‹ Plâtres et marbresChapitre 3 sur 5 · AU PAYS DE L'ALCOOL ET DE LA FOI · texte numérisé non relu

AU PAYS DE L'ALCOOL ET DE LA FOI

Pêcheurs d*Hommes

La presqu'île de Grozon, désolée et funèbre, s'amarre dans la baie de Douarnenez, descend par la grève de Morgat, les sables de Cador, jusqu'au promontoire de la Chèvre, qui darde ses arêtes de basalte vers la pointe du Raz, vers la baie des Trépassés, où l'Atlantique brise de hautes lames, éparpille en écume sa houle furibonde. C'est un lieu sinistre, de mélancolie et d'épouvante. Le clair azur de septembre, les jeux infinis du couchant sur la mer, les ombres vertes des falaises, la lumière d'améthyste et d'or ne déguisent point la sombre horreur des coteaux en friche, des landes que hérissent l'aj onc et la bruyère marescente. Des chênes malingres des cormiers, çà et là quelques pièces de blé; puis, aux marges des fossés, un enchevêtrement de broussailles, d'arbustes, que pavoise le généreux automne : grappes violettes, baies écartâtes ou corymbes noirs, aubépins, sureaux, églantiers, ronces et nerpruns tendent pour la soif du pauvre leurs pulpes astringentes. C'est le vende-

miaire des Irimardeurs aux vignobles du grand chemin.

Une route sablonneuse, cruellement défoncée, à travers des pentes raides, conduit au bourg qui domine le paysage raboteux. Ici finit un monde! Ici, les rocs violemment arrachés des entrailles du globe marquent à la vie une limite infranchissable. Peu d'oiseaux terrestres, sauf l'ardente alouette qui, de son timbre clair, invoque le soleil, ou bien un épervier tout à coup immobile, puis abîmé soudain vers la lointaine proie. Des foulques, des bécasses de mer, des mouettes grises à tire d'aile gagnent les rivages de Kerlor, sinon vers l'ouest, la Grotte des Korrigans on leurs œufs sont éclos.

L'église de Crozon, qu'entoure un mail planté de charmes, a subi naguère une hideuse restauration. Les murs blancs, propres et unis, offrent les plans rectangulaires chers aux maçons de tous les pays. Seul, à peu près intact, le clocher du xvii*^ siècle, ventru et redondant, témoigne d'une préoccupation architecturale. Quant au surplus, le bâtiment reluit de platitude. C'est une grange, c'est uneétable à porcs. Des aveugles, estropiés du cerveau tout autant que des yeux, en on fait la maison de l'Idéal. Franchissez la porte. Le spectacle n'est pas moins saugrenu. Un jour blanc, tombé sur les murs nus des vitraux incolores, décèle crûment vingt horreurs de moderne bondieuserie, un déballage de la rue Saint-Sulpice, des vierges à la crème, et des saints au cold-cream; puis, égayant le chœur, un maître-

autel découpé, semble-t-il, dans quelques fonds de vieilles boîtes à cigares, pour l'amusement de Pécuchet.

Sculptée en plein bois, d'après ce goût emphatique et pesant qui garde le nom de style Louis XIV, la chaire supporte un ange em^erruqué, bouffi et bête comme le Roi-Soleil. Dans une chapelle, à droite du transept, vestige infiniment curieux de la sculpture bretonne vers la fin du Moyen Age, un rétable où grouillent des figures cocasses, des bonshommes charmants et ridicules, expose à la vénération des fidèles quelques scènes pathétiques de l'Ancien Testament. Le clergé local n'a pu encore, faute d'argent, troquer ce morceau d'une facture probe et originale contre les stucs de Bonasse, si exactement appropriés à sa compréhension du Beau.

Le théâtre est fort laid. Mais la scène qu'on y joue, et les spectacles donnés à l'église de Crozon par les ecclésiastiques du pays valent bien qu'on pénètre dans leur bâtisse. On y peut étudier la cristallisation de la Foi chez les âmes primitives, toucher du doigt les causes de r « hiérogénie » et le processus dans les milieux dévots de l'empoisonnement sacré.

Vers le milieu de juin, afin de préparer leur croisade en faveur des monges et béguines, d'exalter- au service de l'Église, les maîtres vidangeurs, quelques prêtres d'ici, organisèrent un festival, sinon gratuit, du moins inaccoutumé. Ces choses-là perdent beaucoup, même au récit

le plus exact. La méchanceté, la bêtise collective des foules appartiennent au genre épique. Zola romancier, Steinlen dessinateur, peuvent seuls mettre en branle cette machine stupide et formidable : la Populace. Néanmoins, voici un opuscule, publié avec l'assentiment de M. F. Corrigou, vicaire capitulaire à Quimper (l'Evêque sans doute n'a pas osé signer), qui ne laisse pas d'être fort instructif sur les comportements du clergé concordataire, salarié, comme chacun sait, par les deniers de tous. La chose se nomme Taolennou ar Mission (Tableau de la Mission), ayant pour auteur M. l'abbé Balanaut, prêtre du diocèse. Le texte, breton comme il convient, n'est pas traduit en français. L'emplette en est d'ailleurs malaisée. Il faut montrer patte blanche, obtenir la recommandation du desservant pour la boulangère- mystique aux pâles yeux, à la face recuite et blanche, vendeuse du libelle. On sait que le Breton, à l'exception des A/iglais, n'exècre personne au monde tant, que les Parisiens. Mais la boulangère de Crozon vend des faïences peintes, ces hideuses faïences de Quenyser » qui, avec l'ébénisterie en faux vieux chênes de Malo ou de Servan, ont pour les yeux bourgeois d'invincibles attraits : pichets de formes naïves, porte-bouquets, assiettes à fleurs et autres bagatelles. Entre l'intérêt de son commerce et l'intérêt du ciel, que peut faire une ame véritablement chrétienne? Vendre le plus cher possible, tondre le Parisien, car les écus des mécréants n'ont pas d'odeur.

OO PLATRES BT MÂKBUES

Zes\ Tableaux de la Mission, au nombre de douze, reproduisent les simulacres appendus aulour de l'Eglise, pendant que les missionnaires de Grozon travaillaient de leur métier. Ce sont des moralités d'un dessin fort libre qui rappelle, mais avec moins d'élégance, les « croquis effrontés » (ô Goppée! ô François!) dont les voyous, amis des arts plastique, embellissent les murailles à leurs moments perdus. On y voit l'Ame pécheresse et l'Ame fervente au milieu des accessoires de la Damnation ou du Salut. Dans les foirails de banlieue, aux portes des baraques, des « entre-sort » comme disait Vallès, au seuil des géantes, des torpilles et des somnambules triomphent d'identiques enseignes oii quelque vitrier en délire badigeonna la Femme Colosse, découvrant ses jambes énormes à des hommes graves et stupéfaits. Rien de plus nauséabond que ces malpropretés.

Debout sur une table, une baguette (la verge de sa vertu !) dans la main, le pasteur de Crozon édifiait ses ouailles, répétait du malin au soir le boniment approprié. L'orgue hydraulique et le chajjeau chinois manquaient à la parade, car l'homme noir tenait avec maîtrise l'emploi de queue-rouge, d'avaleur de sabre et de pantalon.

C^es tableaux ne sont pas chose neuve — atteste Balaiiaut, dans sa préface, car il vaut toujours mii'ux se réserver une porte de sortie, alors qu on ejihibe de pareils objets. Ils furent inveniéti [ ar Michel Le Noblez, natif de Plougucrnde-Lépn, qui mourut en odeur de sainteté dans

PLATRES KT MARBRES 89

la soixante-quinzième année de son âge, le 29 septembre 1577. Encore que l'assertion du pieux auteur semble mensongère — les costumes des gens du monde (tableau neuvième), remontent simplement aux environs de 1860 — il n'est pas impossible que l'usage de ces tableaux ait pris naissance au moment qu'il indique, c'est-à-dire vers la fin du xvi® siècle. La Ligue avait débarqué des Espagnols, avec leurs prêtres, leurs moines, leur police dévote, en Bretagne. La péninsule armoricaine en fut immédiatement infestée. C'est à peu près de ce temps que date la Vie des Saints bretons, par Albert Legrand, dominicain de Morlaix, dont la pesante sottise et l'ignoble matérialité cadrent assez bien avec les représentations de Michel Le Noblez.

Au xvii» siècle — dit Renan — notre Bretagne française fut tout à fait conquise par les habitudes des jésuitiques et le genre de piété du reste du monde. Jusque-là la religion y avait eu un cachet absolument à part.

Mais dans les placards de Le Noblez, le caractère fétichiste se mariait avec la religion toute charnelle des jésuites : ci^lte du sang, des viscères, amulettes et autres gestes régressifs vers la pure bestialité des religions préhistoriques. A Crozon, en 1902, les jésuites, bien entendu, restent dans la coulisse, et les carmes et les dominicains. Ce ne sont pas les « pêcheurs d'hommes » d'Albert Juhellé, insinuants et doucereux, m.ais bien les grossiers manœuvres de

la bâche ou de l'avano qui opèrent ici. Leurs maîtres laissent au clergé séculier le bénéfice précaire et ridicule des Tableaux de la Mission.

Le cœur de l'homme en état de péché, vous entendez le cœur lui-même, l'organe de la circulation, est hanté par sept bêtes infernales, atteste le prédicateur crozonais : le Paon d'orgueil, le Bouc de luxure (on fait avec sa peau la culotte du Diable), le Pourceau de gourmandise, l'Escargot de paresse, le Lion de colère, la Vipère d'envie et le Crapaud d'avarice. Touchant ce batracien, M. le curé veut bien entrer dans quelques précisions zoologiques. Le Crapaud symbolise rattachement aux biens périssables à cause qu'il porte un sac de louis ( !) sur son échine et, de peur de manquer, s'endort chaque soir avec une motte de terre dans la bouche. Sur le Bouc et sa fourrure, le saint homme abonde en commentaires. Il se tourne vers l'auditoire féminin et n'épargne aucunement les ordures. Ce qui ne fait pas rougir une Bretonne pieuse ne saurait, même enrubanné de périphrases, trouver place dans un honnête discours. Les instruments du péché figurés par Le Noblez sont le miroir, le biniou, les cartes, la bouteille — et par-dessus tout . LE LIVRE, Romans, poèmes, journaux, histoires, chansons, il ne faut ri^/i lire, pas même la ^i&Ze, pas même les bouquins de piété. Le chapelet suffit, le simple moulin à prières qui abêtit à coup sûr, empêche de penser.

Par une attention délicate pour ses ouailles, Balanaut recrésente les damnés en costume cita-

din. Les Bienheureux, au contraire, assument les coiffes armoricaines, la veste soutachée et la robe de droguet, le chapeau de saint Thégonnec. Dimanche dernier, au prône de Camaret, le curé de Pont-Croix insultait les baigneurs qui font vivre son auditoire. Aimable tolérance du clergé bretonnant, séparé, comme au siècle d'Auguste, de l'Univers tout entier!

Les tableaux se succèdent. Après les sept péchés, l'humble Contrition où l'âme reconquise se sustense de hareng et de clous dans le cul (si j'ose emprunter à Voltaire cette expression un peu vive). Le pécheur pénitent monte au ciel, tandis que le têtu, emporté par le Grand Diable, va rôlir dans les chaudières infernales. Un tableau de la Mort du juste apprend aux moins lucides comment le bienheureux Michel, qu'invoque chaque soir l'amiral de Cuverville, met en fuite le Malin et veille autour du moribond. A son chevet, un enfant de chœur assiste le prêtre qui, d'un air bête, graisse le pauvre homme • de saintes huiles, tandis que Pierre, en chasuble d'or, la tiare au front et marchant sur des nuages, lui montre le chemin du Paradis.

Les représentations du Diable sont tout à fait expressives. Les vrais catholiques d'à présent croient au Satan cornu, velu et puant du Moyen Age. Le cagotisme du batave Huysmans n'est aucunement sporadique : ce chef de bureau acariâtre ne pourrait compter ses frères de foi.

Mais la fourche de Satan qui, dans les éjaculations de mystique pornographie où se délecte

l'auteur d'A rebours, n'est qu'un trope dégoû tant, parmi d'autres épluchures, garde pour les indigènes de Crozon l'efficacité d'un horrible épouvantail. Les femmes grosses avortaient pendant les représentations des Choéphores. Au départ des missionnaires de Crozon, une femme noyée et deux hommes pendus ont démontré de sorte péremptoire la vertu de leur catholicon. Il faut plaindre ces victimes de la peur. Les turpides grimaces qui les épouvantèrent font partie intégrante de la pédagogie ecclésiastique. C'est pour inculquer aux enfants des tableaux pareils aux affiches de Balanaut que les politiciens de Bretagne ont lancé leurs meutes contre les représentants de la Loi, et que la Loi elle-même s'est faite si lâche, si menteuse.

Il faut plaindre les victimes, cerveaux empoisonnés d'alcools et de ténèbres, d'où la raison, la possibilité de comprendre, le bon sens et la lumière sont à jamais bannis.

Il y a quatorze jours, aux grandes marées d'équinoxe, les pêcheurs de langoustes, de sardines et de mulets, ceux qui venaient d'Ouessant ou des côtes d'Angleterre, les Douarnenez, les Kerlor, les Plougastel, ayant amarré leurs embarcations, dépensaient joyeusement leur pari de prise. Nuit et jour, une semaine durant, ils n'ont quitté les débits que pour vomir, s'entretuer ou cuver dans un pesant sommeil leur « cuite » meurtrière. Pleins étaient les cabarets : or, chaque maison est ornée, ici, d'au moins un cabaret. Ivres, ils chantaient Notre-Dame de la

LATRES ET MARBRES 93

France et la Polka des Anglais, avec des hurlements de fauves et des hoquets d'imbriaques, mêlant ainsi la dévotion, le goût des spiritueux et la haine des autres peuples : tout leur génie et tout leur cœur.

La mer laiteuse, d'un mauve mordoré, déferle sur la plage de Morgat. Un ciel pommelé de nuages roses plaque des taches de cuivre sur les teintes douces que prend la vague au moment du crépuscule. C'est un déroulement de flots à peine ombrés par les approches de la nuit que passementent, comme un lacis de blanc jayet, les moutons soulevés parle schiste des falaises. La nature s'endort au milieu de sa féerie éternelle, insoucieuse du clocher bedonnant qui surplombe, là-bas, de sa sottise, l'ironie adorable et pacifique de la mer.

Vieilles Carêmes

Gravissez, par un bel après-midi, l'acrotère de Pen-Form, rude promontoire qui surplombe le Ster-Aôn (rivière profonde) et cette presqu'île de Térenez que la marée haute sépare du continent, comme une barque déliée de ses amarres.

L'ascension, parmi les végétaux épineux, ronces, genévriers, camarines, houx aux branches agrippeuses, dans un éboulis de schiste? effrités, sur l'herbe glissante des corniches, avec le cinglon des rameaux et des lianes frappant au visage le promeneur indiscret, l'ascension ne va pas sans quelques déboires. Mais, franchi l'escarpement et gagné le plateau qui règne sur la mer, une allégresse monte des vagues paresseuses et de l'air embrumé. Des nuances confuses de perle, depuis le gris tourterelle jusqu'au mauve défaillant des hortensias, une palette de tons sourds de teintes dégradées, amortit le bleu céleste, de l'émeraude un peu trouble de la riyière endormie. En face, des coteaux où la nappe blanchâtre du sarrasin, le vieil or du froment alternent avec la sombre et fastueuse ver-

dure des chênes ou des pins. A la base de Pen Form, un dolmen érige son impudeur ithyphal lique au bord de la falaise acore, devant un abîme de saphir et de jais noir. Le tempérament idolâtre des Bretons a guerdonné ce caillou d'une historiette priapique. Aux belles époques et chez les peuples chrétiens, la légende grivoise accompagne en faux bourdon la légende dorée. Pour enfant de chœur, Jacques de Voragine a Gautier-Garguille ou Fagotin. Donc, le « moine » de Landevenec était, sous le roi Hoël de fainéante mémoire, une sorte de frère Jean des Entommeurs, grand dépendeur d'andouilles et grand sécheur de pots. Il abusait des crêpes de blé noir et des boudins fumés, grands compulsoires, comme chacun sait, à beuverie. Au temps où ses pieux confrères s'exténuaient de jeûnes et de veilles, il décrottait vaillamment les figues de chevreaux, les poulardes engraissées. n entonnait, comme eau de roche, le cidre vieux de Fouesnan et le clairet de Saumur. Bon compagnon du reste, faisant honneur à l'écot jar ses chansons tumultueuses et ses rires débridés. Un des plus ordinaires passe-temps Ju cher homme était de se rendre à la cale de Pen-Form pour assister aux débats des péronlelles qui, pendant la canicule, se baignaient lans les eaux mortes, près des bas-fonds de férenez. C'était un spectacle à damner saint Yves, saint Malo, saint Tudwal et saint Jacut eux-mêmes, encore que la chasteté de ces graves personnages qui, selon toute son apparence, n'ont

96 PLATRKS ET MARBRES

jamais vécu, ne fasse pas un doute pour lés hagiographes de la maison Poussielgue, poui les « écrivains » de chez Palmé. Le moine goûtait fort les jeux dévergondés, et les ris, et les pudeurs feintes des baigneuses. Il en recherchait la tentation; il se délectait dans son péché. Un rire silencieux écartait ses oreilles de faune, découvrait ses dents blanches sous des lèvres sanguines et charnues. Mais, certain jour de malheur, le saint abbé Matmunucle surprit dans cette damnable extase. Fou de douleur et d'indignation à la pensée qu'un frère de son Ordre en transgressait la règle fondamentale, Matmunuc sur le chef du prévaricateur posa la main qui lie et qui délie et, touchant son froc de la crosse abbatiale, enjoignit au coupable de rester en faction à cette même place, jusqu'au soir de Josaphat.

A présent, la boucle du Ster-Aôn (que les Français traduisent inexactement par Aulne) sert de remise aux bateaux fourbus, aux navires hors d'usage, qui ne tiendraient plus avec la dignité qu'il faut leur emploi dans le golfe de Brest. Sur l'eau morte croupissent et porrissent le Richelieu^ la Séminaris qui rapporta les cendres de La Bourdonnais, modèles désuets d'un art aboli, où quelques faibles machines se mêlent aux voiles des antiques nefs; VOnon-Daga, une folie de Napoléon III, qui, après la guerre de Sécession, avait acheté aux Yankees, et pour drmer les côtes françaises, ce drôle de bateau. Des tourelles blanches sortent de la carène et

renferment des canons. Cela pourrait venir des chantiers de Laputa — île des hommes à projets, dont Swift immortalisa les gestes — cela pourrait être exécuté par des calfats et des charpentiers en démence, d'après une épure de Bouvard et Pécuchet. Le « somnambule obscur, brusquement frénétique », dont les mornes rêve? eurent pour conclusion le réveil de Sedan, s'était épris de cette machine extravagante, bonne tout au plus à chasser le canard sauvage, le héron et la poule d'eau. Tout les ans, on envoie à Brest ï Onon-Daga, que l'on remet en couleur comme les sièges de jardin et les arbres en tôle peinte dans les nids à bourgeois de Bécon-les-Bruyères.

Ces coques invalides, ces frégates en retraite ne vont pas sans quelque mélancolie. Elles ont couru les océans, porté d'un monde à l'autre, l'espoir et la douleur des hommes, la scélératesse des armes, le néant des entreprises coloniales. Vieilles machines de mort, elles gisent à présent, laides et tordues, sur la vase des calanques, pleines de goémons, sous la rouille des conferves et des plantes marines, à travers les fucus gélatineux, les varechs pareils aux crinières vertes des noyés.

Mais la plus émouvante de ces épaves tragiques c'est, parmi les coques réformées, le S/ax, qui de l'île du Diable ramena, il y douze ans, le capitaine Dreyfus vers les juges iniques de Rennes, plus impitoyables au malheureux que les requins et les geôliers. Temps héroïques

OÙ nous pûmes espérer l'avènement de la justice sociale. Dreyfus, correct et digne, stupéfia le monde par sa fermeté, par son calme, par la précision de ses réponses. Mais, à cette situation shakespearienne, on aurait voulu des mots shakespeariens, des traits de flamme pour stigmatiser Mercier; la canaille antisémite. Dreyfus ne les a pas dits, obstinément fidèle à cette discipline militaire qui fut son idéal de jeunesse, dont nulle infamie et dont nulle torture n'a pu le détacher. Cela vaut mieux peutêtre ainsi. La personne du capitaine d'état-major disparaît dans une pénombre de gloire et de douleur, tandis que les problèmes soulevés par l'Affaire demeurent pendants. Les revendications qu'elle suscita pèseront sur la conscience publique d'un poids que l'avènement seul de la justice est capable un jour de soulever.

Le crépuscule descend parmi les nuages couleur de cuivre et de turquoise morte. De larges gouttes pleuvent sur la baie, en même temps qu'un rayon amorti de soleil dore les mâtures du S/ax, vaisseau mémorable, que poussa le vent de la Raison et qui, pour l'honneur de l'espèce humaine, porta un jour de l'histoire dans ses flancs.

Morgat, septembre 1903.

Le pardon de Rumengol.

La route chemine, empoussiérée, à travers le^ coteaux, descendant aux bas-fonds, escaladant' les cimes où flamboie un clair soleil d'août. Une ombre dense tombe des chênes sur les bruyères mauves, les ajoncs d'un vert noir, seule flore du pays armoricain. Des groupes d'ivrognes étançonnés l'un à l'autre, des filles droites dans leurs jupes froncées en tuyaux d'orgue autour des hanches et, sur la tête, ces coiffes légères dont les ailes, comme d'un goéland, palpitent au front des vierges de la mer. Des touristes — imbéciles à roulettes — passent au grand fracas de leurs autos, soulevant la poudre et laissant derrière eux un souffle nauséabond d'huiles grasses. Les voitures du pays : charsà-bancs, jardinières, tape-culs, au triple galop de leurs bêtes gorgées d'avoine, emportent vers le Pardon un chargement effroyable de chrétiens avinés. Quelques vieilles, nu-pieds, hululent des cantiques, cependant qu'à l'horizon les cloches du sanctuaire se mettent en branle, annoncent la fin des vôpre^^^jjÇJÎÎri^R^e de la procession.

100 PLATRES ET MAUBRES

Un homme d'âge mûr, les favoris en pattes de lapin, dans un état de nudité bachique, trône sur lecailloutis des ponts et chaussées, au grand amusement de quelques bavolettes que ne scandalisent en aucune manière les gestes de ce faune bas-breton. Ici, la foi cohabite avec la pochardise, l'une prêtant à l'autre de robustes appuis.

L'église, sur les flancs du coteau, ouvre sa croix latine, parmi les fleurs anciennes et les tombes vermoulues d'un cimetière abandonné :

Sous ces ormes rugueux, à l'ombre de ces ifs où le gazon s'arrondit sur maintes tombes de terre, reposent pour toujours, chacun dans sa cellule étroite, les rustiques ancêtres du hameau.

C'est une illustration toute faite pour V Elégie adorable de Thomas Gray. Les sépultures villageoises, avec leurs ifs rogneux, leurs cyprès séculaires, ont oublié depuis longtemps les impostures dogmatiques. La Mort, en ce lieu de calme et de sérénité, dépouille les terreurs si longtemps mises en œuvre par le prêtre. Elle apparaît comme la loi inévitable des échanges, le recommencement perpétuel de la Vie en ses modalités.

Quand nous entrons, les processionnaires ont effectué déjà leur mystique promenade. L'église regorge d'une foule enthousiaste et recueillie. Les bonnets en huit des environs de Brest se mêlent aux béguins surbrodés et

magnifiques de Plougastel, aux cornettes héroïques d'Ouessant^ aux frivoles chaperons de Guéménée. Le prêtre, vaste rougeaud à la lippe malicieuse, encapuchonné d'un merveilleux taffetas Louis XVI, œillets rouges sur fond paille, donne le salut et promène l'ostensoir avec l'air capable d'un notaire qui n'a pas perdu sa journée. Les têtes se courbent « sous le Vent des cantiques », cependant que l'orgue déchaîne ses tonnerres et que grelotte la brusque sonnette des enfants de chœur. Nitide, baroque et scintillante, la chapelle, avec ses doubles transepts, les rétables aveuglants de dorure et les saints de bois peinturlurés, apparaît comme un décor de féerie, une grotte d'ombre au porche grand ouvert sur le poudroiement jaune du soleil. Le célébrant a remisé la lunule dans le tabernacle; les ouailles sont debout. Hommes et femmes se pressent à gauche du maître-autel, vers le pilier où reluit, en chasuble de satin rosâtre, le fétiche du lieu, Notre-Dame de Rumengol. C'est le moment de la collecte. Le troupeau se rue à « l'adoration », vide son boursicot dans la patène offerte par un bas officiant, et chacun, hommes, femmes, adolescents, touche le pli miraculeux du manteau de la Vierge. L'hymne qui jaillit de leurs poitrines ardentes ne dépasse pas la fadeur habituelle de ces sortes de poèmes. Sous les formes sanscrites et les rudes consonnances du patois breton, l'art jésuite édulcore, aplatit la vision extatique :

Lys aux corolles d'argent Vers les sources, dans les prés, Dieu le fil une blancheur Qui pavoise nos campagnes.

Madone deRumengol, Vierge, ô Vierge salvatrice !

Au nom de ion Fils, accorde- Nous santé de corps et d'âme 1

Il n'est souchet, dans les eaux.

Dont le parfum rivalise Avec loi. Muguet et rose Pâlissent à tes genoux :

Car tu verses, dam' Marie,

Comme un baume incomparable,

La senteur du paradis.

Sur Tréguier, Léon et Kerne (Cornouailles).

Les filles brament la musique assez plate du morceau. L'on y chercherait en vain quelque Irace des harmonies d'antan, de ces airs bretons où Bourgault-Ducoudray a retrouvé maints vestiges des modes que chantait le chœur de Sophocle ou d'Euripide. C'est un cantique et voilà tout. Au milieu du parvis, un groupe se fige dans une sorte de coma extasié. Une grand'mère aux yeux pâles et clairs dans une face recuite, des jouvencelles et, menant le chœur, un gars de dix-huit ans, l'air têtu et délibéré d'un chouan prêt à mal faire. De sa chemise sans cravate émerge une tête dure^ aux yeux bruns, aux lèvres épaisses, au front bas, sous des cheveux luisants. C'est le Breton de l'espèce noire et courte, si différent du Celte blond qui

porte dans ses yeux la couleur indécise et les tristesses de la mer. Le costume, veste de fulaine, larges braies, ceintures éclatantes, avec le sombrero d'oîi pend un velours orgueilleux, paraît conforme exactement à la vêture du peuple aragonais. Les faces dures et hâlées ne contredisent en rien cette vue du prime abord. L'aspect tout entier du pèlerinage évoque la même impression d'Espagne. J'ai retrouvé dans l'église de Rumengol, dans ses nappes d'autel et ses vierges costumées, les dorures, le paillon, le clinquant cher au catholicisme d'outre-mont. Les peuples croyants sont les peuples idolâtres. Ce n'est pas la Vierge mère d'un dieu, la pucelle qui enfante le Soleil, comme Isis ou Devaki, « virgini Dei parae », mais bien le manitou, le simulacre de bois ou de pierre, l'image éponyme dont la bonne volonté ne dépasse pas les limites du canton.

La vierge de l'Espérance — dit une chanson de romeria, — celle-là qui est à Saint-Gilles — seule, celte Dame connaît — à quel point je t'aime, toi !

De même à Rumengol, Notre-Dame n'exauce que ses paroissiens et les bigots des communes limitrophes. Et j'ai retrouvé encore, sous son autel, le Bienheureux de cire peinte que l'église de Pasajes-san-Juan expose à la vénération des fidèles, sous une vitre de cristal. Le sanctuaire est opulent. Des largesses pauvres mais continues ont permis au clergé d'édifier sur la prairie où s'assoient les pèlerins une sorte de piscine

dans Je goût moderne le plus parfaitement hideux qui semble, à côté du vieux calvaire, une chanson de Botrel près d'un poème d'Ossian. Les desservants de Rumengol prospèrent, fument des cigares exquis, montent à bicyclette, logent dans des maisons toutes blanches et vertes, sous un manteau de clématites, de vignes-vierges, de cobéas. Nul métier plus facile ni plus doux. Il est à la portée de tous. Car il suffît d'une absolue impudence et d'une foi relative dans les sottises que l'on ingurgite au bétail des fidèles pTOsternés.

Dans le golfe de Camaret, les barques reviennent lentement au port, leur voile gonflée à peine, sous le vent amorti, comme des cygnes blancs et noirs qui, d'une aile pendante, rasent le flot ensommeillé.

A marée haute, la mer se diapré de rose et de mauve, tandis que le soir appelle vers leurs nids, au « lion » du Toulinguet, aux sommets de Penthir, mouettes, cormorans, guilloux et macareux. Le granit des falaises qu'imbibe de lumière le crépuscule à son déclin semble fondre, s'évaporer dans les ors en poudre du couchant. Elles deviennent d'une transparence laiteuse, pareille à des blocs d'opale ou de quartz hyalin, tandis que vers le nord des vagues d'améthyste encerclent l'horizon de gemmes frissonnantes.

Heure exquise de calme, de douceur et de paix

rayonnante que trouble à peine, au lointain, le sinistre aspect d'un torpilleur, décrivant sur le golfe une hydre écumeuse, un serpent de ténèbres, évoquant la présence de la destruction, les hontes de la guerre à travers l'apaisement du soir et le rythme paisible de la mer.

Camarel-sur-Mer, 20 août 1903.

Santer Anna ar Palud.

Ceux qui, vers 1884, au temps où Gustave Kahn disputait à Krysinska l'impatronisation du vers libre, ayant lu Poètes maudits et drame le Cantique spirituel, imaginent, sur la foi de Tristan Corbière, les pompes archaïques d'un pèlerinage médiéval, théorie en extase de rus- Ires dévolieux, harnais barbares et splendidcs, couleurs bizarres, pennons orfèvres, casaques chatoyantes, corsets pareils aux élytres des cétoines, hennins orgueilleux, pourpre phénicienne et lampas féodal; ceux qui rêvent encore mendiants à la façon de Callot ou de Ribeira, ladres superbes, grivolants décoratifs, miteux dorés comme l'épi de messidor, béquillards, éclopés narquois étalant au bon soleil squirrhes, ulcères et malandres fomentés par l'herbe-auxgueux, toute une romantique pouillerie issant de la Cour des Miracles, des îles de San- Lucar ou du faubourg de Lavapiès, truculente comme un charnier de Zurbaran et joyeuse comme un refrain de séguedille ; ceux que hantent les vers néo-mvsliaues, les stronhes cpu-

:riles et vieillottes des premiers décadents et qui, sous le porche vétusté d'une église baroque, sous le campanille ajouré des chapelles armoricaines, cependant que montent les vapeurs du benjoin et les rudes cantiques, aperçoivent «encore

à travers la danse des hosties,

le rêve violet d'un doux évêque blanc;

■ceux enfin que délectent les cortèges sanctimoniaux, et les bannières, et les châsses, et les Bienheureux gestatoires, et, comme gazouillait cette pauvre mâchoire de Scudo,

les vierges marchant dans les fêles sacrées, en voiles blancs,

feront preuve de circonspection, le dernier dimanche d'août, en s'abstenant de diriger leur tourisme vers Sainte Anne de la Palud.

Ce Cantique de Corbière! Il éclata comme une fanfare dans les jardins ennuyeux du Parnasse, à travers les quinconces de bois mort et les fleurs en papier peint. Les odes maladives, cocasses et somptueuses de Raimbaud — raté sublime — n'absorbaient pas la badauderie éclose des apprentis symbolistes au point de leur inhiber les Amours jaunes. Le biniou aigrelet de Corbière et sa feinte guitare amusaient, par la fallacieuse candeur, le mauvais ton sincère, le négligé vantard de leurs ariettes. Les Fouquier, les Schérer, les critiques d'alors agitaient leurs oreilles et demeuraient pensifs.

108 PLATRES ET MARBREf

Des audaces, des tours familiers, un romantisme tutoyeur de brasserie ou de bastringue, le mot cru mis en sa place et, dans une volte, l'éclair indéniable du génie, exaltaient le misonéisme des bonzes, renfrognaient leur inintelligence coutumière jusqu'à la plus parfaite imbécillité.

Corbière vaticinait des paysages, ricanait une litanie obscène, théologale et picares-que, au grand contentement des jeunes daims que le « dernier bateau », sans relâche, transporte vers les îles du Plagiat.

C'est le pardon, liesse et mystères Déjà l'herbe rase a des poux,

— Sainte-Anne, onguent des belles-mères Consolation des époux!

Prèle ta douce et chaste flamme Aux fidèles qui sont ici.

Tes remèdes de bonne femme Pour les bêtes à cornes aussi.

Demande, maîtresse altière, Très haute devant le Très-Haut, Au pauvre monde pas fière, Dame pleine de comme il faut!

Si nos corps sont puants sur terre Ta grâce est un bain de santé.

Répands sur nous au cimetière La bonne odeur de sainteté.

Aux perdus dont la vue est grise,

— Sauf respect perdus de boisson — Montre le clocher de l'église

Et le chemin de la maison!

Cela' sentait l'étable, la huche à pétrir, la bouillaison des pommes, la « cire jaune » des abeilles, les remugles des logis armoricains, le

bouge è ivrogne, le lieu d'honneur à matelots. Tout à coup, de ce réalisme impudent jaillissait, comme aux Annonciations de Memling ou du Frère Angélique, le lys épanoui de la mysticité, l'effusion d'une éloquence naïve qui reposait de l'école banvillienne et de ses trop beaux vers.

0 fleur de la pucelle neuve, Fruit de l'épouse au sein grossi, Reposoir delà femme veuve Et du veuf Dame-de-Merci!

Bâton des aveugles! Béquille Des vieilles! Bras des nouveau-nésl Mère de madame ta fille!

Parente des abandonnés.

Arche de joachim ! Aïeule!

Médaille de cuivre eiracé !

Gui sacré! Trèfle-quatrc-feuille!

Mont d'Horeb ! Tige de jessé !

Des croix profondes sont tes rides!

Tes cheveux sont blancs comme fils.

— Préserve des regards avides Le berceau de nos petits-fils.

Fais venir et conserve en joie Ceux à naître et ceux qui sont nés El verse, sans que Dieu te voie, L'eau de tes yeux sur les damnés.

Prends pitié de la fille-mère, Du petit au bord du chemin :

Si quelqu'un leur jette la pierre Que la pierre se change en pain!

C'est avec raison que M. Charles Le Goffîc, dans la claire et noble préface vouée à la glorification de Corbière, souligne les traits émouvants de celte doxologie, en note l'ardente et généreuse familiarité

Il faut lire — dit-il -- toutela pièce ; plutôt il faut la laisser

se déployer devant soi. C'est le chef-d'œuvre du réalisme lyrique. Dans cette grande fresque barbare, violemment coloriée d'une fougue d'exécution prodigieuse, tient à l'aisetoute la Bretagne des pardons et des calvaires, celle qui chante et celle qui mendie, celle qui titube et celle qui s'agenouille, et qui est la môme parfois à des heures ditlérentes de la journée. L'orgie sacrée se déroule pendaut quatorze pages, sur cinquante-neuf strophes de quatre vers.

Merveille citamie! Et elle peint au vif cette Bretagne insoupçonnée des Chateaubriand et des Brizeux, campée sur son roc de misère, dans la grande immensité hostile, avec ses haillons, ses plaies, sa vermine et ses orémus!

Le gauche dandy et faussement désinvolte, le mauvais loustic qui proféra sur Tltalie — à vingt ans! — les « mots » d'un Gaudissart en belle humeur, le provincial aux attitudes «insupportables » des Amours jaunes et des Raccrocs, s'est, au moins une fois, réalisé dans cet hymme plein de rustique fervent et de sincérité. Pour avoir écrit la Berceuse en nord-ouest mineur , la Rhapsodie foraine ei\e Bossu Bitord, sombre et magnifique poème où râle, pue et « plangore » dans toute son horreur « l'amour à trente sous », Edouard-Tristan Corbière a conquis le nom de poète, s'est fait digne des honneurs que Roscoff, sa ville, « trou de flibustiers, nid à corsaires » entre deux « sommes de granit » lui décernera demain.

La dune sablonneuse de Pen-Trez, à Ploaré, domine sur le golfe de Douarnenez. Au loin,

dans un brouillard nuancé de mauve et de rose, le Cap de la Chèvre^ puis en découpures indécises, la Baie des Trépassés. La chupelle Sainte-Anne, abritée par un vallonnement des coups de mer et des tempêtes, n'offre au passant rien que de banal.

Restaurée, à ce qu'il semble, par des maçons ivres de platitude, elle n'excède aucunement le pittoresque d'un bureau d'omnibus. Un vicaire oléagineux pédale, sur un petit harmonium, l'harmonium de toutes les paroisses indigentes, maints cantiques nasillards et dévots que reprennent en chœur des commères assez peu transfigurées. C'est au Palud — attestent les guides, les loueurs de pataches et les bateliers de Rosnoen — que se tiennent les dernières assises du luxe bas-breton, Surcots papelonnés de broderie et de cannetille, coiffes aériennes palpitant comme des ailes; vestes héréditaires où, tour à tour, splendissent au milieu du dos le vol d'un perroquet et le Saint-Sacrement, le jais, le clinquant, les pointes d'aiguille reluisent à Sainte-Anne, bouquet de fleurs antiques sur la vivante fleur humaine, versicolores et nilides, comme l'arc-en-ciel. Aux marges des grèves dont la basse mer dénude les sables jaunes et soyeux, par les falaises qui déclinent et penchent vers la mer, quand la procession déroule sa fantasmagorie ancestrale de costumes, de bannières et de cierges tremblottants, l'on peut sans trop d'eflbrt et d'imaginative rétrograder vers les illusions où, sous les chênes druidiques

112 PLATRESET MARBRES

Viviane, mai exorcisée encore, menait aux étangs de perdition les hommes du roi Gralon et de Conan Meriadeck.

A vrai dire, on ne rencontre guère à Sauter^ Anna d'autres costumes que ceux dont la vue est ici coutumière. Le drap, la futaine bleue, avec ça et là des agréments écarlates ou jaunie serin, quelques rubans de velours ponceau et force guimpes de mousseline blanche, représentent l'effectif des splendeurs indigènes. Seuls deux ou trois porte-fanions qui marchent autour de l'évêque, un lourdaud mal harnaché, ont arboré des toilettes somptueuses, les costumes d'antan, mais si peu harmoniques, si drôlement ajustés à celles qui les portent, qu'on les croirait venus en location de chez quelque Babin sous-préfectoral.

Grand, osseux, mal bâti, coiffé d'une mitre à soufflet rouge pareille aux sacs à pralines des moins illustres épiciers, le « cuistre violet » ne bénit pas avec toute l'élégance désirable.

Pour exercer honnêtement son industrie et bonifier son attitude, il devrait obtenir quelques leçons de Mounet Sully, répéter ses pas avec Mme Stichel.

A l'issue des vêpres, le cortège se reforme et prend, malgré l'averse opiniâtre, le chemin de la mer. C'est un remous de parapluies aux ombelles uniformes, assimilant de point en point la boueuse théorie à ces ballets de champignons ou de cucurbites que le Châtelet fait d'habitude reluire vers dix heures et demie du

soir. Le ciel gris, d'un vilain gris fumeux et sale. Des nuages encapuchonnent le Menez- Hom ; la procession barbote dans une fange liquide; tous les pèlerins sont plus ou moins éclaboussés; les fonds d'or et d'outre-mer noyés dans la bruine; le temps « sinistre », comme le disait, non sans quelque emphase, le passeur de Dineault qui, dès l'aube, transportait dans son bac les voitures et les promeneurs du Faou.

Le spectacle n'est point à l'église. Les romances bêtes, la procession vulgaire, l'épiscope très inférieur aux choristes de V Africaine, vilement expédiés, reste le fête véritable, la kermesse, la ducasse, la vervena, la réjouissance canaille, enfin, quel que soit le nom dont il vous plaira la nommer.

Au milieu des tentes où graillonnent maints ragoûts pestilentiels, attablés à des tréteaux boiteux, des hommes boivent, mangent, écorchent le renard avec l'aisance de Bruscambille ou de Sancho Pança. Une toute jeune fille, sous le chaperon éclatant de Pont-l'Abbé, mord à même les os de sa pitance, le menton lubrifié de graisse et d'échalote. Une odeur d'évier, de peau humaine, de spiritueux, de caporal et de papier d'Arménie offusque l'odorat. Des ivrognes, le dos plaqué de boue, à la façon des ruminants, s'effondrent sur le chemin, dans les flaques de vase. D'autres chantent, vavacrent et se gorgent d'eau-de-vie à chaque reposoir, dans les cabarets de feuillage dont la verdure tient encore, grâce à l'ondée inépuisable. Une tribu de roma-

nichèls, vieilles grimaçantes, jeunes hommes hautains comme des dieux, bohémiennes aux regards luisants, à la peau couleur de cuivre neuf, mioches pouilleux et' superbes, occupe lo champ de foire tout entier. Les femmes exercent le métier de somnambules pour l'édification des gobe-mouches, à qui sainte Anne elle-même ne suffit pas. Les mâles tiennent des jeux de baraques, des têtes de turc, des « massacres » et des tirs aux macarons. D'autres, et ce sont les mieux achalandés, exercent le bonneteau avec une maîtrise que ne surpassent en aucune manière les apaches dans les trains de course, les sunday men au Point-du-Jour. Avoir quitté Paris, ses ergastules et ses vapeurs fiévreuses, les lampes Popp et le pavé de bois; habiter un coin perdu, un coin érémitique des Cornouailles; avoir en carriole et par des routes exécrables fait un nombre imposant de lieues; avoir franchi à gué des rivières et supporté les grains tenaces qu'apporte le suroît; avoir des limbes du souvenir mandé le poème de Corbière, pour trouver en face du sanctuaire et parmi les ajoncs de la Palud ce même guéridon où les voyous du dimanche rançonnent leurs victimes dans les sites frituriers! Mais, ici, le bonneteur opère sans crainte. Il ne redoute pas qu'un agent malévole interrompe le cours de ses travaux. En dix minutes, les trois cartes dévalisent un croquant allumé déjà d'une pointe de vin. Panent et circensesl II faut bien que l'électeur s'amuse et que le contribuable goûte

quelques loisirs après sa visite au percepteur.

Le soir tombe déjà. Les voitures, breaks jardinières, calèches déhiscentes, l'une après l'autre, s'en vont au pas funèbre de leurs rosses. Des bourgeois endimanchés, des fillettes à chapeaux hideusement fleuris, des adolescents vêtus de complets trop modernes^ s'égaillent à la recherche de leurs tape-culs. La Belle Jardinière, comme partout ailleurs, étend sur les coteaux de Plomodiern son règne incontesté.

Mais, là-bas, à l'horizon, sous une écharpe de brume qu'emporte le vent sonore, tout à coup paraît un lambeau d'azur. Des gouttes de soleil pleuvent sur les flots. Comme un linceul de tafl"etas bleuâtre passementé d'argent, la vague borde l'arène de franges dentelées. Dans sa grâce alanguie de courtisane amoureuse, la mer halète doucement; la mer nue et splendide; la beauté console d'âge en âge les Ephémères de leurs vaines turbulences, de leurs superstitions grotesque et de la laideur incurable qu'ils propagent autour d'eux.

AQÛt 1902-1912,

La Médaille qui s'efface.

Les Pardons, manifestement, dépouillent leur caractère primitif, alléguait un beau parleur, à table d'hôte, poussant vers les Parisiens chaque trait de son discours. Le manque de foi, le snobisme, les Grands Magasins qui permettent à chacun d'endosser le hideux uniforme de la « civilisation » ; les trains qui, six mois durant, vomissent dans les paysages les plus écartés leur bétail omniprésent de touristes, concourent à désorganiser les pompes de ce genre, à substituer aux fêtes populaires un spectacle payant. Cène sont plus les jeux ordonnés parle culte ou les goûts d'une race, mais bien un trompe-rœil idoine à foraminer les bourses étrangères. Aux visiteurs des Pyrénées, le montagnard fait admirer sa grotte, son herbier, ses vaches, sa cahute. Il donne au poids de l'or une écuelle de ce lait parfumé d'origan et de thym, froid comme l'eau neigeuse des torrents, où le pain de seigle prend un goût d'ambroisie. Les paysans d'Oberammergaû cabotinent la Passion aux gobemouches que la mode conduit vers leurs bois

de mélèzes, d'épicéas, de hêtres et de pins. Les plazas de toros, accessibles à tous les genres d'aveugles protecteurs d'animaux, font paraître, de jour en jour plus attristant le déclin de la tauromachie. Où sont les « grandes épées », comme disait cet excellent vicomte de Bornier? Qui tient aujourd'hui le glaive magnanime de Montés, d'El Tato, de JoséDominguez, de Frascuelo et de Guerrita? Il en est de même en Bretagne où les pardons, au lieu d'une manifestation de l'allégresse plébéienne, du mysticisme local, n'offrentqu'uneparadeniaise, propre à divertir les cyclistes en rupture de comptoir, les victimes des « petits trous pas chers » que leur insuffisance intellectuelle oblige à se crever d'ennui devant l'azur de la mer et du ciel. Dans quelques années on sera tenu de louer des choristes pour symboliser l'âme des vieux Bretons,

L'homme immobile auprès de l'immuable chose,

comme dit José-Maria de Hérédia.

L'Armorique, pour peu d'argent, acquerra la fleur des lavoirs, la crème des « fortifs », qu'elle aura bientôt fait de maquiller en pèlerins convaincus. Théodore Botrel ne se déguise en Breton que depuis qu'il fréquente la Bulle et se sent à jamais incapable de parler français. Pourquoi les bourdonniers de Lourdes, les cucupiètres d'Auray ne suivraient-ils pas l'exemple du barde montmartrois? Cet été, d'ailleurs, le peu qui reste encore des antiaues oardons n'a revêtu

aucune espèce de gloire. Il en faut accuser d'abord les météores, tant de brouillards et d'ondées oîi se détrempent les horizons que le prestige du Soleil n'a point illuminés. La dévotion en waterproof, l'extase sous un parapluie, à travers les pentes boueuses et les chemins défoncés, cela dégoûterait même les bienheureux ascètes du sixième acte de Faust : Pater Angeliciis ei Pater Prof undus. La fenaison est en retard. Les blés couchés pourrissent, attendant la faucille des estivandiers. Mais c^ qui réduit avant tout les assemblées d'automne, c'est le dérangement causé aux champêtres par la sédition de MM. de Mun et consorts. Pendant qu'ils buvaient du trois-six à Landerneau, élevaient des abeilles à Ploudaniel, vociféraient à Quimper : « Mort aux juifs ! », nos culs-terreux abandonnaient leur froment, leurs patates, leurs moissons. Boire de l'eau-de-vie aux frais des congrégations, braire des cantiques assaisonnés de Marseillaise, beugler tour à tour : « Vive le Sacré-Cœur! Vive la liberté! » cela n'emplit guère l'estomac ni le grenier. Ce n'est pas de cette viande que l'on pourra dîner pendant l'hiver. Aussi, la géorgique donne ferme depuis que le dernier hobereau, conduisant la dernière nonnain dans le pigeonnier de ses ancêtres, a, sans risque ni labeur, protesté contre la Loi. Les rustres que menace la famine se sont remis à l'ouvrage, étourdis encore un peu des libations qu'ils popinèrent depuis quelque temps. Absence qui détourne du sanctuaire la caterve

pittoresque des porteurs de braies. Ln un mot, les figurants de la pieuse mascarade ont fait relâche ce mois d'août.

Ce qui fait relâche, c'est encore le type breton, ce fameux « type breton » que les érudits et les penseurs de V Antijuif tiennent pour incommutable et permanent. A vrai dire, les types bretons se ramènent ici (à part quelques éléments excentriques) aux apports ordinaires du conglomérat français. Parcourez la collection de cartes postales éditées par Villard. Vous trouverez les caractéristiques ordinaires de toute la province, en exceptant peut-être les rares et gigantesques néo-Celtes, les Kymris aux yeux pers, aux crins fauves, que l'on trouve encore à peu près purs dans les districts maritimes : Tréguier, Saint-Pol-de-Léon, Vannes et Quimper. 11 est juste de dire que c'est en leurs pays que le dialecte breton s'est perpétué.

Quant à ceux de la montagne et de la plaine intérieure, ce sont des ibéro-ligures (comme la plupart des riverains de la Loire). Vous avez marqué précédemment le caractère espagnol de leurs costumes, de leurs églises. Cette nation est double. Voici d'abord le brun à tête elliptique, à face longue, aux traits finement dessinés, à méplats. C'est le type du sud, l'exemplaire sémitique, nombreux dans le Morbihan, l'Ibère tel qu'on le voit dans les deux Navarres, les pays

de Soûle et de Labour, la Biscaye et le Guipuzcoa. Quant aux bruns dont la tête s'avère sphérique, les cheveux luisants, les yeux noirs et petits, ce sontles Ligures. Eux ne vinrent point, comme les Ibères, de l'Afrique. Ils dévalèrent de l'Asie en suivant le Danube, le Haut-Rhin et la trouée du Jura. Apparemment, ce furent au début des Mongoloïdes. Le type extrême, à Pont-l'Abbé, semble presque Chinois. Les femmes portent un casque phallique dont le§ dessins se retrouvent dans l'Extrême-Orient (cercle solaire, gouttes de clarté, ornements de paillon qui symbolisent la génération émanant du Soleil). A Ploudergat, riiabitdes mariés semble de tous points identique à celui des princesses iakoutes, dont un portrait décore le roman de Strienski : Sur la lisière des forêts. Ernest Renan qui, par certaines origines, était un peu cousin des gens de Pontl'Abbé, disait qu'il y avait en lui des traces de Lapon.

Ces peuples qui, s'ils avaient gardé leur langue maternelle, parleraient les uns le turc; les autres le berbère (eskiiarra), par quelle incantation les a-t-on voulu donner pour Celtes? Parce que, sans doute, depuis trois mille ans à peine, ils ont adopte le sanscrit — après avoir été celtisôs par une immigration d'Aryas. C'est le lignage peu mâtiné des Kymris, Celtes ou Bretons, venus de la Grande-Ile, au v** siècle, pour fuir les Saxons et la peste jaune, sous la conduite de chefs religieux et militaires, Saint Dunstan, saint Colomban que vénèrent encore

d'une même latrie, Armoricains et Irlandais. Ils parlent encore le kimraëg, une langue sanscrite analogue à l'ancien gaulois et correspondant, malgré quelques nuances de dialectes, à l'erse, ou érinnack, employé en Irlande et dans tout le border écossais.

Mais, avant cette occupation tardive, la Bretagne n'eut d'autres éléments ethniques, d'autres habitants que ceux dont est formé, à part les provinces excentriques do l'Est et du Midi, ce qu'on nomme si mal à propos le peuple français. La race indo-germaine — les Celtes ou Gaulois aux yeux bleus, à la chevelure ardente, venus de l'Europe occidentale ou septentrionale peutêtre même, comme les Ligures, de la haute Asie — n'abonde pas dans la Bretagne armorique. Je n'en ai vu, quant à moi, que deux types dans tout l'arrondissement de Châteaulin : une aubergiste du Faou, déjà très vieille femme, et M. François Leguiner, juge de paix à Landevenec. César, qui traite l'ethnographie avec la plus calme désinvolture, classe les divers Asiates parmi les Celtes ou Gaulois. Linguâ sua Celtce^ nostrâ Galli appellantur. Il confond les masses populaires avec l'aristocratie blanche qui les « civilisa ». Déjà, donc, au temps de César, ils usitaient le langage celtique. C'est pourquoi le latin — dérivé de leur idiome — les entama peu, sauf dans l'est, à Rennes, où les gallois furent ainsi nommés parce qu'ils parlaient français. Au petit nombre de Celtes incorporés alors aux peuplades ibériques et liguriennes, il convient

d'ajoibter les néo-Celtes blonds, venus de la Grande-Ile, au v^ siècle. Géants flaves, idolâtres et magnifiques, race de poètes et de marins qui se plaît aux rêves légendaires, aux entreprises insensées. A eux, pour une importante fraction du moins, appartiennent Chateaubriand, Le mennais et la plupart des grands navigateurs armoricains. Au panthéisme druidique des anciens habitants, au polythéisme védique des néo- Celtes se sont greffés quelques vestiges des cultes égyptiens. Dans le Morbihan, pour dix femmes en noir, leur habituelle parure, on en trouve une qui, de la tête aux pieds, se revêt d'écarlate. C'est une phénicienne. Les jésuites qui composent des hymnes pour les paroissiens du diocèse de Vannes font dire à leurs choristes ce refrain, idiot parmi tant d'autres :

Catholique et Breton, toujours!

Or, ces « traditionnels », race de soi-disant granit et de chêne, ont sans cesse combattu pour des dogmes importes du dehors, des fétiches adventices, contre les Romains pour les Druides (Vclléda), contre les rois de France pour les princes anglais, contre la Révolution pour les rois de France et, maintenant encore, pour les rites orientaux. Quels indigènes!

Le catholicisme, néanmoins, a marqué ce pays d'une empreinte vigoureuse. C'est lui seul qui, par la vertu de son obscurantisme, conféra l'homogénéité à des peuples si divers. L'entêtement, l'ivrognerie et la saleté, comme des cryptogames

vénéneux, ont grandi sous sa tutelle, champignonné dans son ombre. Mais voici que les types s'oblitèrent; la foi des aïeux se désagrège. La médaille s'efface, les contours adoucis peu à peu se confondent avec la généralité du type humain. Il faut longtemps chercher dans une foule bretonne pour trouver un gall, un ibère offrant les traits caractéristiques de leur sang. Les échanges plus communs, l'air béni de la Révolution qui balaie chaque jour la lande bretonne et chasse les miasmes du passé, rendent l'homme pareil à lui-même, d'un bout à l'autre de l'univers. La fraternité des cœurs et des intelligences pétrit dans un moule identique la face de tous les peuples en marche vers la lumière, la délivrance et la raison.

Morgat, 1903.

Marines.

Un matin gris, d'un gris mat et blême, d'un gris après l'orage, décolore le golfe de Brest, en estompe les lointains, approche, comme une toile de fond sans air ni perspective, les falaises de Querlen, des Espagnols, de Roscanvel. Horizon terne, mer plombée, avec çà et là, comme des écumes paies, un vol — grisâtre aussi — de mauves et de goélands.

Depuis ce mois d'août mil neuf cent trois où notre éminent confrère de la Dépêche à Brest le nommé Goudurier, essaya pour accroître son tirage de me faire assassiner par les yaous de Camaret, en collaboration avec le sieur Toudouze, cacographe mort depuis, je n'avais point revu ce coin maritime, sauvage et délicieux.

Le bateau de Morgat traverse la rade, au beuglement des sirènes que parfois interrompt le grincement aigu d'un sifflet à vapeur. Encombré de malles et de touristes sans prestige, le pont a l'aspect inhospitalier des tramways quand tombe une averse inopinée. Et voici toutes les espèces de petits bourgeois. En

PLATRES ET MARBRES 12o

rupture de comptoir, de bureau, la famille Homais et celle de Joseph Prudhomme vont à la conquête des « petits trous pas chers ». Cela bavarde, épilogue, échange des aperçus tout faits, éprouve déjà l'immense ennui que la mer Communique au bétail humain. Le bourgeois, en effet, se crève sur les plages, comme le paysan dans les baignoires : mais il n'en convient pas.

Sur la passerelle, une femme laide et rêveuse établit, à grand renfort de tabourets, une sorte de barrage autour du timonier, intercepte le « point de vue » au commun des passagers. Son mari, désagréable et chafouin, prélève des kodaks sur l'immensité, en exhalant des apophtegmes, La sirène mugit, La nef s'ébranle et, dans un remous d'eau trouble, inscrit le sillage du départ. Des odeurs salines montent dans la froide clarté : l'amertume des varechs, l'émanation fraîche des algues, le parfum sexuel des goémons. Les rocs de porphyre se découpent en arêtes menaçantes, inhospitalières à l'homme, inhospitalières au végétal. Pas d'arbres, peu de gazon. Le vert sans éclat des bruyères et des genêts, avec, aux fonds vaseux, les pâtis noirs de salicores et de pourpier maritime.

Ces escarpements, ces côtes de basalte et de granit qui saignent, comme écorchés, dans le jour neutre d'un mois d'août sans soleil, revêtent par moments une splendeur étrange, un éclat de rêve et d'incomparable beauté. La lumière vive

des après-midi, les rayons incandescents du crépuscule se réfractent, se dégradent en colorations véhémentes. Et ce sont de lucides améthystes, des saphirs aux grèves d'or, aux cirques de lapis. Le flot verdâtre et bleu, fascé d'azur et de sinople, entraîne pêle-mêle aiguesmarines et turquoises ou bien, laiteux, pareil dans sa cuve atlantique à du bronze fondu, semble éteindre le couchant sous une vague de perle, de nacre et de burgau.

La mer étale — dans l'entr'acte du flux et du reflux — prodigue ses mirages, de la pointe du Gouïn au fanal du Keravès. Une brume vaporeuse, une apparition édénique de Thulé ou d'Asegard. Bleus pers, lilas et mauve, gris turquin, pastel violacé des héliotropes, rose des roses-thé, outremer des turquoises et verts des malachites se transforment, se dégradent en mille nuances délicates ou violentes, comme si des élytres de scarabées, des corolles de fleurs, des ailes de papillons, des nacres de pétoncles mariaient leurs teintes dans le poudroiement du soir, tandis qu'à l'horizon, sous l'écharpe de rêve et le brouillard magique, un double azur : les cieux, les flots, vibrent confondus en un baiser de lumière. Le soleil plonge son orbe de cuivre aux fournaises du couchant. Les petites vagues chaperonnées de flammes étincellent au large, comme une danse d'esprits ignés, comme un

PLATRES BT MARBRES J27

vol de Salamandres en ambassade aux pays des ondins. Mais sous le granit des falaises dont les rochers d'ocre et de vermillon, les escarpements se détachent en vigueur autour de cales assombries, déjà les eaux prennent leurs teintes crépusculaires, le sfumato qui mue en noire architecture l'image ondoyante de^ écueils.

L'anse de Camaret, qui s'arrondit et se creuse derrière la presqu'île de Crozon, met à l'abri des tempêtes un peuple tout entier de barques et de pêcheurs. Le village s'oriente d'après ce golfe en miniature, avec ses maisons blanches, au pied d'un morne coteau que, par places, anime le geste puéril des moulins à vent. Le quai où viennent s'amarrer les canots de plaisance, les embarcations des caboteurs et les bateaux de pêche domine un cirque de coteaux qui descend vers l'Atlantique et se perd au lointain. A gauche, un « sillon » transformé en estacade désoblige les regards épris de beauté par deux monuments vétustés et saugrenus. L'un, une chapelle caca d'oie sans aucune apparence de ligne ou d'architectonique, l'autre une tour lie de vin, érigée par Vauban contre les Anglais.

Rien de plus sot que l'aspect de ces ruines, dont Toudouze, littérateur déjà nommé, a jadis empêché la destruction avec un déplorable succès.

Quand l'approche de la nuit ramène au port la flottille des sardiniers, les preneurs de congres ou de langoustes, c'est le jeu des voiles

128 PLATRES KT MARBRE?

blanches, des voiles couleur de tan, le sillage des carènes abordant comme des cygnes au lieu de leur repos. Les cordages, les mâts, les antennes découpent en plein éther leurs images hardies. Les filets bleuâtres, qui se mêlent à la vague et trompent les bêtes méfiantes de la mer, pendent aux vergues comme une chevelure de sirène et, dans les lueurs expirantes, prennent le reflet somptueux des pierreries.

Ici, comme dans presque toute la Bretagne armoricaine et dans la plupart des pays français, la haine de l'Angleterre empoisonne les meilleurs esprits.

Le chanoine Moreau^ qui s'est fait l'historiographe du siège de Roscanvel par le maréchal Daumont, au xvi^ siècle; la Société des bibliophiles bretons, qui narre dans ses Mélanges historiques la descente des Anglais vers la fin de Louis XIV, et la défense de Vauban; le chevalier de L..., qui a raconté les horreurs de la Surveillante et la pieuse férocité de Ducouëdic lequel, après avoir fait sauter un navire et massacrer l'équipage du Québec, ordonna des prières pour les morts; Levot, dans son Histoire de la ville de Brest, manifestent contre l'Anglais une animadversion qui n'a d'égale que la turpitude et la bassesse de leur langue. Leur chauvinisme ne va pas jusqu'à parler français!

En^ souvenir de la grande bataille du 18 juin 1694, les habitants de Camaret ont donné à la grève de Trèz-Rouz le nom de Maro-ar-Saozon^ « la Mort aux Anglais », nom amplement justifié

par le massacre qui se fit sur la crique au sable rouge. Un bardit vanté par les folkloristes modernes est le gwertz plus ou moins authentique, le chant commémoratif de cette boucherie : « Homo homini lupus », dit Hobbes. Le Breton, ivrogne, misonéiste et catholique, a, pour se montrer un atroce loup-garou, deux raisons de plus que ses frères en humanité.

Aucun vestige des anciennes horreurs ne subsiste dans l'heureuse bourgade où se plaisent les peintres et qu'a choisie André Antoine pour séjour d'été. L'hôtellerie, accorte et lumineuse, ouvre sur la calanque même où s'abrilent les nefs. Après le canotage, les plaisirs alternés de la voile et de la rame, Camaret n'offre pas d'amusement plus soutenu que la chasse aux voiucres de l'Océan. Sur le « lion » du Toulinguet, sur les pointes du GaT'rec-hii', sur le Berniou-Piz abondent les oiseaux maritimes : goélands à manteau bleu, guilloux, mouettes, hirondelles de mer, et ces perroquets bizarres qui se nourrissent, comme les pêcheurs ailés dont ils partagent l'habitacle, de poulpes et de crustacés. Les cormorans, hardis écumeurs du golfe de Brest, reviennent chaque soir, le cou tendu sur leurs ailes noires, comme une flèche sur son arc, vers ce « lion » accroupi dans Tarcne écumeusc. En juin, les nids abondent, confiés à la formidable lulelle de la mer. Les pauvres gens dévorent la chair coriace des vautours à pieds palmés qui mangent leurs poissous, et de leurs œufs ils fabriquent toutes

sortes de pâtisseries locales dont il n'est guère

possible de goûter la saveur qu'après un long

entraînement.

Eux, les dompteurs de la vague, de la vague

perfide et nourricière, ne regardent pas de si

près aux moissons qu'elle donne. Rois sur leurs

« petites fustes », comme disait Villon, ils ont

en récompense de la terre et des repos médiocres

la vie haute et libre des hommes qui n'obéissent

qu'à eux-mêmes, et tirent leur subsistance comme

une gloire, du danger.

A marée basse.

Cette côte du Finistère est le pays des cavernes ; leurs architectures surhumaines, leurs voûtes en arceaux, leurs déambulatoires, leurs salles mystiques, leurs porches enveloppés d'un jour crépusculaire, s'étendent sous la mer, pénètrent les rochers. Quand viennent les jours de l'équinoxe, emportant le flot qui se contracte et n'alanguit plus son rythme aux grèves coutumières, c'est une féerie inquiétante et douce, pareille au chant des Nymphes qui, sous les vertes ondes, tissaient, dans la grotte de Cyrène, la toison des béliers maritimes, des troupeaux hyalins. Voici que la marée, en désertant les plages, met à découvert les royaumes humides, les lacs prisonniers dans les abîmes et les bois sonores que Virgile a chantés. Un air bleu, d'un bleu triste d'automne, baigne les longues avenues, les hautes nefs où traînent, çà et là, des ombres gigantesques. Par

places, des étangs, limpides comme un regard, font sur le sable roux des taches d'émeraude. Sous la transparence des eaux, le marbre accroît sa blancheur; cependant, les calcaires violets apparaissent comme des blocs d'améthyste, que les anémones de mer, les amadisia, ces vivants chrysanthèmes, étoilent d'une exquise floraison. Des astéries, les unes mauves, hyalines, d'un azur trôs doux — pastel ou turquoise — d'autres d'une teinte plus violente, « haricot rouge » ou vert foncé, rampent aux bas-fonds, dans les jardins « où croît l'algue salée », parmi les laminaires, le goémon et les fucus.

L'eauronge le basalte, le porphyre. Elleusepeu à peu les roches les plus dures, émiette le granit et rend au flot la poussière des montagnes. Mais quelques blocs subsistent, dardent au loin des écueils obstinés. C'est la protestation magnanime de la terre contre l'Océan despotique. A ces rudes lutteurs, la vague donne un riche manteau de pétoncles et de coquillages : patelles, vigneaux, gibbules, haliotides, et, par masses compactes, le test ardoisé des moules qu'un byssus opiniâtre fait victorieux des courants et qui s'applique aux récifs comme les écailles d'une armure japonaise.

L'imagination populaire, le goût mythique des Bretons ne s'est guère mis en frais pour inventorier ces trésors. Dans un roc découpé, creusé, ajouré par la tempête, ils découvrent platement la silhouette d'un lion accroupi. Sur la côte de Dinan, les guides s'obstinent à vous

montrer un donjon illusoire, « le château », comme ils disent. Les trois écueils redoutables qui montent leur faction pérennelle devant la pointe du Toulinguet se nomment les Tas de pois. Il est permis de supposer qu'un touriste dont le romantisme fut éduqué par la Sabotière ou le Pardon de Ploërmel s'est institué le parrain bénévole de la Grotte aux Korrigans, vers l'anse de Morgat.

Mais les noms imbéciles ne prennent rien à la beauté des lieux, où le deuil de la mer a posé son empreinte. Ici règne le silence et la désolation des villes englouties. Ces arcs, ces nobles pendentifs, ces caves, ces portiques baignés de lueurs vertes où, pêle-mêle avec toutes sortes de débris et d'épaves, l'on rencontre, au lendemain des tempêtes, la forme pâle d'un noyé, ces antres échafaudent leurs magnificences étranges, pareilles aux cathédrales d'un culte malfaisant, à la pagode sinistre d'une divinité meurtrière, Kali, Artémis ou Dourga. La grande magicienne leur communique ses prestiges, les captieux mirages qui font aimer l'Océan comme une courtisane.

C'est le charme propre de la mer, de la « grande femme » qui se révèle ainsi dans l'attrait permanent d'une éternelle mue, épouse de l'Air, dont elle reflète les couleurs et subit les météores. Par un léger matin de septembre, elle pétille, elle miroite au grand soleil ; des étincelles flambent et l'embrasent, tandis que la vague, au bord de l'arène jaunâtre, se déroule

comme un clair manteau de satin bleu. Puis ce sont des couleurs de perle que nue à peine le rose et l'orangé. Voici, avec leurs iris profonds, les cailloux du Labrador, la blancheur laiteuse des pintadines et l'arc-en-ciel orageux du burgau.

Mais qu'un nuage fasse écran : toute gloire, toute lumière s'abolit. D'un coup, la mer se plombe, et, livide, menace cruellement : les grottes, si pleines de charme et d'illusion tout à l'heure, ne sont plus quel'égoutde l'Atlantique, un coupe-gorge qui pue et qui fait froid.

Les Arts du feu.

Entre le cap Fréhel étendant au loin comme une estacade violatre les écueils de ses roches poreuses et le golfe de Saint-Malo où Chateaubriand rêve encore dans sa tombe, aux cieux transatlantiques, aux lointaines floridcs qui, pendant les orages de l'an II, accueillirent la mélancolie incestueuse de René, en une longue découpure la Manche festonne le littoral et, selon des courbes harmonieuses, monte sur le sable roux les dunes, en déchiqueté les promontoires, ou bien s'échevêle et se cabre contre les écueils.

A Saint-Briac, limite occidentale de l'Ille-et- Vilainc, point extrême de cette côte adoptée hélas ! par la laideur et la sottise des riches, l'estuaire du Frémur s'envase quand descend la marée. Il ne reste sur la plage médiocre, d'où le flot s'est retiré, qu'une teinte fugitive, le pâle azur du ciel, reflété dans l'eau croupie. Et, môme, en pleine mer, cette côte malouine assume les coloris les plus doux, une gamme de nuances opalescentes, de reflets dégradés où se confondent, se mêlent, se pénètrent les

P^AXHKa ET MARBRES

nuances délicates et changeantes d'un arc-cncielalVaibli. Ciels vaporeux, lointains de brumes, flot de cendre, toute lumière s'atténue et s'harmonise en des gammes d'une douceur pénétrante. Ici, le spectre solaire, peut-on dire, ne chante qu'en mineur. Verlaine parle d' « un bain de jour si blanc que les ombres sont roses ». Les bords du Flémur, la pointe de Saint- Lunaire, le Port-Hue et la Garde-Guérin, les prés sur la falaise de salicornes et d'oyas, la piste des grèves, tout ce paysage de la mer occidentale garde un peu de gris, même sous les éclairages les plus vifs. C'est la « mer de lait », cette mer que les Argonautes de Pailas n'ont point connue, « où la joie elle-même est un peu triste », dont le plus grand des Bretons, Ernest Renan, déduisit les charmes et la tristesse en des phrases immortelles. Tout ce qui, d'ordinaire, sert à la confection des marines littéraires, tous les lieux communs, les comparaisons faciles, toutes les images empruntées au minéral par la longue suite des versificateurs y manqueraient d'à-propos et d'efficace. Le saphir ne brille guère ici, encore moins 1' « émeraude » qui sert aux entrepreneurs de casinos pour désigner la côte armoricaine. Si ces industriels étaient capables de voir, ils abandonneraient r « émeraude » aux lacs des Pyrénées^, aux gaves de Pau ou d'Argelès. Mais il ne s'agit aucunement de peindre pour aguicher les amateurs de billets circulaires. Témoin les croûtes aux épinards de M. Hugo d'Alési!

La seule image qui subsiste, c'est la « mer de lait » prise à V Invocation sur V Acropole, soit que la vague, épaisse comme un laitier de fonte, pousse au coucher du soleil, sur un lit d'algues et de varechs, le trouble indigo, le « vert monstre » de la marée haute, soit que les claires vapeurs de l'aube amortissent de leur haleine et transforment en gris turquin le cobalt, l'outremer des moires laiteuses qu'emportent les jusants vers la ligne d'horizon. Quand la tempête brouille d'un noir de plombagine l'opprimante nuée oii crépitent maints éclairs, ce sont encore des gris morts et sinistres, des écumes d'un blanc pûle d'où toute couleur paraît absente, hormis le « roux fumeux » de l'orage, le bleu ardoisé de la pluie. Et l'œil se plaît à cet achromatisme, à cette longue suite de clartés diminuées, autrement riche et diaprée et féconde en jeux de lumière que la dure incandescence, le « bleu perruquier » des ciels méridionaux.

J'ai retrouvé le charme de ces flottantes lueurs, de ces grisailles où le rayon blanc se décompose à l'infini dans les émaux, les grès, les porcelaines auxquels MM. Eugène et Paul Baudin ont attaché leur nom. Rien de plus charmant ni de plus doux que les œuvres de ces maîtres potiers.

Quand, au retour de la Commune et de l'exil, ayant lîionté ce calvaire qui même pour les forts et les heureux sera toujours la scale cValtrai, mais ayant, par là même, agrandi sa techniaue

PLATHES ET 3'ARBiV'S 137

chez F.es confrères de Londres, que l'esthétique de Ruskin et des préraphaélites orientait déjà vers un art nouveau, Eugène Baudin eut le bon esprit de ne point retourner à l'atelier de sa jeunesse. La politique l'avait déraciné. II demanda tout d'abord à la politique un emploi, un gîte, une consécration, peut-on dire, qui le rachetât de son exil et le dédommageât du lemps perdu. Toute une législature, on put voir au Parlement sa grande barbe d'apôtre socialiste, sa blouse blanche de faïencier. Il fut, comme Thivrier, « député du prolétariat », forçant par la dignité de sa vie et la raison qui découlait de ses discours l'estime générale, aimé, choyé, de son parti, en honneur chez ses adversaires.

Un hasard, cependant, l'avait conduit dans le pays malouin^ que ne déshonoraient encore ni les panades à la guimauve de M. Théodore BotreL ni la diffusion des élégances bourgeoises^ ni le pullulement des tramways.

Après quelques essais d'élevage et d'horticulture, après avoir tâté de la ferme et de la bassecour, vendu aux gens des œufs, du lait, toute la boutique de Perrette, Eugène Baudin se rappelant, un beau jour, la glaise et le kaolin de son adolescence, par grand bonheur se refit potier.

Est-ce l'aspect vaporeux de la côte armoricaine, les nuances multiples et charmantes du flot, est-ce le route violûtre qui l'ont aidé à préciser l'inspiration un peu flottante de ses premiers essais?

Évidemment, la forêt d'automne instruisit

Galle de Nancy, lui révéla toute cette poésie qu'il vitrifiait dans les vases et les coupes dont ses héritiers ont fait, à présent, un si fâcheux objet de commerce. On imagine volontiers que Baudin emprunta la rare distinction de ses émaux à l'ambiance mélancolique, aux suaves couleurs du pays qu'il habitait. Pour la plupart, le grès flammé, quelle qu'en soit la provenance, tout d'abord suggère une idée éclatante de vitrification métallique et dure, de corps hyalin cruellement poli. Ivlassiet, du golfe Juan, en retrouvant le secret des faïences hispano-arabes, n'a pas peu contribué à mettre cette opinion en crédit.

Pour complaire à la clientèle, au faux goût, au désir du public d' « en avoir pour son argent », il n'a cessé dappuyer, de monter les reflets des pièces qu'il expose. Artiste, certes ! mais gâté par les nécessités commerciales d'une production toujours plus abondante!

Baudin, au contraire, a pu méditer sa formule, tâtonner à loisir, étudier, comparer, opposer aux jeux de la lumière et du plein air les trouvailles de son laboratoire. Du ciel, du flot, de l'atmosphère, des arcs-en-ciel prodigieux où se décompose le rayon blanc, dans ce décor de brumes fugitives, il a extrait la plus riche palette. C'est aux plages de Saint-Briac et de Saint-Lunaire qu'il doit le meilleur de son talent.

Abandonné pour une part à la coll?boration des températures magistrales, au travail du feu, le dessein des potiches qu'il édite, jalousement

arabesque, n'admet point la représentation — même stylisée et schématique — d'un objet, quel qu'il soit.

Une fois tourné, revêtu de substances métalliques (fer, cuivre, manganèse ou cobalt), le vase est enfourné pendant une trentaine d'heures. Que ce soit une grande pièce, une potiche, une vasque ou bien l'un des mille objets usuels, cendriers, écritoires, bonbonnières où se plaît le caprice du maître potier, l'objet subit une chaleur de treize cents degrés qui liquéfie les sels et parfois en libère le métal. Ainsi, la flamme du chalumeau, le courant saturé d'oxygène donnent aux sels de cuivre des teintes mauves lilas, perses ou bleues, l'émail vert turquoise de Deeck, tandis que le courant réducteur, de moindre intensité, dégage en plaques d'un pourpre éclatant le métal rouge de Cypris. La fumée épaisse de l'ajonc, de la tourbe, des bois humides et des charbons gras agit sur les sels d'argent, les irise et ménage môme au fournier des étonnements lorsqu'il déroche la pièce et la produit au jour. Cette chaleur qui, dans les premiers âges de la terre, fondit les marbres, jaspa les bûches, veina la griotte et le portor, opère encore et seconde le travail humain. C'est elle qui donne aux vases de Baudin ces couleurs mates de pulpes florales, ces pruines de fruits mûrs, ces teintes mourantes de vagues au soleil couchant, cette variété discrète de tons atténués et somptueux.

Les arts du feu commencent toute civilisation.

Hepliaistos et Tubalcdin forgent les outils, les armes, fondent les vases magiques, les ornements des Immortelles, collier d'Aphrodite, armure de Pallas, et la foudre des Dieux.

Seul, un Welsung peut forger l'Epée éternelle qui affranchira le Walhall et rachètera la race de Wotan. Partout, la mythologie du Feu célèbre sa force libératrice, la gloire du forgeron, de Torfèvre, de celui qui dompte et façonne les métaux devant la fournaise embrasée.

C'est avec la première libation qu'Agni s'élance et naît du soma renversé. Le bûcher, le foyer, sont les premières formes de l'autel. Et quand il s'adoucit, quand il se fait amical, industrieux et prospère, quand il se civilise, le Feu, mis en œuvre par des artisans, pareil aux grands ouvriers du Moyen Age qui cherchent encore, tels que les Baudin, à exceller dans la technique de leur art, donne aux yeux que leurs ouvrages émerveillent, l'enchantement et le réconfort de la beauté.

Saint-Briac, 191i.

La route et le costume.

Avec les jours chagrins bornés d'aubes grisâtres et de couchants morfondus, les semaines s'envolent, et les mois avec les semaines, et les saisons avec les mois.

Août emporte au déclin, dans sa robe pluvieuse, les fleurs moribondes et les fruits avortés. On ferme! Voici la clôture, la mort du Casino, la fin du baccara, le départ des grands juifs, des « pêches à quinze sous », des gentilshommes slovaques, des princes hunigares, des comédiens célèbres, des évêques in partibus, des ministres et des croupiers. Vers tels sites nouveaux, le cours des heures emporte les forçats de la montagne ou de la mer, excite leurs intellects à des plaisirs condignes, promettant des chasses et des tripots « à la hauteur ».

Les « dames de charité » ont sué leur bal d'adieu, chanté faux leur suprême ariette. Le conducteur de cotillons a vagi sa dernière conférence et, pour tant de peine, a touché les vingt-

cinq derniers louis de ses appointements. Lesboxeurs, les jockeys, les étoiles du chant et les princesses de la tragédie ont fait chacun leur numéro, couverts d'or, de horions ou de gloire. Et tous de repartir avec empressement.

Hélas! C'était hier l'Été! Voici l'Automne!

Et déjà les personnes qui redoutent l'imprévu du dialogue demandent à leurs connaissances, à leurs amis « en quel endroit ils passeront l'hiver ».

La Fourberie (qu'il faudrait écrire « tourberie » à cause de je ne sais quel gisement de tourbe incrusté dans ses falaises) est une « agglomération » entre Dinard et Saint-Lunaire, dans la baie de Saint-Malo.

Vos périples en Bretagne vous ont, sans doute, fait connaître ce beau lieu , inventé , peu de temps après la Guerre, par Emile Bergerat, Maurice Bouchor et ce Jean Richepin que toutes les femmes nommeraient prince des orateurs si la question leur était soumise. Nous la découvrîmes, quant à moi, l'an dernier, cette Fourberie, en arrivant à Saint-Briac, mais avec tant d'admiration que nous ne pûmes nous empêcher d'y revenir pour un nouvel été. Il y pleut désespérément, ce qui gâte notre extase première et nous enseigne une fois de plus qu'il ne faut prétendre jamais recommencer n'importe quelle chose dans la vie. Il y a peu de temps encore, le pays était absolument, délicieusement sau-

PLATRES KT MARBRES 143

vage. Mais les peintres s'y ont mis, et les bâtisseurs de villas, et les scarlet pimpernel de tous les sports. Il y a déjà force tennis et bientôt, sans doute, une baraque propice aux petits chevaux. Le concours hippique y transporte ses gentillàtres, ses lieutenants et son crottin. La route s'encombre d'autos si nombreuses et fourmillantes que la Mort y semble installée en permanence. De temps à autre, on est informé qu'une vieille femme, une oie, un enfant sont écrasés : de quoi les autorités prennent leur parti, comme si le maire et ses adjoints avaient lu Marc-Aurèle. Il faut bien que ces pauvres riches s'amusent! MM. Aaron et Blumental, de la rue du Caire, MM. Postmandatt et Bleimbimhaus, de la rue d'Aboukir, font de la vitesse après dîner. Vous n'auriez pas le droit de molester leur névrose et de chagriner ces notables commerçants. On porte d'ailleurs la victime sur l'addition, et c'est un grand bien pour une famille rurale d'avoir un ancêtre ou quelque rejeton mis en chair à saucisse par le mécanisme d'une 40-HP.

Le voisinage presque immédiat de Dinard, « station aristocratique », promulguent les échos payants des gazettes mondaines, le voisinage de Dinard implante ici toutes les variétés de sousélégances que l'on voit aux alentours des bains célèbres : Ostende, Blankenberghe, Biarritz, Guétharie. Les bourgeois y foisonnent et les snobs avec eux. Cela met le swager à la portée des modestes budgets. Sur la dune de Saint-

Briac, le golf déterre des pelotes; à chaque instant, le promeneur de se voir défenestré pai une balle hors de son orbite. Qu'un chemineau, un pauvre homme entre deux vins, un fol s'avise de vous jeter à la tête ne fût-ce qu'une pomme verte, il n'y aura pas assez de gendarmes, de chats-fourrés et de porte-clefs pour exclure du monde ce dangereux malfaiteur. Que n'est-il actionnaire du golf à Saint-Briac? Il aurait licence de vous écorcher le ciboulot comme un babouin fait d'une amande verte, avec l'assentiment, que dis-je? l'approbation même de la sous-préfecture et de la municipalité.

Cela ne serait rien encore, ou du moins pas pas grand'chose. Il faut payer de quelque peine ce charme nostalgique et la féerie éternelle de la Mer! Azaïs, l'amoureux transi de M™* Cottin, ne déraisonnait pas autrement quand il préconisa le système des compensations. Mais les aviateurs exécutent leurs prouesses dans le même coin d' « azur » qui nous prête son nébuleux abri. Toutes les sortes d'avions : hydro, aéro, nigaudplanes se déchaînent sur le golfe, de Jersey à Paramé. Vous savez à quel point leur aspect enflamme la respectuosité de nos contemporains. C'est, à parler proprement, la foi nouvelle. Même les souverains en déplacement n'obtiennent pas un tel succès. J'ose dire que Mahomet ne fut jamais de son vivant si populaire que Védrines. Garros, beaucoup plus qu'Ernest Renan, est notoire à la majorité des Français.

Ces pèlerins de la badauderie intégrale font

des kilomètres, s'encaquent dans des trains fétides, se conglomèrent à faire éclater les remparts de Vauban pour le plaisir singulier de voii une caisse d'emballage en possession de voltiger. Pendant une semaine, le « nid de corsaires », comme dit Théodore Botrel pour désignei Saint-Malo, a congrégé un fort concile de gobe mouches. On n'y pouvait remuer. Dans les plus immondes bouges, la moindre soupente valait des prix de palace-hôtel. C'était un luxe que de dormir sur les billards. Enfin, il y avait tant de monde que les punaises, dans les chambres, en étaient incommodées! « Sainte simplicité », comme disait Jean Huss avant qu'on le braisât.

Seuls, par leur mauvais goût tenace, par leur mépris sublime du ridicule et la composition farcesque de leur accoutrement, les Anglais diversifient le paysage et l'animent de gaieté. L'influence de Ruskin sur les femmes entraîne quelques résultats divertissants. Apercevez-vous une dame britannique mi-partie vert pistache et glace à la framboise? Gagez à coup sûr qu'elle revient de Florence, qu'elle s'est approprié les Ufizzi. Son harnachement préraphaélite sort de Lorenzo Monaco, à moins qu'elle ne l'ait copié sur un ange, dans les prédelles de Fra Angelico ou sur les nymphes de BoLticelli.

Quant aux hommes, la coutume qu'ils ont prise de traverser nu-(ête l'existence les rend tout à fait précieux et distingués. Ils ressemblent à des concierges qui prendraient le frais sur le pas de leur porte. Et le brûle-gueule qu'ils tettent opi-

iO

i46 PLATRES ET MARBRES

niâtrement n'est pas pour nuire à l'assimilation. Le matin, quand ils sortent vêtus de blazers aux couleurs des clubs, et promènent, seniblet-il, une enseigne de teinturier sur leur dos, ils donnent aux races latines une grande et forte leçon. L'homme qui, pour son plaisir personnel, revêt dans la grise lumière de l'Occident un veston pareil, tantôt à une peau de léopard, tantôt à une tulipe perroquet, manifeste une singulière indépendance d'esprit. Oser être soimême, ne déférer que le moins possible aux préjugés, n'est-ce pas un effort louable et qui mérite qu'on levante? Et comme elle avait raison cette miss quadragénaire que Taine vit danser avec une couronne de roses et des lunettes bleues !

Hier, à marée haute, le soleil tombait parmi des nuages troubles, sous des vapeurs de plomb. « La mer, couleur d'écaillé d'huître » et par places, aux endroits où ne venait plus aucune lumière, d'un bleu ardoisé, le bleu déjà mort du soir, quand la nuit est prochaine. Mais, au large, couvert à demi par l'écume et les vagues toujours plus hautes, Cézembre, leGrand-Bey, d'où Chateaubriand regarde à jamais vers l'Atlantique, apparaissaient tout roses, et comme glacés par une lumière de féerie. Et de ce calme, de ce beau paysage montait vers nous la paix éternelle du soleil et de la mer. Est-il permis d'en noter ici le souvenir, d'employer dans ce but — une fois n'est pas coutume! — le pronom personnel? Coppée avouait au public, chaque semaine, les

onguents qu'il employait et quel usage il faisait de ses vieilles malles. Mais il était de l'Académie. Or, l'Académie imprime un caractère, et les vieilles pantoufles d'un académicien intéressent beaucoup plus de gens qu'on ne le croit.

Dinard, le 31 août 1912.

Introduction à une Histoire de la Torture

Voici un livre sans éloquence ni beauté. C'est une galerie où, disposés en bon ordre, éclairés d'un jour tout plat, haches, baillons, glaives, carcans, les mains de gloire et les cravates de chanvre — antiquailles du supplice, bric-à-brac du terrorisme légal — dorment sur les rayons des vitrines, méthodiquement. L'auteur, William Andrews, consciencieux et maussade, avec un flegme que nulle horreur n'est en possession d'émouvoir, coordonne les pièces remarquables de sa funèbre collection. Rien ne l'ébranlé. Pas un cri de miséricorde, pas une larme de colère, pas même une secousse des nerfs exacerbés. La torture, la potence, l'échafaud, les étrivières alternent dans son catalogue morfondu, sans communiquer une pulsation d'émoi, un élan de vie à la phrase honnête, prosaïque et minutieuse. C'est la Cuisinière bourgeoise de la férocité. Anglais, William Andrews ne voit que l'Angleterre : sa philosophie de l'histoire n'est pas moitis bornée que celle de Rudyard Kipling, encore que d'un jingoïsme plus discret. Mais le sentiment ethnique, l'infatuation nationale sont

affirmés Ici par le volontaire oubli des autres peuples qui, pourtant, ne le cédèrent en rien aux Anglais dans la cruauté des inventions pénales. Andrews a documenté son ouvrage par une lecture étendue et perspicace des archives, des registres; il a parcouru villes et bourgades^ consultant les rôles des paroisses, les écrous des prisons, les livres de compte du bourreau. Avec le goût de tourisme inhérent à la vieille Angleterre, il a fait un périple autour des châtiments abolis. C'est le résultat de sa dernière enquête qui forme le présent volume. N'y cherchez fièvre, ni tendresse, ni généralisations d'idées, mais ce qu'Andrews vous apporte dans la traduction, parfois élégante et probe toujours, de M. Paul Guérie, à savoir des faits, des docu ments de toute sorte, des matériaux que leur sécheresse môme recommande au philosophe, à l'historien. Car ce livre terre à terre soulève un monde et, pour un esprit éclairé, devient l'instigateur de puissantes rêveries. Il soulève un monde : le monde sanglant de la cruauté juridique. Ici, le magistrat est féroce, mais le justiciable n'est pas moins barbare que lui. Cai toutes ces horreurs s'accomplissent à la requête, aux applaudissements do la foule, avec même son concours. Le spectacle de la mort grise les multitudes. Lâche et sanguinaire, la populace hume avec transport l'odeur infâme du charnier; elle se délecte aux hurlements desintercis. l'availlac, Damiens ont « amusé » Paris de leur agonie épouvantable, et ne sait-on pas que la

guillotine, en France, est toujours un des plaisirs le plus courus? C'est la tauromachie des peuples adonnés à protéger les animaux. Mais, sous l'influence du christianisme, quand la religion de la mort compliquait de pieuse inhumanité le cannibalisme spécifique de l'homme, l'abomination des tortures brilla d'une splendeur merveilleuse. Nul bourreau plus sinistre que le pithécanthrope baptisé. Nulle sauvagerie comparable à celle des nations éduquées par le prêtre. Qu'était un Néron, un Tibère, un Attila, qu'étaient les ogres et les anthropophages au regard de Dominique, ou de Bossuet le Dominique de l'Inquisition, le Bossuet des Dragonnades? Le juge immiséricordieux, le chat- fourré sans entrailles appliquaient la loi sanguinaire à des justiciables non moins atroces que lui.

Mais en dehors même du christianisme, en dehors de la longue stagnation qu'il imposa au genre humain, c'est une douloureuse histoire que celle des efforts tentés pour acclimater dans les lois pénales un peu de logique et de douceur. La série initiale va de la cruauté au châtiment; c'est un premier pas vers la lumière. La marche ascendante continue; elle monte du châtiment à la défense individuelle ou sociale. Que d'ossements rompus, que de sang et quels déserts d'épouvante, depuis les limbes de la préhistoire jusqu'au marquis de Beccaria, jusqu'à cette coutume de raison et de bonté que la gratitude publique a nommée « jurisprudence de Château- Thierry » !

Ce fut, aux premiers jours, la mécnancetc de l'enfant, de l'anthropoïde incomplètement évolué, abusant de sa force pour torturer les faibles, réjoui par les tourments d'inoffensives bestioles. Dans VEchelle (MM. Poinsot et Normandy), un gamin de race cléricale arrache les yeux des pauvres oiselets. Il n'est pas rare de trouver, dans les maisons bourgeoises, d'aimables garnements qui chargent de poudre la carapace d'une tortue vivante et se délectent de l'explosion. Ce sont des attardés (Lombroso), qui du singe ancestral ont gardé l'appétit du carnage imbécile et malfaisant sans autre but que le plaisir de nuire.

A l'action réflexe de l'homme qui se venge, du père qui bat son enfant, de la multitude qui lynche un prévenu, les tribus congrégécs opposent l'action méditée du législateur, qui monte de la vindicte à l'expiation, de l'expiation à la prévention, de la prévention à la cure du délinquant, principe entrevu de Platon qui, pour son idéale République, institua le sophronistère où les coupables sont guéris du crime comme d'une infirmité.

Le Moyen Age, centre de toute ânerie et de toute hideur, invente le symbolisme des peines comme celui des remèdes : les siècles monarchiques héritèrent de ees sottises avec fidélité. Ainsi, le feu aux hérétiques, champions de l'Enfer, l'écartèlement aux traîtres, fauteurs de division, le poing coupé aux parricides et, dans l'ordre simplement correctionnel, la cucking-

stool aux femmes impudiques ou calomniatrices, le masque aux propagateurs de fausses nouvelles, aux imbriaques le tonneau. Dans V Homme qui rit, Victor Hugo enregistre la plupart des coutumes pénales en vigueur au début du xviii® siècle dans le Royaume-Uni. Voici le crayon de la cucking-stool :

Un trébuchet, dont l'appellation composée du mot français coquine et du mot allemand sthul, signifie chaise de p... La loi anglaise étant douée d'une longévité bizarre, cette punition existe encore dans la législation d'Angleterre pour les femmes querelleuses. On suspend la cucking-stool audessus d'une rivière ou d'un étang. On asseoit la femme dedans et on laisse tomber la chaise dans l'eau, puis on la retire et on recommence trois fois ce plongeon de la femme « pour rafraîchir sa colère », dit le commentateur Chamberlayne.

Le goût caricatural dans l'application des tourments appartient en propre à la Chine ainsi qu'aux peuples chrétiens. L'inquisition goguenarde ses victimes, les affuble en talamasques ; ainsi, le bourreau du Jardin des supplices découpe un mac-farlane dans la peau d'un condamné. L'horrible Jeffreys assaisonnait de compliments ironiques la flagellation d'une voleuse :

Bourreau — disait-il — je te recommande cette dame. Fouette ferme ! Fouette jusqu'au sang ! C'est Christmas 1 le temps est froid et madame aura l'ennui de se déshabiller. "Veille donc à lui réchauUer sérieusement les épaules.

A l'inverse de l'allégorie expiatoire, chère aux civilisations (?) chrétiennes, Voltaire, dans

PLATRES ET MARBRES lo3

son commentaire sur le livre Dei delitti e délie pêne, disait :

Le faux monnayeur est un excellent artiste. Il faut le faire travailler à la monnaie avec des fers aux pieds, l'obliger à graver des billets authenthiques.

« Le bon vieux temps », cher aux âmes tortionnaires, à Joseph de Maistre, à Veuillot, à Lacordaire, au libérâtre Montalembert, apparaît dans sa pouilleuse et sanglante nudité à chaque page de William Andrews. La Cité antique, amoureuse de la vie et sachant le prix de l'être humain, était avare de supplices. Les cruautés que rapportent avec indignation tels mémorialistes d'Athènes ou de Rome n'étaient que jeux d'enfant auprès des tortures inventées par les évêques et les moines. Quand le fils diEnobarbus torréfiait (avec tant de sagesse) la crapule des Catacombes pour en éclairer ses jardins, il soulevait Tindignation théâtrale des annalistes et des poètes. Qu'eussent-ils proféré, ces déclamateurs pindariques, devant les autodafés, les grillades en masse du duc d'Albe, le bûcher aux sorcières, le feu bénit mêlant dans ses tourbillons malades, hérétiques et proscrits, les névropathes, les maures, les juifs et les penseurs?

Tant que subsista le paganisme, la douceur des lois gardait les citoyens. Nos mémoires vibrent encore des imprécations contre Verres, de qui le geôlier Sertius, préludant aux Narcisso Portas, aux Henrique Marzo de la régente d'Espagne, tourmentait si cruellement ses condani-

nés, que la mort ne se pouvait acheter d'un prix assez royal : « O magnum atqiie intolerandiim dolorem! o gravem acerbamqiie fortanam! non vitam liberiim, sed mortis celeritalem pretio redimere cogebantur parentes. » [Cic. In Verrem, De suppliciis.)

Verres était un officier, ayant par conséquent une justice à lui, faisant de la loi Portia le même état que les modernes Conseils de guerre font du droit, de la justice et de la pitié. Le vol des simulacres divins, la ruine de la Sicile, tant de forfaits et tant de hontes, il combla la mesure en soumettant aux verges un citoyen romain. Du haut de sa croix, les bras étendus sur le rivage de Messine, Gavius fit entendre une clameur plus haute que le sifflement des lanières. Il attesta le nom de Rome, le droit du citoyen et, par la ruine du proconsul, racheta de l'abîme son pays infortuné.

Dès que s'établit le culte du nabi galiléen, le monde retourne à la barbarie, aux ténèbres des peuplades omophages. Un raffinement inouï dans les supplices indique seul une culture plus ancienne. Les « lentes mâchoires » de Tibère pendant quinze cents ans serviront à mordre la chair humaine. Les pontifes du culte nouveau, comme le César de Caprée, et mieux que lui, peut-être, distilleront goutte à goutte une mort épouvantable aux justes, aux martyrs de la libre pensée.

Priscillien fut le premier en date. Sa mort est caractéristique de la noirceur chrétienne.

Aucun empereur — dit Voltaire — n'avait imaginé, avant le tyran Maxime, de condamner un homme au supplice, uniquement pour des points de controverse. Il est bien vrai que ce furent deux évoques espagnols qui poursuivirent la mort des priscillanistes auprès de Maxime. Mais il n'est pas moins vrai que ce tyran voulait plaire au parti dominant en versant le sang des hérétiques. La barbarie et la justice lui étaient également indillerentes.

Jaloux de Théodose, Espagnol comme lui, du sinistre Théodose, complice de l'évêque Théophile, incendiaire du Serapeiim, il se flattait de lui enlever l'Empire d'Orient, comme déjà il avait envahi celui d'Occident. Théodose était haï pour ses cruautés ; mais il sut gagner tous les chefs de la religion chrétienne. Maxime voulait déployer le même zèle, attacher les évêques espagnols à sa fortune. Il flagornait tour à tour l'ancienne religion et la nouvelle ; c'était un homme aussi fourbe qu'inhumain, comme tous ceux qui, dans ces temps-là, prétendirent ou parvinrent à l'Empire. Cette vaste partie du monde était gouvernée comme Alger en 1766. La milice faisait et défaisait les empereurs, que très souvent elle choisissait parmi les nations réputées barbares. Théodose, opposait alors à Maxime d'autres barbares, ceux de la Scythie. Ce fut lui qui remplit les armées de Goths, et qui éleva Alaric, le vainqueur de Rome. Dans cette confusion horrible, c'était donc à qui fortifierait le plus son parti par tous les moyens possibles.

Maxime venait de faire assassiner, à Lyon, l'empereur Gratien, collègue de Théodose; il méditait la perte de Valenti-

nien II, nommé successeur de Gratien à Rome, dans son enfance. Il assemblait h Trêves une puissante armée, composée de Gaulois et d'Allemands. Il faisait lever des troupes en Espagne, lorsque deux évêques espagnols, Idacio et llhacus ou Itacius, qui avaient alors beaucoup de crédit, vinrent lui demander le sang de Priscillien et de tous ses adhérents, qui disaient que les âmes sont des émanations de Dieu, que la Trinité ne contient pas trois hypostases, et qui, de plus, poussaient le sacrilège jusqu'à jeûner le dimanche. Maxime, moitié païen, moitié chrétien, sentit bientôt toute l'énormité de ces crimes. Les saints évêques Idacio et Ithacus obtinrent qu'on donnât d'abord la question à Priscillien et à ses complices, avant qu'on les fît mourir; ils y furent présents, afin que tout se passât dans l'ordre, et s'en retournèrent en bénissant Dieu et en plaçant le défenseur de la foi, Maxime, au rang des saints. Mais Maxime ayant été défait par Théodose, et ensuite assassiné aux pieds de son vainqueur, il ne fut point canonisé.

Il faut remarquer que Martin, évêquede Tours, peut-être homme de bien, sollicita la grâce de Priscillien; mais les évêques l'accusèrent lui-même d'être hérétique, et il s'en retourna, de peur qu'on ne lui fit donner la question, à Trêves.

La mort de Priscillien fut atroce.

Deux bourreaux attachèrent ses jambes avec des chaînes et ses bras avec des cordes.

Un prêtre lui dit : « Abjure tes erreurs, Priscillien! soumets-toi à l'évêque de Rome. »

Priscillien ne répondit pas.

Les bourreaux mirent ses pieds dans un brasier.

Le prêtre le somma de nouveau d'abjurer ses erreurs et de « glorifier le Père des fidèles ».

Priscillien persista pas son silence.

Le prêtre et un moine ordonnèrent aux bourreaux d'achever leur œuvre. Les bourreaux

PLATRES ET MARBRES iol

obéirent. Ils couvrirent de plaies le corps de Priscillien et versèrent sur ces plaies saignantes du plomb fondu. Puis la peau du crâne fut arrachée; enfin on plongea une fourche rougie au feu dans les entrailles du martyr, dont le moine et le prêtre savouraient les torlures.

Priscillien expira après avoir courageusement enduré cet effroyable supplice. Il fut le premier martyr de la Libre Pensée, la première victime officiellement immolée par les prêtres de Jésus- Christ, dans l'intérêt de leur Eglise qui ne tarda pas à devenir la plus terrible ennemie du genre humain.

Les six disciples de Priscillien furent torturés comme lui.

Quant à Piiscilfien, if eutia consolation, après avoir été pendu, qu'il fût honoré de sa secte comme un martyr. On célébra sa fêle et on lui fêterait encore s'il y avait des prisciliianistes (1).

De même, le tombeau du diacre Paris ne manquerait pas de soulager encore la meute des hystériques, aussi bien que Lourdes ou la Salelte : mais le janséniste est, tout comme l'anabaptiste ou le manichéen, une espèce perdue. Le seul patriarche Synésius, primat de Monségur, attise, comme un veilleur de phare, les clartés de la Gnose pour éclairer cette JMer

(i) Cf. VoUaire, Commentaire de Beccaria, t. xxxvii, édition Collin de Plancy, Paris, 1823, et Hipp^lyte Magen, Les prêtres et les moines à travers les âges, « Publications illustrées », sans date.

des ténèbres où patauge la bêtise contemporaine. Il résiste au Démiurge et favorise les Eons. Laus sancto Plerômati I

La monotonie implacable des tortures promulgue d'âge en âge la férocité du prêtre et le cannibalisme du roi. Ce n'est pas sans raison que la brute sanguinaire des Soirées de Saint- Pétersbourg proclamait le bourreau une des assises de l'état chrétien. Il en est même la pierre angulaire, avec le soldat, bien entendu — bourreau poussé au cube — auquel est dévolu cette fonction éminemment glorieuse d'exercer le vol à main armée, objet suprême, objet unique du patriotisme le « plus éclairé ».

Dès les premières tentatives de la pensée humaine vers l'affranchissement, dès que s'affirme la révolte initiale de l'esprit contre les « hommes obscurs », la tyrannie et la déprédation du clergé un rituel inquisitorial est sur le champ promulgué. Les jésuites d'Espagne, par l'entremise de la hideuse Christine, leur servante, n'ont eu, à quinze siècles d'intervalle, pour Aschéri, Noguès, Thioulouze, qu'à reprendre les tourments dont leurs compatriotes Idaco et Ithacus accablèrent Priscillien (1). Les Alfredo

(1) Leur mentalité reste la même, leurs procédés ne varient pas. L'abr^itissementet le massacre, le vol à main armée — quand l'escroquerie est impraticable — tels sont les bienfaits du cbrislianisme, invariablement,

Dans les Annales de la Sainte-Enfance (décembre 1901),

Péflas, les Narcisse Portas, le juge infâme Enrique Marzo recommencent, avec plus de cabotinage peut-être, mais d'un cœur non moins atroce, les abominations des Nithard, des Boguet, des Rémigius. Ils savent comment arracher les ongles, brûler à petit feu, écraser les

Marie-AugU3tine Balin, une de ces mégères papelardes qae l'antiphrase populaire traite de « bonnes sœurs», écrit de Mandchourie tvec un ton de gentillesse :

« Les Russes devenaient de plus en plus furieux contre les Chinois. Ils tuaient sans pitié tous ceux qu'ils rencontraient : •n moins de cinq minutes nous les avons vus en tuer six : nous étions terrifiées deyant ce spectacle ! »

Plus tard, la « bonne sœur » ayant suivi l'armée russe, s'accoutume aux égorgements.

«I Deux mille soldats chinois nous attendaient à San-Sing pour nous massacrer... mais la veille, quatre mille Russes étant descendus du Nord, prirent le fort, firent sauter l'arsenal et tuèrent tous les soldats chinois, de sorte que nous n'en vîmes pas un »eul aux bords du fleuve. Deo gratins \ nous étions sauvées. »

L'assassinat de deux mille Chinois par quatre mille Russes délecte la fille Balin. Mais ce n'est pas tout :

« Une chose nous fit plaisir. Une pauvre maison brûlait à côté d'une superbe pagode; je me disais : Quel dommage que le diable ne soit pas brûlé 1 A l'instant môme, un cosaque allume un fagot de paille, le porte à la pagode et la fait flamber. Quelle bonne action t Nous en avons ri de bon cœur!

• Une autre fois, nous avons vu, avec quel plaisir I les soldats russes renverser les idoles gigantesques, les brisant à coups de sabre : nous partagions leur bonheur. »

L'incendie, la ruine, le pillage, comme au temps oh la populace que fomentait l'évêque Cyrille écrasa Hypathie à coups de pierres, enivrent déplaisir évangélique cette pieuse truie. Elle eût apporté son cotret au bûcher de Jean Huss. Et, missionnaire du peuple de Diderot, de "Voltaire, de Claude Bernard, de Renan, de Clémence Royer, elle emprunte au limier du Saint-Office le brandon incandescent qui dévore jusqu'au dernier vestige des civilisations. C'est pourquoi Waldeck-Rousseau, et les mmistres ses porte-coton, et la Chambre sa servante, ne manqueront point de voter, avec l'argent de la France, une monstrueuse indemnité pour les pirates en soutane, les femelles à cornettas et à bavolets. (Février 1902.)

iCO PLA.TUES ET MARBRES

pjniloires, émasculer par la faim, exaspérei par la soif, le tout afin que l'épiscopat espagnol garde un trône où le scrofuleux héritier d'Alphonse XII accomplira les basses œuvres du Gésu.

Dès le IV® siècle, le cérémonial est ordonné. Il n'est fibre du corps humain qui ne puisse devenir, grâce à l'ingéniosité cléricale et monarchique, le siège d'une épouvantable douleur. Le brodequin brise en mille éclats les os des jambes; par-dessus les coins, on « voit issir la moelle ». Dans la chambre de torture, on arrache par petites touffes les poils du patient; car les successeurs de Dominique ou de Pierre de Castelnau dépassent de beaucoup en fureur meurtrière le Delaware ou le Pied-Noir, qui se contentent de scalper leur ennemi. Dans les plaies vives, on coule de l'huile bouillante, du plomb fondu; on insère des épines entre l'ongle et le doigt; on allume sous les victimes des feux ménagés de telle sorte que la mort n'apporte pas une brusque terminaison à leurs géhennes. On essorille: on arrache le sexe, les mamelles avec toutes sortes de raffinements et de subtilités. Près du bourreau se tient un médecin plus ignare et presque aussi infante que ceux qui, de nos jours, constatent les « miracles » à Lourdes et autres casinos sacrés.

L'homme en robe noire instruisait l'homme en souquenille rouge. Il dosait la torture et gardait le patient d'une fin libératrice. L'estrapade rompait les membres, disloquait les articulations.

La question de l'eau faisait éclater comme une outre pleine le sorcier ou l'hérétique. Le Moyen Age, cependant, négligea, la plupart du temps, une fioriture inventée par Tibère, « grand maître en la science de bourrellerie » et digne de l'approbation de tous les papes, de tous les rois qui, depuis les Césars, se baignèrent dans le sang des opprimés :

De tant de sortes de tourments qu'il inventa, celui-ci me semble plus cruel. Après avoir fait enyvrerdes hommes par malice et à force de boire, il commandait qu'on leur liast fort étroitement les membres virils, et ainsi il les faisoil grossir et tendre, non sans endurer un cruel tourment de Turinc et des petites cordes de boyau dont ils étoient liez (1),

Chaque élément concourait aux exécutions publiques ou secrètes. Le feu surtout permettrait de varier l'horreur de la questi^m, depuis le fer rouge, la marque, les compèdes, la lampe ardente, jusqu'à l'autodafé. Quand, excrucié par la question préalable, les chevilles rompues, les jambes fracassées, les bras en loques, le juif ou l'hérétique, le savant, l'honnête homme avaient épuisé les formes diverses de la méchanceté apostolique ou royale, sur le martroy, au quemadero, le bûcher consumait ces restes lamentables. Lafîemas, complice de Richelieu, permettait aux capucins Lactancc et Tranquille de

(i) Histoire des Empereurs romains, avec leurs portraits en taille douce, écrite en latin par Suétone et traduite en frui^çnis par D. B. — A Paris, chez Nicolas de Gras, au troisicnie pillier de la Grande Salle, à l'L couronné, mdcxcxi.

162 plAlTres et marbres

cinérer vivant le misérable Urbain Grandier, ce pendant qu'à travers les nuages de la fournaise, « tendant au ciel ses bras dont le feu a déjà fait des os de squelette », le sublime confesseur William Hawkes attestait sa foi plus brûlante et plus haute que la flamme dévoratrice :

Tu as ici ton rang, ô invincible Haux ! Qui, pour avoir promis de tenir les bras hauts Dans le milieu du feu, si du feu la puissance Faisait place à ton zèle et à la souvenance. La face était brûlée^ et les cordes des bras En cendres et charbons étaient chutes en bas, Quand Haux en octroyant aux frères leur requête, Des os qui furent bras fit couronne à sa tête.

(Agrippa d'Aubigné.)

Pour la Féodalité, plus tard pour la Monarchie, en tout temps pour l'Eglise, les exécutions de mécréants furent un mode précellent d'acquérir la propriété.

Reginald Front de Bœuf qui, dans les souterrains de Torquilstone, menace le vieux Isaac de le coucher sur des barres de fer préalablement rougies, tandis « qu'un esclave sarrazin frottera ses membres d'huile, pour empêcher que le rôti ne brûle » (Waller Scott^ Ivanhoë), n'est pas issu tout entier de la fantaisie épique du romancier calédonien. Pour extorquer aux Juifs leurs trésors, le roi Jean pratiquait des méthodes analogues aux expédients préconisés par M. Edouard Drumont, l'homme aux « chemises soufrées ».

PLATRES ET MARDRE3 1G3

Ayant fait. enfermer dans un de ses châteaux un israélite opulent, il lui fit arracher tous les jours une dent, jusqu'à ce que le prisonnier, voyant la moitié de sa mâchoire dégarnie, eût consenti à payer une somme énorme dont le tyran voulait s'emparer (1).

(1) Les héritiers du Cœur-de-Lion n'apportaient aucune retenue dans leur antisémitisme :

« Si le roi (Edward 1", 1274-1307) trouvait de l'opposition dans ses tentatives de pillage, il existait une race d'hommes à qui (sic) il semblait permis de piller et d'opprimer avec impunité. Les juifs s'étaient originalement introduits en Angleterre sous Guillaume le Conquérant, et, quoiqu'ils fussent liés par de grandes restrictions, sujets à beaucoup d'extorsions et souvent égorgés par la populace, ils avaient, dans le cours de deux siècles, considérablement augmenté en nombre et en opulence. Ils étaient établis dans toutes les villes commerciales. Mais leur principale résidence était un quartier de Londres distingué par le nom de Juiverie. Ils obéissaient, sur toutes les affaires spirituelles, h un grand prêtre de leur choix, confirmé par une patente de la couronne; pour le temporel, ils se trouvaient placés sous la juridiction d'un officier chrétien, nommé par le roi, et appelé le Justicier des juifs. On a déjà dit qu'ils prêtaient de l'argent à intérêt; les amendes, les confiscations, les tailles et subsides des gouvernements féodaux leur donnaient de nombreuses occasions d'exercer leur industrie favorite. Ils avaient trouvé un protecteur dans le roi Henri, quoiqu'il leur en eût coûté des sommes énormes. Edward (il est difficile de rendre raison de sa politique) avait toujours passé pour leur ennemi et leur persécuteur. Il est aisé d'expliquer la haine du peuple qui les regardait comme de race maudite, descendant de ceux qui avaient crucifié le Sauveur et comme usuriers accaparant les richesses et même le nécessaire des chrétiens (Cf. la collection de la Libre Parole). Mais pourquoi le roi, supérieur, comme il semblait l'être, aux préjugés du vulgaire, se montrait-il leur ennemi plus qu'aucun de ses prédécesseurs et se privait-il lui-même d'une ressource qu'ils avaient si souvent employée avec tant de succès? Dans la première année après son couronnement, on défendit aux juifs d'élever des synagogues, de tenir aucun fief, ou aucun franc-tènement, et de prendre aucun intérêt pour prêt d'argent. Tout Israélite, dès l'âge de sept ans, dut porter, sur la partie la plus apparente de son vêlement, deux bandes de drap jaune de six pouces de large, comme marque distinctive, et les individus des deux sexes furent, dès l'âge de douze ans, assujettis à une capitation de trois pences, qui se payait annuellement à Pâques. Exclue de toutes les sources

iG4 PLATRES ET MARBRBS

Apres une résistance héroïque de trois siècles, le pays albigeois enrichit de ses dépouilles, inquisiteurs méridionaux rapaces barons du Nord, jusque au temps que, pressuré, affaibli, ruiné d'hommes et de courage, il passa, au xin^ siècle et par l'intermédiaire d'un cadet entre les mains du stupide Louis IX, ce roi de France que les prêtres canonisèrent sans doute, à cause qu'il n'était pas possible d'en trouver un qui fût plus inepte, plus malfaisant et carnassier.

de bénéfices, celle race adopla d'aulres expédients pour faire de l'argent ; elle se mit à rogner les monnaies, délit dont la découverte fut difficile tant que dura l'usage légal de couper les pences d'argent en demi-pence et farlhings. Ce crime doit avoir été général dans leurs familles, si nous en jugeons par le châliment (1279). Le même jour, tous les juifs soupçonnés de quelque délit furent arrêtés : le peu d'argent rogné que l'on trouva chez eux fut regardé comme la preuve évidente de leur culpabilité : une commission spéciale s'occupa de les juger pendant plusieurs mois : on en pendit à Londres deux cent quatre-vingts des deux sexes, et peut-être bien un plus grand nombre dans -le reste du royaume, et l'on confisqua au profit de la couronne leurs maisons et toutes leurs propriétés.

Ce peuple malheureux n'avait pas cependant fourni assez de victimes. En 1287, à un jour marqué (2 mai), tous les juifs de l'Angleterre, sans distinction d'âge ni de sexe, furent arrêtés, jetés dans les prisons et retenus au cachot jusqu'à ce qu'ils eussent racheté leur liberté par un présent de douze mille livres (pounds) pour le roi. Trois années après, leur sort fut fixé (31 aoiil). Il fut ordonné par une proclamation à toute la race de quitter le royaume à jamais dans le court espace de deux mois et .<50us peine de mort. Le nombre des exilés à qui le roi donna des passeports et accorda un secours suffisant pour leur voyage, s'éleva à soixante mille cinq cent onze. Mais leurs maisons et leurs terres, leurs trésors et leurs créances, tout fut confisqué au bénéfice de la couronne. On dit que, durant le passage, il en périt un grand nombre par la haine ou l'avidité des mariniers, dont plusieurs furent ensuite convaincus et subirent la peine de leur crime. (John Lingard. Histoire d'Angleterre, t. III, trad. par M. le chevalier de Roujoux. Paris, Carié de La Charie, édit. 1825.)

PLATRES ET MARBRES ICo

Les confiscations engraissaient la monacaille fainéante. Le Saint-Office, non content de réduire en cendre juifs, maures, cathares, albigeois, protestants, magiciens, astrologues, « possédés », héritait de leurs biens, les engloutissait dans ses coffres insatiables — ainsi, Caligula ou Néron « acceptaient » l'hoirie des condamnés à mort.

Ce n'était pas l'escroquerie onctueuse du clergé moderne et des congrégations « expulsées ». C'était le vol à main armée des Chauffeurs ou de Mandrin.

Diane de Poitiers demandait à son royal et gâteux amant le don d'un réformé comme celui d'un joyau.

Elle battait monnaie à la place de Grève. Pour les protestants, ce fut la féroce Diane de Tauride. Elle les dépouillait en les égorgeant sur son autel. La « Vactie à Colas », comme on appelait alors la Réforme, fut sa vache à lait et à sang.

(Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux, xiii).

La noblesse et le clergé de France vécurent, au xvii^ siècle, de la proscription des huguenots. A cette époque, ruiné par ses catins on ne peut plus duchesses, par ses guerres et par ses bâtiments, le vieil époux de la Maintenon, avec un cynisme tout monarchique, se prostituait au juif Samuel Bernard, grand « acquéreur » de parpaillots. Louis XIV préludait ainsi aux comportements de Louis-Philippe — arrière petit-fils de sa bâtarde — lequel, vers 1840, flagornait la première baronne de Rothschild,

C'était le « bon vieux temps ». William Andrews, pour la Grande-Bretagne seulement, recueille un spicilège des mieux fournis. En Ecosse, l'usage s'est conservé, jusqu'au début du xix^ siècle, de donner des fêtes publiques avant ou après l'exécution. Il est vrai que l'on ne mangeait pas tout à fait le corps du pendu. Le christianisme est une loi de douceur et d'abstinence, comme il appert de Flamidien. L'Eglise, d'ailleurs, tient beaucoup aux jours maigres. On se contente d'arroser le cadavre

... et la cave épuisée Fait couler à pleins brocs une liqueur aieée,

ce pendapt que les suppôts de Thémis bâfrent du plum-pudding. On bamboche autour du pilori et de la potence, comme dans la tour de Ravenswood. A Paisley, juges, greffiers, aldermen s'emplissent de bière double et de claret. Ils font carrousse le jour même du supplice et n'hésitent point à dévorer d'un seul coup plus de quatre-vingts pistoles en l'honneur du défunt. Ce sont les épices du gibet, la ripaille de la mort.

La question ouvre l'appétit du magistrat. Non seulement « elle fait passer une heure ou deux », mais elle déchaîne agréablement le pourceau compliqué d'hyène qui grogne dans le fond des « diables engiponnés ». Le cabaret Paxlon, à Edimbourg, était fort achalandé pour ces sortes

de repas. C'est à la taverne de Cleribug que le capitaine Mannering va consulter son avocat Pleydell, en train de s'ivrogner, comme d'habitude, le samedi au soir.

Sous Henri VIII, soixante-douze mille exécutions donnèrent à la vieille Angleterre un spectacle nouveau toujours et toujours applaudi. Les gibets font partie de la chose municipale. C'est à leur présence qu'un village, qu'un bourg, un hameau de quelques feux doit son existence économique; c'est aux portes des églises que s'enchâssent le^ carcans!

Andrews abonde là-dessus en historiettes patibulaires ; avec son calme imperturb.é, il narre les « usages curieux », les « singulières anecdotes » et rend hommage, en passant, à 1' « humanité de la nation anglaise » :

j'admire en tout ceci

De quelle allure aimable, ainsi qu'en son domaine, De supplice en supplice Olivier se promène; Quille l'un, reprend l'autre et va sans trébucher Du fagot au licol, du gibet au bûcher! Comme il en fait jaiUir mille grâces cachées! »

(Victor Hugo Cromwell.)

Les bois de justice, les arbres secs, les fourches où Gwinplaine heurte un pendu goudronné, concourent à l'agrément du paysage ainsi qu'à l'information des pérégrins.

h' Itinerariiim Anglicœ d'Ogilby (xvii® siècle) trace un itinéraire tout à fait galant à travers les ruisseaux, les forêts, les moulins à vent, et toujours, comme étoile indicatrice, un gibet à l'ho-

rizon. Pour aller de Frampton, Wilberton et Sherbeck à Nottingham, « vous gardez toujours votre droite et trouvez sur la gauche une potence au-dessus du pont de pierre ». Si le voyageur continue, il jouit encore d'une perspective dont les lakistes n'ont pas suffisamment adorné leurs poèmes; car « en quittant Nottingham, après avoir passé le gibet, on monte sur une petite colline... » Aussi, la bonne foi d'Andrews n'est pas douteuse quand, sérieux comme un âne qu'on émouche, il opine que la hart fut-, en Angleterre, « le genre de peine capitale en usage pendant de longs siècles et même encore aujourd'hui; car on a bien, pour donner la mort, employé d'autres modes de supplices, mais aucun comme celui-là n'a reçu une application générale ». Pour n'être pas formulé dans un langage exquis, l'apophtegme n'en est pas moins divertissant.

Outre le gibet si plantureux en corbeaux que Bewick, dans les Oiseaux d'Angleterre, n'assigne pas d'autre futaie aux corneilles, choucas, freux et corvinés de toute espèce qui, malgré les huiles empyreumatiques, dévorent les pendus ; outre le gibet et le fouet saxon, ne discernant pas l'homme d'avec l'animal (si peu distincts au Moyen Age) ; outre les ceps, le pilori, la marmite d'eau ou de graisse bouillante pour les empoisonneurs et les sorciers; outre enfin les épreuves juridiques dont le résultat heureux, néfaste, peu importe, aboutissait à la mort du patient : l'ordalie par le fer rouge, l'immersioû

OU les breuvages empoisonnés dont la vertu probatoire ne donnait un espoir d'impunité qu'aux gredins les plus endurcis, la miséricordieuse Angleterre tenait en réserve, pour certains délits, un châtiment qu'Andrews n'hésite pas à qualifier de « cruel et de barbare ». C'est la presse à mort, dont Victor Hugo dramatisa les épouvantes dans l'un des plus mémorables chapitres de YHomme qui rit. Le jeune lord Fermain Clancharlie, abandonné par les comprachios et retrouvé dans une baraque de saltimbanques, doit être confronté avec le misérable qui en a fait un monstre :

L'homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce haillon hideusement pudique qu'on pourrait nommer la feuille de vigne du supplice, et qui était le succingulum des Romains et le christipannus des gothiques, duquel notre vieux jargon gaulois a fait le cripagne. Jésus, nu sur la croix, n'avait que ce lambeau.

L'effrayant patient que considérait Gwinplaine semblait un homme de 50 à 60 ans. 11 était chauve. Des poils blancs de barbe lui hérissaient le menton. 11 fermait les yeux et ouvrait la bouche. On voyait toutes ses dents. Sa face maigre et osseuse était voisine de la tête de mort. Ses bras et ses jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre, faisaient un X. Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six grosses pierres. Son râle était tantôt un souffle, tantôt un rugissement.

Le shérif, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table, de la main qu'il avait libre, sa verge blanche et la dressa en disant :

— Obédience à Sa Majesté.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d'un glas, sans un geste, aussi immobile que le patient, le shérif éleva la voix.

Il dit :

— Homme qui ôles ici lié de ciiaînes, écoulez pour la dernière rois la voix de la justice. Vous avez été extrait de votre cachot et amené dans cette ^eôle. Dûment interpellé et dans les formes voulues, fornialiis v^rbis pressus, sans égard aux lectures et communications qui vous ont été faites et qui vous vont être renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence et vous avez refusé de répondre au juge. Ce qui est d'un libertinage détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du cashlit, le crime et délit d'oversenesse.

Le sergent de la coiffe, debout à droite du shérif, interrompit et dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre :

— Overhernessa. Lois d'Alfred et de Godrun, chapitre vi. Le shérif continua :

— C'est pourquoi, homme, puisque vous n'avez pas voulu vous départir du silence, bien que sain d'esprit et parfaitement informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenne, et vous avez été, au terme des statuts criminels, mis à l'épreuve du tourment dit « la peine forte et dure ». Voici ce qui vous a été fait. La loi exige que je vous en informe authentiquement. Vous avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de vos vêtements, vous avez été couché tout nu k terre sur le dos, vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et

'on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez porter. « Et davantage », dit la loi.

— Plus que, aftirma le sergent.

Le shérif poursuivit :

— En cette situation, et avant de prolonger l'épreuve, il vous a été fait, par moi, shérif du comté de Surrey, sommation itérative de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré dans le silence, bien qu'étant au pouvoir des gênes, chaînes, ceps, entraves et ferrements.

— Aiiachiementa legalia, dit le sergent.

— Sur votre refus et endurcissement, dit le shérif, étant équitable que l'obstination de la loi soit égale à Tobstinalion du criminel, l'épreuve a continué, telle que le com-

TLATUES ET MARBRES 471

mandent les édits et textes. Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger.

— Hoc est super jejunare, dit le sergent.

Il y eut un silence. On entendait l'afireuse respiration sifflante de l'homme sous le tas de pierres. Le sergent, en droit compléta son interruption :

— Adde augmentam abstinentix ciborum diminutione. Comueludo britannica, article 50 i.

Ces deux hommes, le shérif et le sergent, alternaient; rien de plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre répondait à la voix sinistre; on eût dit le prêtre et le diacre du supplice célébrant la messe féroce de la loi.

Le shérif recommença :

— Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger. Le deuxième jour on vous adonné à manger et pas à boire; on vous a mis entre les dents trois bouchées de pain d'orge. Le troisième jour on vous a donné à boire et pas à manger. On vous a versé dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d'eau prise au ruisseau d'égout de la prison. Le quatrième jour est venu. C'est aujourd'hui. Maintenant, si vous continuez à ne pas répondre, vous serez laissé là jusqu'à ce que vous mouriez. Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours à sa réplique, approuva :

— Mors rei homagium est bonse legi.

— Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement, repartit le shérif, nul ne vous assistera, quand même le sang vous sortirait de la gorge, de la bai'be et des aisselles, et de toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu'aux reins.

— A throtebolla, dit le sergent, et pabu et subhircis, et a grugno usque ad crupponum.

Le shérif continua :

— Homme, faites attention. Car les suites vous regardent. Si vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous ne serez que pendu, et vous aurez droit au meidefeoh, qui est une somme d'argent.

— Dainnum confitens, dit le sergent, habeat le meldefeoh. Leges Inx, chapitre xx.

— Laquelle somme, insista le shérif, vous sera payée ea

doUkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie puisse être employée, aux termes du statut d'abolition, au troisième de Henri cinquième, et aurez le droit de jouissance de scortum ante ynorlem, et serez ensuite étranglé au gibet. Tels sont les avantages de l'aveu. Vous plaît-il répond re à justice ?

Le shérif se tut et attendit. Le patient demeura sans mouvement.

Le shérif reprit :

— Homme, le silence est un refuge oij il y a plus de ris, que que de salut. L'opiniâtreté est damnahle et scélérate. Qui se tait devant justice est félon à la couronne. Ne persistez point dans cette désobéissance non filiale. Songez à Sa Majesté. Ne résistez point à notre gracieuse reine. Quand je vous parle, répondez-lui. Soyez loyal sujet.

Le patient râla.

Le shérif repartit :

— Donc, après les soixante-douze premières heures de l'épreuve, nous voici au quatrième jour. Homme, c'est le jour décisif. C'est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation.

— Qaarta die, frontem ad frontem adduce, grommela le sergent .

— La sagesse de la loi, reprit le shérif, a choisi celte heure extrême, afin d'avoir ce que nos ancêtres appelaient « le jugement par le froid mortel », attendu que c'est le moment où les hommes sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent appuya :

— Judicium pro frodmortell, quod homines credendi sint per suum y a et per suum na. Charte du roi Adelstan, tome K, page 173.

Il y eut un instant d'attente, puis le shérif inclina vers le patient sa face sévère.

— Homme qui êtes là couché à terre...

Et il lit une pause.

— Homme, cria-t-il, m'enlendez-vous?

L'homme ne bougea pas.

— Au nom de la loi, dit le shérif^ ouvrez les yeux. Les paupières de l'homme restèrent closes.

Le shérif se tourna vers le médecin, débouta sa gauche.

— Docteur, donnez votre diagnostic.

— Probe, da diagnosticum, fil le sergent.

Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale, s'approcha de l'homme, se pencha, mit son oreille près de la bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l'aisselle et à la cuisse, et se redressa.

— Eh bien, dit le shérif.

— Il entend encore, dit le médecin.

— Voit-il? demanda le shérif.

Le médecin répondit :

— II peut voir.

(Victor Hugo, L'Homme qui rit, lib. IV, cap. v.)

A la plèbe sanguinaire, au juge sans entrailles faisait échec la victime endurcie. Au bourreau impitoyable répondait le prévenu stoïque. Ce « charme de taciturnité », où les démonologues trouvaient le sigilliim Diaholi en attendant que la science y reconnût un des caractères essentiels de l'hystérie, est assez commun dans ces jours exécrés. L'excès des maux engourdit à la manière du chloroforme et prête au dernier des laboureurs une constance de héros.

Je sçais — dit Montaigne (Essais, lib. II, cxxxii) — qu'il s est trouvé de simples païsans s'eslre laissez griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts à tout le chien d'une pistole, poulser les yeux sanglants hors de la teste, à force (lavoir le front serré d'une chorde, avant que de s'eslre seulement voulu mellre k rcnçon... combien en a-ton veu se laisser patiemment brasier et rostir pour des opinions empruntées d'aultruy, ignorées et incogneues?

Grippeminaud lui-même usait ses « gryphes » sur la couenne du bélître, aussi dure que le cuir du buffle ou du rhinocéros.

174 PLATRES ET MARBRKS

La décollation, réservée aux grands personnages, était la peine la plus douce et la plus noble en même temps. Guillaume le Conquérant la réserva expressément à l'aristocratie. Les échai'auds de Withehall (1649) et de Fotheringay (1587) virent tomber deux têtes royales : spectacle vengeur et consolant! Jane Gray (1554), après Anne de Boleyn (1536), posa aussi pour mourir,

Sur le funèbre bloc sa tête pâle et belle.

Et ce fut le billot visqueux de la Tour de Londres qui reçut un dernier baiser de ces lèvres charmantes! Jane Shore, en sa qualité de bourgeoise, femme d'un orfèvre de Lombard Street, endura les affronts du sinistre Richard III « brouillé avec l'amour dès le ventre de sa mère ». Elle paya de cruelles humiliations les jours de splendeur et la tendresse d'Edward IV. (Cf. le drame de Rowe infiniment supérieur à la plate et niaise adaptation d'Andrieux.)

Néanmoins, ce n'était pas toujours à la face que, pareille aux meurtriers de César, ferifacienif la vengeance de leurs proches atteignait les rois. Les exécutions du sinistre Glocester sont enveloppées de mystère^ comme celles d'un despote oriental. Quelques muets d'Ildiz-Kiosk en eussent été les ministres pertinents. Et quel supplice digne d'une Roxane frénétique, cette farce machinée en 1327, par Mortimer, le sanglant « paramour » d'Isabelle de France, calvaire d'Edward II, sous le fouet de John Maltravers,

exécution du prince voluptueux empalé avec des barres de fer rouge sur le cadavre de son amant! (1).

Les royaumes du continent prodiguent aussi les échafauds. Les têtes les plus hautes sont tranchées par la main du pautonier : Biron, Cinq-Mars, Montmorency, Egmont, victimes des passions hideuses que fomente la royauté.

Si la hache atteignait les grands, c'est sans nulle retenue que la potence châtiait la racaille bourgeoise et populaire. En 1817, Cruikshank vit pendre à Old Bayley une dizaine de personnes, dont deux femmes coupables d'avoir fabriqué, peut-être, mais à coup sûr propagé de fausses bank-notes. Cette monstrueuse crucifixion inspira au caricaturiste de nobles sentiments et l'un de ses plus mauvais croquis

Ce n'est pas la moindre vertu d'Andrews que de savoir dater. Il est précis et chronologue. Il

(!),..• On l'affubla (Huges Spenser) d'une robe noire avec les armes de sa famille renversée; on lui posa un rouleau d'orties sur la tête ; on le pendit à une potence élevée de cinquante pieds, au milieu des acclamations et des huées de la populace. A peu de distance au-dessous de lui, on supplicia aussi Simon de Reading, fidèle serviteur qui avait toujours partagé les diverses fortunes de son maitre. On décapita, en outre, le comte d'Arundel et deux autres gentilshommes : ils étaient restés neutres durant toute l'invasion, mais on les accusait d'avoir consenti à la mort du duc de Lancastre. Aux yeux du public, tout leur crime était de posséder des terres contiguës à celles du mignon de la reine à qui elles furent bientôt données. (John Lingard, loc. cit.)

permet de comparer et d'établir des synoptiques entre les œuvres de la justice et les œuvres de l'esprit. L'intelligence humaine cherche, découvre, imagine et se souvient. Le juge, ossifié dans la nocuité pédantesque, promulgue les supplices avec une quiétude imbécile que ne troublent ni les lumières conquises, ni le déclin des mœurs vers la pitié. Rien de la boucherie afflictive ne tombe en désuétude. De 1673 à 1717, Dryden, Pope, Addison peuvent, à chaque instant, repaître leurs yeux du gibet national. En 1683, du vivant de Sydenham, un fou assassin de 19 ans, André Mill, est branché à la potence de Merrington, dans le comté de Durham. (Depuis vingt ans, le jury a fait guillotiner Kaps, Louis Menesclou, Vacher (1), tous trois irresponsables, uniquement parce que leurs

(1) Vacher, de si horrible mémoire, n'était qu'un malade dangereux. L'ayant rencontré sur le trimard, j'ai parlé avec lui à peu près pendant cinq minutes; quand je le quittai, j'étais mal à l'aise, impressionné comme quand on rencontre une bêle venimeuse, un monstre (il se croyait envoyé de Dieu, être sur la terre pour accomplir une grande mission). Il m'assurait avoir vu Dieu de ses yeux, comme il me voyait moi-même, et en avoir reçu cette mission qu'il était chargé d'accomplir; en un mot, c'était un homme très chrétien, peut-être un peu plus fou ou plus croyajit que les autres. Il me fit voir son livret militaire; il avait été sergent : c'était donc aussi un bon patriote, intolérant, sanguinaire comme tout bon patriote et chrétien doit être. N'était-il pas dans la tradition rehgieuse quand il cherchait à immoler et qu'il immola les plus blanches brebis, c'est-à-dire les plus innocentes victimes expiatoires qui lui tombèrent sous la main ? Est-ce que les holocausteg humains n'ont pas été en grand honneur dans les religions? Est-ce que les grands sacrificateurs, les grands prêtres ont été dénoncés comme des criminels, des monstres? Non, au contraire : ils étaient admirés.

« forfaits » avaient mis en branle ce qui tient lieu de cœur aux épouses des bourgeois.) En 1744-1745, les savants Graham, Folkes sont contemporains d'Eugène Aram, instituteur supplicié; en 1721, Newton scrute les lois du monde, Swift, en modifiant Téchelle des proportions humaines, découvre le néant de la puissance, de la gloire et de la beauté, ce pendant que la « presse à mort » fonctionne sans relâche, écrasant des poitrines, comme le char de Djaggernaut. Au temps même de lord Byron, de Macpherson, de Watter Scott, de Brougham, de Macaulay, un autodafé à Lincoln (1772), les blasphémateurs au pilori (1812), les faux témoins ferrés aux pieds (1830) montrent que la vieille abominable justice est toujours implacable aux malheureux, qu'elle se raille de leurs plaintes, comme l'écuyer Ralph, des mésaventures d'Hudibras, tourmenté dans les ceps, à la diligence du cauquemarre Sidrophel.

De nos jours, en France, quand un écrivain probe et fier crache son dégoût à la face des pantalons qui gouvernent la troisième République, un coup de téléphone venu de l'Intérieur met sur pied le quatuor de laquais dont se compose la IX^ chambre correctionnelle : aussitôt l'écrivain est condamné à un an de prison,

Abraham entendait Yaveh lui prescrivant de sacrifier, de brûler son fils. Vacher aussi disait l'enlendre et, en me quittant il affirina que j'entendrais parler de lui; le malheureux, il obéit aux ordres divins. (Emile H.\meun, Le Flambeau, Vienne (Isère), 19 janvier 1902.)

exactement la moitié de la peine que subit le frère Coq, mariste, pour avoir, sans l'agrément du père de famille, sodomisé le petit Detollenaëre, auquel, par surcroît, il a communiqué la syphilis!

Autrefois, en Angleterre, le sort des gens de lettres semble avoir été presque aussi misérable. Ici, la chronologie de la cruauté pénale est concordante avec celle du progrès intellectuel. Presque toutes les victimes sont des porteflambeaux de la pensée affranchie. Pour une mauvaise pointe sur les favoris de Richard III, Collingbourne est décapité, sa poitrine ouverte, ses restes pantelants jetés au feu. Les évoques Bancroft et Wifting brûlent et condamnent Les Amours d'Ovide, traduits par Marlowc. Les écrits de Milton sont pareillement livrés aux flammes (sans doute vers une date postérieure à celle que donne Andrews : 27 août 1659; Charles II n'est rentré qu'en 1660). Et le martyrologe continue. Incarcéré, déchu, essorillé, le D'' Leighton, en 1630; flagellés, LitLburne et Waston en 1628, William Prym en 1633; exposés au pilori, le doux Benjamin Keach, en 1664; Daniel de Foë, en 1704 (Pope plaisante indignement, tandis que la foule s'attendrit, couronne de fleurs la victime et suspend des guirlandes au poteau d'infamie). Atwood (1766), Wilson (1793) furent condamnés à l'exposition, l'un pour philosophie de l'histoire, l'autre pour badinage satirique. Wilson, trop indigent, inhabile à payer l'amende, prit la fuite, gagna le

PLATRES ET MARBRES i79

Nouveau Monde et découvrit les oiseaux! Il ne faut pas oublier que ces condamnations atroces furent la plupart édictées sous des princes que l'Histoire, l'Académie et les jésuitières congratulent pour avoir épandu leurs bienfaits sur les gens d'esprit, vaqué à la protection des lettres et des arts !

Après quoi (et après pendaison, bûchers ou bastonnades), les magistrats d'ordre municipal et judiciaire prennent place à table, hument le pot comme des dieux. Ils ont accompli un ojeste de civilisation. De môme, une commune est ifî= capable de tenir marché si elle ne possède au moins un pilori. L'instrument de torture sert à établir la capacité civile d'une agglomération menu réfractaire au havage du bourreau). Tel le Sénon, qui ne pouvait se marier qu'après avoir égorgé un ennemi. C'est par là que les peuplades religieuses et guerrières accréditent le domine de l'Autorité.

Il serait présomptueux de dire que le progrès, « celle idole des gobe-mouches », ait amendé Tordre ancien.

Beccaria, Voltaire, Diderot, la Révolution française n'ont édulcoré ni les lois, ni les mœurs. La cruauté se masque d'hypocrisie, et rien de plus. Au lieu des tenailles, des crocs, des araignées, des escarpins et des lanières, dans sa lâcheté sournoise et malfaisante, la bourticoisie

180 PLATRES KT MARBRES

capitaliste a ordonné des supplices qui, pour être moins formels, ne le cèdent en rien aux pratiques des anciens tourmenteurs. Le monde moderne exècre à ce point les misérables qu'il a inventé la philantropie. En quelques mois, la prison cellulaire tue un homme, rompt ses membres comme la question et lui vide, en outre, le cerveau. Elle ne remonte guère qu'à 1786. Les quakers de Philadelphie, avec la méchanceté glaciale et méthodique du protestantisme, organisent dans Vanut-Street les premiers cachots d'isolement. Auburn (1816) construit une geôle pareille : mais les prisonniers deviennent fous. En 1833, Gustave de Beaumont, économiste, prédicant de l'amélioration par le séquestre, et Tocqueville, autre doctrinaire, inspirent les bâtiments de Mazas, où Louis-Napoléon, en 1851, les fait incarcérer : « Il n'est pas mauvais

— dit alors Victor-Hugo — que le législateur tâte de sa loi. » La prison de Fresne-lès-Rungis

— un chef-d'œuvre! — exalte jusqu'à la folie homicide les raffinements du régime cellulaire, de la claustration. Le prisonnier de cet écrou, même à la promenade, ne sort qu'emmitouflé d'une cagoule. Il ne peut chanter, ni parler, ni fumer. C'est la tombe, moins le repos. Car l'Etat, qui voie ces pauvres malfaiteurs, les oblige à travailler « pour quatre sous par jour » !

Oui, la plate horreur de la prison moderne surpasse en cruauté les combinaisons inhumaines des antiques bourreaux. Le cannibalisme paraît amène au regard de la vilenie

PLATRES ET MARBRES ISl

administrative. Ce qui caractérise les pénalités d'aujourd'hui, c'est la noirceur dogmatique, la hiérarchie de l'arbitraire, le meurtre dilué en protection, les sévices numérotés dans des cartons verts. Sous quelle basane de pachyderme, imbibée de poisons et, comme le bouclier d'Hamilcar, macérée dans les plus vénéneux topiques, rancit le cœur d'un bélître qui s'adonne, par état, au perfectionnement des postes de police ou des maisons d'arrct! Imposture, verbiage et simagrées! Même le passant devine que dans ces hideux bâtiments, froids comme le verre et la fonte de leurs murs, le geôlier, promu à la dignité de rond-de-cuir, est beaucoup plus endurci, beaucoup plus loin des communes tendresses, que l'homme écarlate des mélodrames, surannés. La peur des responsabilités, la térébrante peur des responsabilités, affole ces budgétivores. A coup sûr, la passion est absente, la colère, mais aussi la pitié : pas de retentiini possible avec eux. Ils ne servent plus un dogme social ou métaphysique. Ils obtempèrent à un règlement : c'est lapschychose signalétique des bureaux. Certes, les gardiens y sont polis, d'une correction irréprochable avec le plus sombre voyou, le dernier des cambrioleurs. Ils appliquent la camisole de force ou le cachot comme ils dresseraient leurs écritures. Mais ils sont incapables d' « aimer » les mornes débris confiés à leur tutelle opiniâtre. Le bourreau antique pouvait, sans honte ni faiblesse, compatir à l'insolvable, au prisonnier de guerre, à l'esclave

182 PLATRES ET MARBRK9

que mordaient les verges empourprées : le fraile inquisiteur saignait peut-être des plaies de sa victime, âme égarée d'un frère mort pour le salut. Mais quels sentiments humains vivent encore chez un bureaucrate qui parle à ses administrés? Le régime cellulaire constitue une manie épouvantable, une infatuation lugubre de l'égoïsme contemporain. Des messieurs en redingote noire, idiots pour la plupart, galantins et dogmatiques, préfets sur le retour, substituts qui ont « rendu des services », bâtards d'apothicaires, neveux de ballerines ou cuistres de collège, promulguent Vinpace, la séquestration, effacent un homme du nombre des humains, en un tour de phrases creuses et de gestes arrondis. Or, de son côté, le professeur Fournier, prince des syphiligraphes, se flatte d'obtenir qu'on interne par mesure de prophylaxie administrative les blessés de Vénus, que suivront bientôt — n'en doutez pas — les alcooliques, les morphinomanes et les buveurs d'éther. Après celui des criminalistes, le tour des morticoles, si bien qu'entre collège, prison, sanatO' Hum et caserne, l'anthropopithèque des jours futurs mènera l'existence idéale que préconisent les initiateurs de la classe Dirigeante-Imbécile, cagnard, soumis et résigné, corvéable du Domaine, en règle avec le percepteur, déférent à son propriétaire et plus exempt de cœur ou d'intelligence que le dernier des chiens perdus.

Le tzar Nicolas déporte en Sibérie, aux mines de l'Oural, dans les champs de glace et les puits de mercure, un journaliste coupable de scepticisme ou d'irrespect. Pour lui complaire, la valetaille du Saint-Synode excommunia Tolstoï ; ses aïeux expédiaient au bagne le romancier Dostoïewski. L'empereur d'Autriche faisait mourir de faim, de froid, de chaud, de misère et de gangrène, sous les piombi de Venise ou dans les ténèbres du Spielberg, Andriane, Maroncelli, comme les Bourbons de Naples avaient martyrisé les suprêmes défenseurs delà République parthénopéenne. En France, les lois de juillet 1894 (un siècle après la fête de la Raison !) permettent d'assimiler à la tourbe des cachots, l'historien, le journaliste, le poète réfractaire aux adulations de basse-cour. Les inquisiteurs d'Eglise ou d'Etat opèrent avec plus ou moins de cynisme. Larvées ou impudentes, décrétées par le Code ou favorisées par les mœurs, l'Europe moderne vit au régime des exécutions sommaires bastilles, donjons, culs de bassefosse^ prennent des noms divers. Sous l'étiquetto « de passage à tabac », le préfet de police a droi^ de vie et de mort sur les passants inoffensifs.

Le régime cellulaire a les mêmes avantages que l'estrapade, le carcan ou le chevalet. Enririque Marzo, juge instructeur de Montjuich, a fait avouer aux « terroristes » des crimes qu'ils n'avaient pas commis, au moyen d'une simple carafe d'eau. Il est vrai que ces « infâmes terro-

ristes », nourris exclusivement de morue sèche et tenus au grand soleil, auraient donné leur tête pour le breuvage désiré. En France, les agents insultent les femmes, brisent des mâchoires, défoncent des poitrines, à la grande satisfaction du contribuable, qui se sait gré de vivre dans un pays de libéralisme et de douceur.

Les bagnes, les maisons centrales gardent le .sommeil des heureux, comme les tarasques, les gritTons et les stryges veillaient sur la Belle au bois dormant. II ne saurait exister de peines trop cuisantes, de maux assez farouches! Entre l'or du Riche contre la faim du Pauvre, quel juge, sinon le président Magnaud, hésiterait un seul instant?

Et la phraséologie humanitaire, les prétextes de moralisation, d'amendement, et la culture philanthropique du détenu serviront à lui donner de plus lourdes chaînes, à restreindre ce peu de joie et de paix intérieure que l'absence d'air, le le manque de lumière, la honte et la captivité laissaient encore vivre en lui. Tous les prétoires sont des caves pénales, des chambres de torture. Il n'est pas une prison qui ne mérite l'enseigne de carcere duro, pas une des froides geôles où le moderne pharisaïsme claquemure ses condamnés qui ne puisse écrire sur sa porte maudite :

Page 1