent la poudre aux yeux, les réclames tapageuses. Ce ne sont que redoutes, corsos et bals d'enfants. A Barèges, la permission de bâiller tout leur saoul est l'unique plaisir offert aux visiteurs. En fait de casino, des monceaux de pierres, des ruines et des trous. Mais, ici, la guérison est flagrante : l'énergie occulte des fontaines salvatrices promet un regain de jeunesse et de vitalité aux impotents, aux infirmes, aux blessés. Mais, ici, les boiteux marchent, les paralytiques jettent leurs béquilles au torrent. A quoi bon, dès lors, rechercher de frivoles parures? La Santé, toute une, en un puits de soufre : est-il besoin d'autre hôtesse pour appeler, ici, quiconque pâtit et désespère de guérir ailleurs?

Depuis trois siècles au moins, Barèges est en possession d'accueillir les plus illustres visiteurs, d'améliorer le valétudinaire des princes et des rois. Quand les routes actuelles n'existaient même pas à l'état de projet, quand il fallait traverser la montagne soit en chaise, soit à dos de bpurrique, plus d'un intrépide baigneur s'aventura dans les gorges du ïourmalct, à la recherche des fonts qui redonnent la joie et la vigueur.

PLATRES ET AtXRBRES 7o

Parmi ces explorateurs de piscines — inglorieuses encore — il convient de citer celui qui, à la mort de Louis XIV, fut sur le point d'assumer la Régence, à l'exclusion de Philippe d'Orléans,

Ce fut dans l'été de 1676 que M'"^ de Maintenon, avec Fagon et M""" de Ventadour, conduisit, pour la première fois, le duc du Maine aux eaux des Pyrénées. Le sang généreux d'Henri IV s'était vicié d'abord. A la postérité du Béarnais, deux reines, l'Autrichienne après la Florentine, avaient infusé le mal de Naples et cette odieuse scrofule que la médecine extravagante d'alors était impuissante à réparer. La pléthore sanguine de Louis XIV ne valait pas mieux que la sèche anémie de Louis XIII.

Jour par jour, le mémorial de Dangeau relate la lutte du médecin et de l'apothicaire contre les dartres et l'atrabile du Grand Roi. Le héros de Lebrun, que l'on voit aux galeries de Versailles, le porte-sceptre, le Jupiter tonnant entrait dans la garde-robe, après l'apothéose. Le Maître du monde quittait la foudre et les rayons mythologiques entre les mains des porteurs de clystères. 11 avalait force rhubarbe et non moins de juleps, sans triompher jamais de l'excoriation maligne, de toutes les incommodités qu'envenimait ou faisait naître son insatiable voracité. Apollon et Crepitus à la fois, le Roi Soleil avait les pieds hostiles et bâfrait comme un chantre. Sa majesté ne le préservait pas de fistules, non plus que la gloire de son ranp; ne le détournait de l'indigestion.

Le régime de Versailles profitait mal aux cufanls. Princes bossus, idiots, contrefaits ou mort-nés, la kyrielle est navrante autant qu'interminable. Tristes victimes infantiles, ceux mêmes qui survécurent aux maladies du premier âge portèrent fréquemment le stigmate de la porulente et royale hérédité. Le duc de Bourgogne ne put empêcher son épaule de dévier; le flot de ses beaux cheveux bruns sert à masquer le membre difforme. Le duc de Berry porte une croix de fer pour maintenir sa taille droite. Enfin, le « rejeton du double adultère », comme l'appelle Saint-Simon, le « mignon » de Louis XIV et de « la vieille guenippe » traîne à Barèges son pied-bot et sa jambe contrefaite.

Fagon, qui cumulait avidement les emplois, qui se montrait aussi fort curieux de simples et d'herborisations, avait, en sa qualité d'intendant au Jardin royal, herborisé dans les vallées de Campan, de Gripp et d'Aygos-Clusos, franchissant le territoire de Bagnères et le port du Tourmalet. Chemin faisant, son guide lui parla des cures merveilleuses dont Barèges se vantait déjà, si bien qu'il décida la gouvernante à mener le petit duc en ce pays perdu.

Le projet, approuvé de M™® de Maintenon, eut bientôt l'assentiment du Roi, encore que tous deux ne fissent que préluder à « cette coquetterie en Dieu et le chapelet à la main » qui pensîi mettre sur le trône de France, la veuve Scarron, maîtresse de Villarceau! Un édit royal fit abaisser le Tourmalet. Peu de temps après

le commencement des travaux, l'auguste caravane en put franchir le col.

A Barèges, Françoise d'Aubigné ne goûta que de faibles plaisirs. Elle trouvait, comme Taine, ce lieu « plus affreux qu'on ne peut dire » et, pour comble de misère, elle y gelait. La compagnie, mauvaise, la respectait et l'ennuyait.

Mais sa perfidie agile ne perdait point une occasion si favorable défaire expier à la superbe Athénaïs tant de bienfaits qu'elle en avait reçus. Déjà, la vieille Esther songeait à détrôner cette « altière Vasthi » dont Louis XIV ne supportait plus qu'avec ennui la hautaine et quinteuse humeur. Ses lettres, chefs-d'œuvre de tact, de retenue et de décence, charmèrent le roi par leur exacte médiocrité. Quand, après une longue absence, il vit entrer le « mignon » presque guéri, boitant à peine et guidé seulement par la main de sa gouvernante modeste et grave sous ses coiffes blanches, son cœur fut pris 4 ce spectacle si judicieusement calculé. Françoise d'Aubigné commençait l'aventure sans précédent qui conduisit presque une gourgandine sur le trône de France. Elle entreprenait ce merveilleux travail et cette farce sublime qui devaient, au dénouement, lui faire épouser

D'une main un cul-de-jatte et de l'autre le soleil.

Un âpre soleil tombe d'aplomb sur la rampe déclive, orientée en plein midi, qui sert de pro-

montoir, de salon et quasi de réfectoire aux baigneurs desheurés. C'est la rue unique de Barèges, où les tables hôte, les maisons meublées s'échelonnent jusqu'aux Thermes, dont la massive architecture en pierre de Lourdes oppose à l'avalanche un bloc jusqu'à présent immuable et respecté. La tornade — fameuse chez les savantasscs — du 2 février 1909 a ravagé un bon tiers de la bourgade, enfonçant les murs, disloquant les fenêtres, émietlant les toitures. Elle a réduit à l'état de moellons et de décombres plusieurs demeures d'autrefois. Mais les Thermes subsistent, nef de cathédrale sans absides ni transept, où des baignoires au ras du sol, des baignoires en marbre noir, pareilles à d'antiques sarcophages, occupent la place latérale des chapelles, tandis que la bonne odeur du « soufre à l'état naissant » tient lieu de myrrhe, de benjoin et d'opobalsame, dans ce tempje dévoué aux Nymphes épuloliques, aux Nymphes des sources revigorantes et des métaux les mieux famés.

Aujourd'hui, la rue, encore endimanchée et tricolore de la Fête Nationale, surabonde — peut-on dire — de promeneurs et de gaîté. La forte haleine du benzo-naphtol et, ça et là, quelques-unes de ces pétarades qui sont la gloire des moteurs bien appris, témoignent que la civilisation plane sur nous comme un gypaète, que douze cents misérables mètres au-dessus de la mer ne nous priveront ni des bienfaits inhérents à l'automobilisme, ni des splendeurs qu'il

remorque après soi. Eccastor! Voici les gentlemen à lunettes, leurs compagnes «long-voilées», sans musique de Monpou, et messieurs leurs chaufteurs, dignes de tout respect. Ce beau monde s'égaille, plastronne, fait du foin parmi les éclopés de la guerre ou de l'amour qui traînent à la recherche d'un peu d'ombre, parmi les loueurs d'ânes, les servantes d'auberges et les tqys en bérets blancs.

Ils sont venus de grand matin par les routes encore fraîches, le long des gaves, des cascades tombant sur un lit de cailloux bleus, comme une famée au coloris de perle ; ils ont, sans rien voir, côtoyé la prairie alpestre, les roches où fleurit l'œillet sauvage et Iherbe aux parfums d'anis, les bois de pins sylvestres aux effluves résineux, les routes où palpitent comme un vol gris de phalènes les « ombres volages » des frênes, des hêtres et des châtaigniers.

Ils sont venus retremper leurs esprits curieux, leurs intellects assoiffés de connaître dans la performance ou — pour mieux dire, sur celte frontière espagnole — dans la fiincion que l'on intègre ici. Un badigeonneur enthousiaste, au milieu des cartouches aux armes de La Vallée et de Barèges, cartouches représentant des bœufs tératologiques et des vautours qui passeraient aisément pour ornithorinques dans les faubourgs de Sumatra, fait tout le long d'une banderolle pie assavoir que deux, trois équipes de cyclistes montent la côte et que, dans quelques moments, ces héros de 1^ pédale vont nous

accorder l'honneur de se faire contrôler ici. Vous rappelez-vous V Annonciateur de la Victoire^ une forte nouvelle de l'insupportable Villiers? Oncques foule Spartiate n'attendit le messager de Léonidas avec plus de vertige et de frémissement. Des hommes gras, notaires, pétrousquins, marchands de cassonade, avocats limosins, boutiquiers en trousseaux d'alpinistes, se conglomèrent aux marmitons graisseux des tables d'hôte, aux officiers de l'Hôpital militaire dont l'élégance victorieuse n'ignore point les pantalons kakis. Tout ce monde « espère » une grande chose — la Visitation de l'Esprit, sans doute — il échange, en attendant, ce qui lui sert d'idées. Des tables, au ras du trottoir, portent la collation préparée aux athlètes. Car tel, jadis, Attila sur son étalon de bataille, ceux qui vont passer mangeront sans mettre pied à terre, sans quitter un instant leur cheval de serrurerie. Aimé des dieux qui verra face à face le visage de ces intrépides ! Ils courent un circuit. Au reste, je ne sais point lequel ni l'importance qu'on lui donne. Est-il régional ou national? S'agit-il de l'Aquitaine ou de la France? Quoi qu'il en soit, la rue exulte, comme un chevreau sur les montagnes de Bétel. Un adolescent dont certaine ruade, au foot-ballj a cassé le tibia, comme nous faisons d'une allumette, pleure presque sur l'épaule démise par la boxe d'un de ses copains, étoile dont 's'honore le lycée de Bordeaux. Un air de jubilation flotte sur la transparente matinée, anime les intelligences et oénétre les cœurs. Tels

PLAÏBES ET MARBRBS 81

sont les jours fériés de h Bêtise humaine — qui seule, disait Renan, « peut donner une idée de l'Infini. »

Un par un, courbés sur leur guidon, l'échinc circondexe et la jambe velue, appuyant d'un effort déocspéré sur leurs pédales, terreux, congestionnés, dégouttant de sueur et de graisse en fusion, hébétés, sourds, aphones et plus fétides que des aegypans, voici les coureurs montés sur leur bécane. Quelques-uns passent, après avoir donné leur parafe au contrôle, d'autres, vidés semble-t-il de leur dernière moelle, tombent, s'affaissent comme une outre vide ou comme une omelette en train de désouffler. C'est l'envers du sport. Ils boivent des œufs crus; la glaire dégouline aux commissures de leurs lèvres.. Ils boivent du thé froid, de l'orgeat. Les imprudents vont jusqu'à la cervoise. Et dès qu'ils ont repris haleine, l'imbécillité sportive ruisselle dans chacun de leurs propos. Ils remontent enfin, prennent de nouveau leur mécanique, et peu à peu disparaissent vers le col du Tourmalet, tandis que poudroie au soleil la route blanche, et que de stridentes hirondelles passent dans le ciel de braise et de lapis.

L'allure de ces jeunes hommes, leurs discours, la forme de leurs propos et l'expression de leur visage ne semblent pas idoines à corroborer cette opinion que les sports améliorent grandement l'espèce humaine. Ils ne rappellent que

de fort loin ces joueurs de bécane, le Sauroctone^ le Discobole et Y Improvisateur . On se plaît à imaginer les disciples de'Sunium bâtis d'une autre sorte et ne propageant point d'identiques balivernes quand, au sortir delà palestre, le « divin Platon, fils des vieux sanctuaires »

Épanchait sur eux un discours embaumé.

En flattant sous ses doigts la chevelure blonde D'un jeune Athénien immobile et charmé.

Pour les Grecs dont on nous rebattait volontiers les oreilles, au moment où divers infirmes s'avisèrent de « lancer » les jeux olympiques dans le monde moderne, ce qui faisait, tout d'abord, songer aux vers de Veuillot :

Regardez-les un peu! La plupart sont malsains! Cuirassés de flanelle antirhumatismale, Ils vont en Grèce, ayant des onguents dans leur malle Et ne peuvent s'asseoir que sur certains coussins I

pour les Grecs, Hermès, dieu du Gymnase, était aussi le dieu de l'Agora, le bel adolescent dont la Lyre, faite d'une écaille de tortue, accompagnait la plainte d'Orphée et marquait le rythme des nobles entretiens. C'était l'inspirateur de tous les échanges, de tous les trafics, hormis les échanges de coups de poing et le trafic de la laideur. Il présidait aux luttes des tribuns, aux débats des marchands, à l'enthousiasme des poètes. Il souriait même à l'astuce des larrons, comme Athêna aux mensonges dOdusseus. Mais on ne se le représente guère appuyant un

boxeur nègre ou menant à la victoire un cycliste cagneux par les genoux. Il n'avait prévu ni Sam Mac Vea, ni Jacquelin.

Le mépris des lettres anciennes, modernes et généralement de tout exercice intellectuel, résulte de cette gymnique insensée. A l'âge où l'esprit se meuble, au lieu des Géorgiques et des Oraisons de Tite-Live, on inculpe aux éphèbes de la bourgeoisie un ensemble de connaissances que les pédagogues d'autrefois croyaient tout au plus bonnes pour les lutteurs forains. Aussi faut-il entendre ces athlètes ricaner devant toute manifestation d'art ou de beauté. Ils sont ignares, malappris; ils vivent dans une admiration de leur personne où le dindon lui-même atteint difficilement. L'amour effréné des femmes pour les imbéciles n'est pas étranger à cet état, si l'on ose dire d'esprit. Etant sûrs d'être « gobés » par elles, ces plats-pieds se gobent éperdument. Un homme qui « cause », fût-il beau, jeune, riche, élégant, fût-il, comme Ghamforl adolescent, un Adonis-Hercule, ne peut inspirer au «< sexe qui a les cheveux longs et les idées courtes » que beaucoup de mépris accompagné d'un peu de répulsion. Il ennuiera toutes les femmes. En vain essairait-il de lutter contre n'importe quel goujat, champion de n'importe quel sport, mais particulièrement des sports qui enlaidissent et ramènent celui qui les exerce à l'anthropopithèque, dont il incarne encore l'inlelligence et les appétits.

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