CHAPITRE XIII
EI< 6AIUROTIS, LE GABBOT
Pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui dis-je avec l'air du plus grand intérôt.
J. Janin, VAne mort,
(ai miliea de la place San-Jnan-de-Viot t* élève une eslrade , deaz escaliers y eonduiseni; aa cenlro eit un Tauteail de bois Tort simple, adossé à un long pien ; deoz lignes de miliciens s'étendent de chaque côté de cet écliafaud, et forment on long cordon qui va rejoindre la porte de la chapelle ardonle. Une fonle innonabiable encombre la place , et garnit les fenêtres et les toits des hautes maisons de ce barrio; enfin les rempbrts, et jusqu'aux rorlifications qui défendent la porte de terre, sont envahis par la multitude. — Il est onze heures , le soleil brille , et la haute coupole . de San-Juan se détache sur un ciel par et bleu.)
LE BARBIER FLORES, à un homme du peuple. — FaiteS-moi la fa-
veui', mon compère, de me laisser un peu passer devant vous, ?otre taille vous permet de voir par-dessus ma tête, et. Dieu me sauve ! ces spectacles sont malheureusement si rares qu^entre chrétiens il faut s'aider un peu dans la voie du salut.
l'bomhe du peuple. — Allons, passez, seigneur, et ne m'oubliez pas dans vos prières.
FLORÈS. — Santa Carmen vous bénira, mon compère, et TOUS ne regretterez pas de m'avoir obligé quand vous saurez que j'ai de curieux détails sur le renégat qu'on va tout à l'heure étrangler.
UNE JEUNE FILLE. — Sainte Vierge! vous l'avez vu peut-être? Quel bonheur! une telle faveur n'est pas faite pour des gens comme nous; pendant ces trois jours que le damné vient de passer en capilla, les bonnes places auprès de la grille n'étaient que pour les gi*andes dames.
UNE autre jeune FILLE, toute chargée de rubans et couverte de fard et
4e BOKhes. — Je suis douc uuc grande dame, moi, car je l'ai vu
Jea PLIK ET PLOK
comme je vois le plat à barbe de ce barbier aux jambes^ de héron, et, par ma patronne!...
LE BARBIER FLORES, avec iiiie inlonalion colérique. — Ta patronne,
ma fille, ne figure pas dans le calendrier, et si je ne m'abuse, elle a souvent fait le tour de la ville, la tête rasée, et montée sur une bourrique, le visage tourné du côté de la queue.
LA JEUNE FILLE, tirant son couleaii de sa janetiëre. — Barbier de
l'enfer, ton gosier est trop étroit pour de telles paroles ; par le Christ ! je vais te l'agrandir.
UN MAJO. — Allons, tais-toi, hé, la fille aux rubans, hé ! retourne rue del Fideo, chanter sur ta guitare et baisser ta jalousie pour jeter des fleurs aux passai^ts. Si tu as vu le Gitano de si près, c'est que probablement le bourreau t'a souvent aidée ^ détacher ta mantille, et il t'aura protégée dans cette circonstance. (Lui arracliaot son roateau.) Demouio ! ne jOUe paS aVCC
cette épingle, car tu te blesseras et moi aussi. Veux-tu que je la remette à son ceinturon, fille de mon âme ?
LA JEUNE FILLE. — Chicu d'hérétiquc , jc serai vengée, car voilà le frère José.
UN CAPUCIN, portant d'une main une lanterne, sur laquelle sont points des diables au milieu des flammes, et de l'autre une bourse. — PoUr leS âmCS
en, souffrance dans Je purgatoire, mes frères, donnez au nom
du Christ. Le ciel vous le rendra. (Les assistants saluent bamblemeot, s'agenouillent avec componction, et ne donnent rien du tout.)
LA FILLE AUX BEAUX RUBANS. — Ate Maria, recevez ce réal, frère José, et priez pour que ce chien de majo soit éventré à sa première débauche. — Dites donc, frère José, vous verrai-je bientôt? Ma natte est blanche, mes alcantaras sont garnis de fleurs nouvelles, et j'ai de royaiLx cigares de la Havane.
LE CAPUCIN, tournant rapidement les talons, et criant d'une voix haute :
— Por las aimas del purgatorio, senores !
LA JEUNE FILLE. — Frère José, frère José, vous m'avez donc oubliée, je n'ai pourtant omis ni une messe, ni un Jnqelus,
FLORÈS. — Il paraît, mes compères, que le révérend dirige la conscience de la senora : heureusement qu'il est robuste, car ce doit être une terrible tâche ! Amen.
LA JEUNE FILLE, — Carauibî^ ! il çst bien dur, mes seiguewSi
PLIÇ ET flO^ 167
d'entendre ainsi calomnier un saint bomm^ par un comu- Dero, un franc-maçon!
PLUSIEURS VOIX. — Un maçon! mi comunero! où donc^ où donc, le maçon?
FLORÈS, pàiissani. — Par lo scin de ta mère ! tais-toi, fille, ne plaisante pas ainsi, il n'en a pas fallu davantage pour faire assommer Pérès.
LA jfEUNE FILLE. — Vous euteudoz, mcs seigneurs, il connaissait Pérès, qui reçut, par la grâce de Dieu, plus de coups de bâton que ce barbier bérétique n'a rasé de mentons dans sa vie. Voyez plutôt , il a un ruban vert autour du col ; par la Vierge qui me voit et m'éclaire! c'est un maçon! éloignez-
YOUS, mes fils, éloignez-vous. (Rumenr dans le peuple.)
puisiEURS voix. — A la mer, le comunero ! — Mort au maçon! — A la mer!
FLORES. — Je vous jure, par le sang de la croix, mes compères, que ce ruban ne signifie rien, et que...
UN PATSAN, le frappant. — Ticus, cai'ajo! ah! tu oscs tc mêlcr à la société des cbrétiens !
UN AUTRE.* — A toi ce coup, et voyons si tes fi*ères te secourront, demonio, appelle-les à ton aide.
PLUSIEURS VOIX. — A la mer! — A la ïper !
LA JEUNE FILLE. — Bravo, mcs seigneurs, la Vierge vous bénira, rapportez son ruban vert et sa tête à l'alcade, et les quadruples ne vous man^erpnt pas plus que les indulgences pour ce carême.
FLORES, batia, ponrsë, déchiré, passe pour aiosi dirç do maios en mai^i JKqa'aa rempart qai est baigaë par la mer; là, vm irigoureox Andalons le saisit « le jette à l'ean en criant : — DjeU me SaUVv. ! Aiusi mcureut ICS
maçons hérétiques et )çs cûnstitutionnels , ei^nemis du roi absolu!
LA FOULE. — Bravo ! — Viva el rey absoluto !
UN MARIN. — Silence! silence, mes fils, voilà, si je ne me trompe, le cortège qui commence à défiler. Vrai Dieu! c'est on beau jour pour moi.
UN PAYSAN. — Pour VQUS çoBome pour tout Iç paonde, seigneur marin»
LE MARIN. — Plus bcau pouF moi , par saint Jacques ! N'ëtais-je pas à bord du garde-côte qui lui donna la chasse sous le commandement du capitaine lago?
PLUSIEURS voix. — Comment, seignem*, vous avez assisté à cet effrayant combat! sainte Vierge! et vous vivez!
LE MARIN. — Heureusement nous avions communié la veille^ mes fils , car sans cela le démon nous entraînait au fond des enfei^.
UN PAYSAN. — Mais comment cela est-il donc arrivé, seignem*? car enfin vous aviez coulé sa tartane, a-t-on dit.
LE MARIN. — Oui, compère, coulé comme ime coquille de noix, et tout à coup elle a reparu denière nous, couverte de flammes , et chargée de plus de dix mille démons qui jetaient le feu par les yeux et pai* la bouche !
PLUSIEURS voix. — Sainte Vierge, priez pour nous!
LE MARIN. — Et au milieu d^eux tous, le Gitano, le maudit, qui se démenait en blasphémant et insultant le ciel, les saints du paradis et monseigneur le gouverneur î
LA FOULE. — Jésus, qucUc hoiTCur ! et qui vous a délivrés du monstre?
LE MARIN. — Notr$ capitaine avait heureusement une bouteille d^eau, bénite par l'archevêque de Tolède, et comme l'infernal navire était tout proche , on a lancé à bord le saint liquide.
LE PAYSAN. — Avec uu cauon, compère?
LE MARIN. — Non, frère, le coup est parti de la pharmacie du bâtiment; vous comprenez, et adors tout s'est éteint comme par enchantement , et la tartane s'est abimée de nouveau au bruit des rugissements des démons.
UN BOURGEOIS. — Mais, seigneur marin, comment le Gitano a-t-il donc fait pour se laisser prendre dans le jai'din du cloître, s'il était doué de cette puissance infernale?
LE MARIN. — Juste, parcc qu'il était dans un endroit sacré : un couvent, sainte Vierge! fouler la terre d'un couvent, c'est pom* un danmé conune s'il nageait dans l'eau bénite.
LA FOULE. — C'est vi'ai ! — Seigneur Dieu ! c'est toujours ainsi; — qui ose en douter?
LE BOURGEOIS. — Mais^ mes seigneurs^ une fois sorti du cou- Tent^ dans la rue^ ne pouvait-il reprendre sa puissance?
LE MARIN. — Mais on avait eu le soin de tremper les chaînes dont on Fa chargé dans Peau bénite^ et deux moines lui en versaient à chaque instant sur la tête. Aussi, Jésus! fallait-il voir ses contorsions, c'était au point qu'il ne pouvait marcher.
LE BOURGEOIS. — Je le crois, vrai Dieu ! le malheureux avait la cuisse cassée !
UNE FEMME. — C'était une embûche qu'il tendait pour se faire plaindre. Jésus! à l'entendre, il souffrait de sa blessure !
LE BOURGEOIS. — Voycz-vous, mcs compères, tout cela ne me paraît pas très-clair, et quoi qu'en disent les moines, je ne crois pas...
UNE FEMME. — Mais VOUS u'ôtcs donc pas chrétien, alors; vous êtes donc hérétique, puisque vous ne croyez pas aux premiers principes de la religion. Santa Carmen! vous me faites frémir. Sainte Vierge, priez pour moi! Il ne croit pas! !...
LE BOURGEOIS, se rappelant le sort de Florès , en regardant 8*il est loia da
parapet. — Senora, je crois en tout, j'ai fait vœu d'un cierge de trente livres à Notre-Dame del Pilar, je porte un chapelet; tenez.
PLUSIEURS voix. — Est-ce vrai? — Voyons le chapelet, — c'est peut-être un maçon.
LE BOURGEOIS, fort ia\b, — Tcucz, mcs seigucurs, tenez, voyezle. Et cette lettre du supérieur de San-Juan qui m'est adressée. Voyez, mes seigneurs, lisez !
PLUSIEURS voix. — Nous ne savons pas lire. C'est un piège que nous tend l'hérétique. — Le maçon, à la mer ! ce doit être un maçon.
(oa se précipite sur le bourgeois; mais à ce moment les chants des moines qui accompagnent le cortège deviennent plus éclatants, et le peuple» abandonnant le boargeoiSf qni se réfugie dans une tavernCf se presse au premier rang. )
uwE FEMBiE. — Ah ! qucl bonheur, sainte Vierge I voici la procession. Nous serons bien, Juana, vois donc, presque à toucher l'échafaud. Dis donc, ma fille, il y a deux échelles.
JUANA. — Sans doute, comme ce damné a autrefois commandé un vaissieau royal, on lui a fait la faveur de lui donner
un escalio* à part^ il ne montera pas par celi;i du bourreau; c'est toujours agréable.
UN HOMME. — Demonio ! quelle injustice^ on ficcorde cela à un renégat, et on me le refusera peut-être, à moi.
JUAN A. — Vois donc, Pépa, voici son cercueil que portent les pénitents gris. Jésus ! qu'ils sont laids avec cet œil qui brille sQus leur capuchon.
PÉPA. — Voici le bourreau qui suit derrière. Sain le Vierge! il n'est pas laid pom* un bourreau, le rpuge lui sied (ûcn. Seur lement, qu'il est pâle !
JUANA. — C'est tout simple, c^st le bourreau de Gordoue, qui vient remplacer le nôtre ; il faut lui laisser le temps de se recour naître, il est bien permis d'avoir im peu de timidité, car ici on n'est pas encore habitué à lui.
UN HOMME. — Dites donc, commères, voyez-yous I0 Qit^no?
JUANA. — Non, mon fils. Voici les bannières du couvent de San-Juan, et puis les sergents avec leurs carabine^ prêtas à
faire feu, et... (S'adressam à Fasille, qui arrive enveloppé d'uo in^fiie«v^
et qui la coudoie rudement.) Mais prenez douc gard^, jeune hOQAUie) vous avez manqué de me renverser, sainte Vierge! Encore l allons, bien, mettez-vous devant moi, à toucher l'échafaud, la meilleure place, (bi» à pëpa.) Jésus ! Pépa , qu^l regarder ^s yeux. flamboient sous son chapeau.
PÉPA, — C'est peut-être le fils d'une victime du damné, et il vient rire à son supplice, c'est si naturel. Mais le yoici ! Après mon jour de communion, certainement c'est mon plus beau jour, Juana. Sainte Vierge ! je te remercie de m'avoir si bien placée!
PLUSIEURS voix. — Ah ! bravo ! — Demonio ! — Chien maudit ! -r- A la mort le Gitano ! à la mort !
UN HOMME. -* Je donne vingt piastres pour rempiler \e bourreau.
UN AUTRE. — J'en donne quarante, mais je yeux l'égûrger,^
qu'on voie son sang.
UNE FEMME, jetant un riche reliquaire aux pieds de Talcade^ — Cc chapelet vaut vingt quadruples, je le donne à la Vierge, mais que je puisse le mettre à mort.
FASILLO^ écrasant le chapelet sous ses pieds et slislslant violemmeut le bras
it \à femme. — Silciice, femme ! si tu tiens à la vie, silence l
LA FEMME AU CHAPELET. — SeigneuT Dicu! A l'aide ! ce garçon m'enfonce ses ongles dans la chair. Voyez, le sang jaillit.
PLUSIEURS VOIX. — Silence I taisez-vous; silence I
(Arrive le Gitano, cbargé de fers; il marche appuyé sur le prèlre, et il roule nne branche 9e jasmÎD entre ses doigts. )
UN HOMME. — Enfin, le voici! Savez-vous, compère, que le bourreau est plue pâle que lui.
iUANA. — Jésus î le renégajt n'a pas voulu d'un moine; il est accottif^agné d'im ctiré. Quelle corruption !
URE voiî. — Mes seigneurs qui êtes devant, et qui voyez, dites-moi donc comment il est vêtu?
iUAisA. — Tout de noir; il s'appuie sm* le prêtre, car sa blessure a l'air de le faire souffrir; et puis ses fers le gênent. Jésus ! au lieu de penser à l'éternité, il s'amuse à respirer le parfum d'un jasmin.
UN HOMME. — L'infâme ! il ne sourcille point. A la mort i à lamoH!
LE PRÊTRE, soùléTaiit la thàtne do Gllaiio. — YôÙS dCVeZ SÔUfTrlr
beaucoup, appuyez-vous sui* moi. Hélas ! nous sommes bieh près...
LE GiTANO. — Du tcrmc de notre voyage, c'est vrai; mais d'ici, la vue est riante; on découvre toute la côte de San-Lucar, c'est un beau spectacle.
PLUSIEURS VOIX. — A la mort, le chien ! — Qu'on le coîipë en morceaux !
LE GiTANO. — on ne s'entend pas avec tous leurs cri»; dite^ moi, mon cher curé, on a donc élevé dernièrement ces nouvelles batteries?
LE PRÊTRE. — Oui; mais songez...
LE GiTANo. — A la mort I Eh I mon vieil ami, voici le compère à la casaque rouge qui y pense pow* moi ; c'est assez d'un. UN HOMME. — Qu'on le crucifie î qu'on le brûle à petit feu !
LE GiTANO. — Yous fcrez difôdlement un peuple avec ces gens-là. Quel soleil pur I quel beau ciel! LE PRÊTRE. — Oui, mou araii, mou fils, le ciel ; penses au ciel.
LE GiTANO. — Mais nous voici an*ivés; adieu^ mon ami^ encore votre main. Tenez, prenez cette fleur; c'est tout ce que j'ai : gardez-la. Adieu, mon vieil euni.
LE PRÊTRE. — Ah! avec ce courage, cette énergie, quelle destinée vous avez manquée !
LE GITANO, eisuyaat une larme. — G'cst vrai, c'cst UU singulier
destin.
VOIX DU PEUPLE. — Oh ! le lâche, il pleure. A la mort, le lâche !
LE GITANO, contionant en fouriant. — Ghose bizarrc! PSU* UnC
amère dérision du destin, ce n'est que sous le couteau du bourreau que je trouve les affections que j'ai si ardenmient cherchées pendant toute une vie d'orages, que je trouve Fasillo, Rosita et vous : à quoi tient la vertu, pom'tant? La vertu ! vous m'y feriez croire, bon vieillard.
LE PEUPLE. — A la mort ! le damné ! l'apostat ! — On tarde bien ! — A la mort !
LE BOURREAU. — Scigncur Gitano, le peuple s'impatiente.
LE GITANO. — Je serais désolé de faire attendi'e sa seigneurie.
(n tend ses mains au prèlre.) AdiCU, mOU aUli.
LE PRÊTRE. — Je ne vous quitte pas encore.
Le Gitano met le pied lor l'échelle, FASILLO t'approche de loi, salait a
nain, et dit d'ane voix sourde: — Adicu, Commandant ! Yous sercz vengé, vengé d'une épouvantable manière; vengé sur toute cette Infâme populace, et par moi, par moi seul. Maintenant mourez, je puis voir votre mort sans pâlii*. (ici le jeune homme
laisw tomber les plis de son manteau, redresse sa tète, ses joues sont pourpres^ et il promène sur la foule un regard d'aigle.)
LE GITANO, à tolx basse en montant les degrés. — AdicU, CarO mio
Fasillo !
JUANA. — Sainte Vierge, Pépita, sais-tu que ce jeune homme aux yeux ardents a parlé au maudit l
PÉPA. — Je l'ai vu; il lui a sans doute reproché quelque crime; car, vois que son air est radieux maintenant qu'on va mettre au cou du danmé son dernier collier!
UN HOMME. — Ah ! voilà enfin le maudit sur le fauteuil. Tu
i>LIK ET PLOK £78
resteras longtemps assis là^ si tu dois te relever sur tes jambes, chien. * ''' "
UN AUTRE. — Ah ! Dieu soit loué, on lifi^haèt le cou dans le collier de fer qui est fixé au poteau. ^ '^
JUANA. — Sainte Vierge! mais ils vont serrer, (se retournant tew le peuple.) Mals, mes seigneurs, on va déjà le garrotter?
UN HOMME. — Eh bien?...
JUAN A. — Mais il est sacrilège^ il nous faut le poing; on nous trompe, on nous vole.
LE PEUPLE. — C^est vrai, le poing, le poing du sacrilège, le
poing avant la mort! (violents murmures, cris, tumulte; le bourreau, qui allait serrer la vis de rappel du collier de fer, s'arrête. L'alcade se consulte aiec la Jnnte.)
L^ALCADE. — C^est justc, uous Pavious oublié, nous sommes dans notre tort.
UN MEMBRE DE LA JUNTE. — ÂloTs uous u'cu fiuirons jamais; cela va encore durer deux heures, et chacun a ses occupations.
L^LCADE. — Mon cher ami, nous n'avons pas déjà des occasions si fréquentes d'être agréables à ces criards pour manquer ceUe-ci. C'est l'affaire d'un moment, et l'on se popularise.
LE PRÊTRE, au Gitano, toujours allacbé sur le fauteuil. — MoU aUll^
mon fils, pardonnez-leur, le fanatisme les égare.
LE GiTANo. — C'est cc quc je vois. Ne m'en coupera-t-on qu\m?
FASiLLO, d'une voix haute. — Bravo ! pcuplc, bravo ! invente des tortures, tu seras largement payé.
JUANA. — Le pauvre digne enfant a raison. Dieu nous récompensera de notre zèle, sainte Vierge!
FASILLO, riant. — Oui, femme. Dieu ou le diable.
lUANA. — Jésus, quel coup d'oeil!
LE PEUPLE. — Le poing, le poing du sacrilège, du maudit!
l'alcade, au peuple. — Mcs scigncurs, je réclame un peu de silence {D'une voix glapissante.) La justicc, vivaut et sacré symbole de la Divinité, n'est pas un vain mot, non, mes seigneurs, la justice, vous la voyez représentée par les augustes membres de la Junte. Or, cette justice s'est toujours fait un devoir de se rendre aux vœux du peuple, sage défenseur de la religion et du trône.
LE PEUPLE. — Viva! — vival
l'alcade. — Or, mes seigneurs, la Junte...
LE PRÊTRE, l'interrompant. — MonsieUT, SM nOOl du Ciel, SODgeZ
que ce malheureux attend la mort, là, sur cet ëcbafaud.
l'alcade. — Je sais ce que j'ai à dire. Or, mes seigneurs, la Junte a pesé, mûri, combattu dans sa profonde sagesse la demande que vous lui adressez; et voyez, mes seigneuxs, sî le bien, l'intérêt, l'avantage du peuple n'est pas le seul mobile de toutes nos décisions; voyez si les délégués de votr« roi n'csA pas à cœur de suivre ses paternelles instmetions, les paternelles instructions de celui qui vous porte dai»' son coeur comme une vaste famille. (L'aicade s*aitendrit par dei^rës.) Car il nM Pa dit, mes seigneurs, il me Pa dit à moi-même : — Je vous confie une partie de mes droits sur mas eniants. (jA pi«tiie.) Songez que leur bonheur m'est cher avant toute chose, (il m»* giote.) Gomme j'ai juré de faire votre bonheur, je tiendrai mon serment. Mais je me tais, mes seigneurs, je me tais, car les expressions me manquent; heureusement les faits y sup(dée-
ront. (Avec on touchant sourire mêlé de Urir.es. |i YOUS aurCZ le pOÎfig^
mes bons amis, vous aurez le poing.
LA FOULE. — Viva! — viva el alcade! — viva elrey absoluto! — viva el alcade!
l'alcade. — Bourreau, tu as enteûdu^ agis.
LE GiTANO. — Enfin!
LE BOURREAU. — Nou, moQ seigneuT,
l'alcadê. — Comment!
LE BOURREAU. — Ou m'a fait venir de Cordoue, on m*a dérangé de mes occupations, ce n'est pas ma faute^ à moi^ sUe bouiTeau de Cadix est mort.
l'alcade. — Que nous fait cela?
LE BOURREAU. — Mou seigueuT, on me doraie vingt doui'os pour étrangler le condamné que voici, mais non pour lui couper encore le poing. Ajoutez dix douros^ seigneur, et je suis à vous.
LE PRÊTRE. — Quelle horreur, ô mon Dieu!
I.E GiTANO. — Le drôle donnera ime bonne dot à sa fille; il entend les affaires.
l'alcade, à la Junte. — M'cst avis , mcs scignem's, que c'est
PilK ET PtOK 175
fort cher^ dix douros. (au uourreau.) Allons donc^ Miko^ bah! un coup de couperet est bientôt donne, voyons, sois cotnplaisant.
LB BouiwGAu. •— Vous ne l'aurez pas à un réal meiUeui* marché.
LE PEUPLE, jeiaoi 4e l'argent. — Voilà, Yoilà les dix douTOs; le poing du sacrilège!
UN BOUCHER, agitant ion cputelas et te précipiUnt tnr l'échafaud.- — Pftr
saint Jacques! je le coupe pour rien, moi, le poing! et l'autre encore, et la tête, si l'on veut!
LE BOURREAU. — CoHipère, vais-je tuer vos bestiaux, moi? Chacun son état; sei&ieîneiit pfétasc^noi ce coutelas, si vous êtes chrétien.
(Le bencher redescend an ailieii de» bravée ; le boerreaa ramasse loignenseaent Targeat, remonte, appuie le poing dn Gitano sor le bras da fauieuil, lèie le coatelas , la laoM siffle , le poignet tombe à e6të du prêtre , qui prie agenonillé.)
LA FOULE. —Bravo! — Viva! — Mort à l'hérétique! — Mort oasacrOéget
LÉ crtANO. — ie croyais que c'était plus douïoujfèux, ûiott vieil ami.
LE PRÊTRE, se iferant, et d*une tbix sonore et retenlissaote. -— ft étaît
coupable devant les hommes, ce martyre l'absout devant Dieu!
PASn.LO, se pi^ipîtant sur le poignet et l'enveloppant dans son noanteaa.
— Prêtre, tu ne dis pas tout : ce sang retombera stu* eui ! — Adieu, commandant, il me faut encore de la force pout' te venger : je m'en vais, car tmc minute de plus, et je mourrais
B. (Fasillo disparaît dans la foule. )
PÉPA. — Qui appelle-t-ii son commandant, ce jeune fout Tais-toi donc, luana, car voici le beau moment. Sil'^nce, silence!
On fait un profond silence.
Le prêtre se jette dans les ï»ras du condamné ; le bourreau s'approche, passe au cou du Gitano le collier de 1er qui s'a* 4apte au poteau; puis il agit, au moyen d'un tourniquet, sur la vis de rappel, et le carcan, en se serrant contre le pieu, presse yiolemment le cou du patient. Encore un tour, et le Gitano est étranglé; à ce moment, le prêtre lui jette un voile
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sur le visage et tombe à ses pieds en priant; la foule crie bravo et se retire satisfaite. Le soir^ quand le ^eil se coucha derrière la tour de la douane; l'alcade revint au pied de Féchaf aud, où l'on avait laissé le corps du supplicié. Là, il se découvrit, et selon l'usage encore, le Gitano ne répondit pas, les valets du bourreau prirent son corps, qui fut jeté à la voirie et dévoré par les chiens.