CHAPITRE X
Away!... Away!...
Btron.
• • • . En avant!... en avant U..
Tout dormait à bord de VÉpermer; Mélie seule était montée sur le pont^ agitée par uue vague inquiétude. Quoique la nuit fût encore sombre, une lueur blafarde, qu'on apercevait à ITiorizon, annon^çait l'approche du crépuscule. Bientôt de larges bandes d'un rouge vif et doré sillonnèrent le ciel, les étoiles pâUrent, disparurent, le soleil commença de poindre, puis s*éleva lentement sur les eaux bleues et inunobiles de l'Océan, qu'il s^embla couvrir d'un voik de pourpre.
Le calme étant toujours aussi plat, le brick restait en panne sous ses amures de la veille. Mélie rêvait assise sur le banc de quart,, sa tète cachée entre ses deux mains; mais lorsqu'elle la releva, le jour, déjà assez élevé, lui permetl^t de distinguer les objets qui l'entom'aient : elle frémit d'horreur et de dégoût!
C'étaient des matelots couchés au milieu des pots et des débris du repas de la veille; c'était le désordre le plus complet; les boussoles renversées, les manœuvres et les cordages confusément mêlés, des armes et des vçrres eu éclats, des tonueaux défoncés laissant couler sur le pont des flots de vin et d'eau-de-vie... Ici, de braves compagnons endormis, les bras jetés deçà et delà, étreignaient encore une bouteille dont il ne restait plus que le goulot, semblables à ces fiers Cordovans, qui, morts, gardaient pomlant au poing le tronçon d'une dague. Là, un pirate dormait le cou passé sous la roue du gouvernail, de sorte qu^au moindre mouvement de rotation, il devait avoir la tête écrasée.
I3n vrai lendemain d'orgie, et d'orgie de pirate, encore !
Mélie commença par bénir la Providence de ce qu'elle avait protégé avec tant de sollicitude toute celte honnête société,.
4S PLIK ET PLOK
que le brick berçait sur les eaux; car, grâce à Fincurie qui régnait à bord pour le moment, si une tempête se fût élevée pendant la nuit, c'était fait de l'Épervier et de Kemok, et de l'équipage et des dix millions; quel dommage!
Aussi voulut-elle prier. La pauvre fille trouvait à bord si peu d'occasions d'élever son âme vers le Créatem*! Pour prier, elle s'agenouilla et tourna involontairement les yeux vers cette ligne vaporeuse et bleuâtre qui ceint Phorizon; mais elle ne pria pas. Son regard devint fixe et s'attacha sui» un point d'abord incertain, mais que bientôt elle parut mieux distinguer; enfin, portant la main au-dessus de ses sourcils pour isoler davantage les rayons visuels, elle resta un instant contemplative, puis ses traits prirent une vive expression de crainte, et en deux bonds elle fut dans la chambre de Rernok.
— Tu es folle , — disait le pirate en montant sur le pont d'un pas lourd et encore aviné; — mais si tu m'as éveillé pour rien...
— Tenez, — répondit Mélie en lui présentant ime longue-vue d'une main, tandis que de l'autre elle désignait un point blanc qui se voyait à l'horizon.
— Sacrebleu ! — dit Kernok après avoir regardé attentivement, et il porta vivement la lunette à son œil gauche. — Mille tonnerres!
Et il frotta le verre de l'instrument comme pour s'assurer qu'il voyait bien et clairement, et que nulle illusion d'optique ne le trompait. Il ne se trompait pas !
(Ici un crescendo de tout ce que vous pourrez choisir de plus rigoureusement imprëcatif dans le glossaire d'un pirate. )
A peine ce ton*ent de malédictions et de jurements était-il débordé, que Kernok s'arma d'un anspect. Un anspect est un morceau de bois long de cinq à six pieds, et de quatre pouces carrés. Ce jouet de chêne sert à manœuvrer l'artillerie du bord. Kemok changea provisoirement cette destination; car il employa le sien à réveiller son équipage. Or, les coups d'anspect, glorieusement accompagnés de jurons à faire foudroyer le brick, plurent dni comme grêle, tantôt sur le pont, tantôt sm* les matelots endoimis. Aussi, quand ia ronde du capitaine fut terminée, tous ses hommes étaient à peu près debout^ se
PLIR ET PLOK 49
frottant les yeia> la tête ou le dos^ et demandaient^ en faisant d^effit)yables bâillements :
— Qu'est-ce qu'il y a donc ?
— Ce qu'il y a! — cria Kemok d'une voix de tonnerre,— ce qu'il y a, chiens que vous êtes! un navire de guerre, une corvette anglaise faisant force de voiles pour nous atteindre... une corvette qui a sur l'Épervier l'avantage de la brise, car le vent fraîchit là-bas, et il ne nous arrivera qu'avec cet Anglais, que la foudre écrase !
Et tous les yeux se toiuriaient vers le point que Kemok deâgnait du bout de sa longue-vue.
— Huit, dix, quinze sabords ! — s'écria-t-il, — une corvette de trente canons; c'est gentil, et de l'escadre bleue, encore.
n appela Zéli.
— Écoute, Zéli, il ne s'agit pas ici de lanterner; fais border les avirons, mettre tout en ordre le plus vite possible; virons de bord et gagnons le large : l'Épercier n'a pas le bec et les ongles assez durs pour s'amuser à une telle proie.
Puis il emboucha son porte-voix :
— Chacun à son poste pour larguer les huniers et les perroquets! Range à larguer les cacatois et les contre-cacatois, à gréer les bonnettes hautes et basses; et vous, mes garçons, courbez-vous sur vos avirons; si nous pouvons prendre de l'air, rÉpervier n'aura rien à craindre. Vous savez, mordieu ! que nous avons dix millions à bord. Ainsi, choisissez, ou d'être pendus aux vergues de l'Anglais, ou de retomner à Saint-Pol, vos ceintures pleines, boire le grog et faire danser les filles!
L'équipage de Kemok le comprit parfaitement; l'alternative était inévitable; aussi, gi*âce aux voiles dont il était chargé et à ses vigoureux rameurs, l'Épervier commença à filer trois nœuds.
Mais Kemok ne s'abusait pas sur la marche de son brick; il voyait bien que la corvette anglaise avait sur lui un avantage réel, puisqu'elle venait avec le vent. Aussi, en prudent capitaine, le pirate fit faire branle-bas de combat, ouvrir la soute aux poudres, garnir les parcs à boulets, apporter sur le pont les piques, les haches d'abordage, veillant à tout avec vine activité iacroyable et semblant se multiplier.