‹ Pleureuses; poésiesChapitre 61 sur 67 · LE PROPHETE · texte numérisé non relu

LE PROPHETE

Il répondit : « Tu viens bien tard.

Le soir sur l'univers vague comme un appel,

Je vois des bras confus près d'un mur clair et sombre ;

Et tout se sacrifie à la pâleur du ciel.

Le crépuscule veut la prière qui sombre,

Le peu que nous avons en nous de maternel

A l'heure vague et triste où l'on se donne à Tombre.

Tu t'assois sur un banc comme pour mendier.. Le demi-jour est plein de foules disparues, Le silence est un cri qui ne peut pas crier.

Comme l'Autre, Seigneur, tu verras dans les rues Les hommes revenir en pleurs pour oublier, Et les filles qui rient pour être secourues !

Que les vieux jours sont loin, que tous les jours sont vieux, Dans ce dernier refuge où d'année en année, Le soleil a laissé l'épave de tes yeux I

Attendri, comme tout, dans l'heure abandonnée, Tes regards ont cherché d'abord au fond dés cieux Un peu de la blancheur où s'en va la journée.

Et rien ne te couronne, et rien ne t'a chanté, Et nul ne te connaît des enfants et des hommes Dans le dernier refUge où tu t'es arrêté.

Le destin fut amer au vieux monde où nous sommes ;

Si peu que nous ayons aimé la vérité,

La vérité peut-être a moins aimé leis hommes I

LE PtlOPHÉTE

Et tii tendras les mains vers le jour épié. Le soir est inutile à la ville de pierre Et l'azur dans le ciel semble crucifié.

Entr'ouvrant sur ta lèvre un baiser de prière, Et redressant un peu ta joie et ta pitié, Tu sentiras tout sèiil Taumône de lumière.

Oh, c'eût été si vague et si bon d'être heureux... Ils n'auraient presque pas vu changer le soir pâle Qu'il tombât en silence ou qu'il tombât pour ènx.

Voici que doucement ta nuit est triomphale, Tu te lèves, baigné d'un soleil ténébreux, Et l'ombre se caresse entre tes doigt& d'opale.

Demeure, pâle et dur, dans le silence en chœur,

Si dépouillé, si las, au fond de ta défaite,

Que l'on voit presque à nU là clarté de ton cœur.

Seigneur, toi que l'on trompe et qui baisses la tôte, Tu sentiras, brûlé par le soir de longueur, La faim qui crie en toi comme une grande fête.

Laissons les maladroits et les irrésolus

Qui prêchent d'oublier tout doucement, sans cause,

Et qui croient consolés ceux qui ne souffrent plus ;

Et le fou méprisant combien toute âme est close Qui, de sa foi béate ivre de plus en plus. Rêve de consoler quelqu'un ou quelque chose.

Tous ceux que la douleur n'a pas faits douloureux, Au milieu du désert, sans haine, sans envie, Les pauvres égarés qui peuvent être heureux;

Ceux qui croient que l'amour mérite qu'on Tenvie, Ceux qui peuvent dormir quand la nuit est sur eux Et qui nomment le ciel ce qui manque à la vie.

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