CHAPITRE XIV
La vengeance! plaisir des hommes.
Ce fut dans ime de ces rues sales , étroites et fangeuses, bordées de hautes maisons sans fenêtres, dans la nie Moa- B'd'hal, je crois, à Tanger, que Fasillo se rendit après une heureuse traversée. Plusieiu^ jours s'étaient écoulés depuis l'exécution du Gitano, et sa tartane, toujours cachée dans sa retraite impénétrable, avait échappé d'autant plus facilement aux yeux des gardes-côtes, que tout Cadix était persuadé que le capitaine Massareo avait détruit le seul navire que le Bohémien eût jamais possédé : aussi Fasillo doubla-t-il facilement la distance qui sépare Cadix de Tanger.
C'est vraiment une laide rue que la rue Moa-B'd'hal, d'abord parce qu'un soleil ardent la calcine, et puis parce qu'elle est le repaire de juifs et d'Arméniens, qui ont trouvé le moyen de passer pour des brigands, même au milieu des peuplaûles de pirates qui habitent cette partie de la côte d'Afrique. Aussi n'est-ce pas sans quelque danger que l'on pouvait se hasarder à traverser cette rue des Juifs, car souvent les Arabes du bey s'amusaient à s'embusquer à chacune de ses extrémités, et là, munis de leurs longs fusils, si merveilleusement incrustés d'argent et de nacre, ils guettaient les Arméniens, et dès que l'un d'eux mettait la tête hors de sa porte pour sortir, quatre ou cinq coups de fusil l'avertissaient que les (ils du désert venaient de
boire quelques veiTes de ce bon cTiispa, que la vieille Mauresque de la place au poisson leur vendait si bon marché^ et qu'ils étaient en train de se divertir \m peu.
Aussi FasiJlo eut-il beaucoup de peine, non à se faire ouvrir, mais seulement à attirer à Fétroit guichet d'une énorme porte de fer la longue et cadavéreuse figure d'un grand vieillard, coiffé d'une espèce de calotte jaune ^ qui encadrait d'une manière bizarre son hideux visage.
Le dialogue suivant s'établit en langue française :
FASiLLO. — Vous tardez bien, mon père, et vous savez pourtant qu'il pleut des balles pour les chrétiens dans cette rue maudite.
LE JUIF. — N'est-ce que cela? Adieu, jeune homme.
FASiLLO. — Un mot; ne refermez donc pas si vite ce guichet.
LE JUIF. — Parle, mais sois bref.
FASILLO. — Ici dans la rue, je ne puis ; laissez-moi entrer chez vous, et alors. . .
LE JUIF. — Que l'anneau de Salomon te serve de collier! Va-t'en.
FASILLO. — Puisque vous me refusez, je vais tenter un dernier moyen. (ll lut montre un «achet couvert d'emblèmes hiéroglyphiques.)
LE JUIF. — Que vois-je ! mi tel trésor entre tes mains, jeune honmie? Qui a pu... Mais entre, entre vite; car ime balle a bien vite traversé une casaque, et, pour ma vie, je ne voudrais pas que ce tahsman fût souillé par ces mécréants.
La porte s'ouvrit.
Fasillo entra en se baissant, traversa deux autres énormes grilles de fer, et se trouva dans une cour étroite qui ne rece-* vait de jour cpie par en haut; devant lui était le vieux juif, vêtu d'une espèce de surplis jaune, qui dessinait ses membres longs et anguleux.
— Voyons, — dit-il, — voyons, mon fils, que je considère ce sachet de plus près.
Et ses yeux flamboyaient sous ses épais sourcils .
— Voyez, mon père, — répondit FasHlo.
— Par les cinq étoiles de Stenboth! ce sont les insignes d'un bien haut grade dans notre affiliation, et je dois obéir à
celui qui les porte^ sans m'infonner de quelle mohière il les possède. Qu'ordonnes-tu, enfant? le vieillard est à tes genoui.
— On t'appelle Jacob, et pourtant ton nom est Plok; n'est-il pas vrai, vieillard? — demanda Fasîllo.
— C'est la vérité. Que l'ange me touche du doigt si je mens ! ' — Or, seigneur Plok, vous avez des magasins qui ont une entrée donnant sur la gi*ève, près l'anse de Bétim'Sah?
— C'est la vérité. Que l'ange me touche du doigt si je mens!
— Et dans ces magasins vous caches de riches tissus de Tunis, des écharpes de ConstantinoDle et de beaux cachemires venant du Caire et d'ispahan?
Le juif pâlit, mais répondit néanmoins :
— C'est la vérité. Que l'ange me touche du doigt si je mens!
— Tu vas donc cette nuit^ sans délai, sans fraude^ faire charger de ces marchandises une tartane mouillée dans l'anse de Bétim'Sah, sous pavillon danois.
Le juif, qui était agenouillé, se releva conrnie s'il eût été Inordu par une vipère.
— Par la ceintm-e des mages ! tu n'y penses pas, jeune homme; c'est impossible. Par Balthazar! les cheveux me dressent sur la tête rien que d'y songer.
— Infâme juif! dit l'enfant, ne crois-tu pas que je veuille tes marchandises pour rien? Tiens, voici de l'or, de l'or encore à acheter tes magasins, et toi-même et ton rabbin.
— Dieu du ciel ! garde ton or, il m'épouvante. Tu te trompes ctrangetnetit sur les motifs de mon refus, jeune homme. Ne sais-je pas que, muni de ce saint emblème, tu pourrais tout exiger de moi, ma fortune et ma vie; mais ce que tu demande?, le sais-tu?
Et il joignait ses mains, et son regard, attaché sur Fasillo, exprimait la terreur la plus profonde.
— Je le sais, maître Plok.
— Tu le sais? mais non, c'est impossible^
Alors il regarda avec inquiétude autour de lui^ et^ comme s'il eût craint d'être entendu, s'approcha de l'oreille de Fasillo, et lui paiia un instant à voix basse, puis le regarda en secouant la tête d'un air inteiTogatif.
— Ju le savais, te dis-je, maitie Plok
PLIK ET PLOR 179
— Et vous voulez...
— Je le veux.
Le soir, Fasillo surveillait l^mbarquement des piarchandises, et le vieux Bentek et les noirs portaient h bord les dei'niers ballots, lorsque maîti^ Plok, qui s'était toujoiu'S tenu éloigné, s'apprf)cha du jeune homme et lui dit :
— Le démon seul, mon fils, a pu vous charger d'une telle ctHomission; j'en suis innocent : que la vengeance du ciel retoml)e sui* vous et sur ceux qui vous font agir!
-* Que le ciel vous ait en aide! maître Plok, — réponc|it Fasillo, lui tendant la main.
Mais le juif fit un effi'oyable bond en arrière.
— C'est vrai, je n'y pensais plus, — dit l'enfant. — Adieu, maître. Au revoir.
— Au revoir... Ce sera donc demain, car avant trois jours fotre mère n'aura plus de fils.
— Non, juif. Au revoir... là^tas, où notre premier bonjour lera un grincement de dents; car avant toi^ maître Plok, j'aurai pour lit ime fournaise ardente, mais je t'y garderai une bonne place, maitre. Au revoir donc.
— n me fait horreur, — dit le juif. Et, immobile sur la plage, il suivait de l'œil Fasillo, qui regagna la tartane, fit orienter les voiles, et, profitant d'une bonne brise d'est, qui devait le porter rapidement dans le détroit de Gibraltar, mit le cap au nord-ouest, s'éloigna peu à peu, et disparut dans les profondeurs de l'horizon.
Quand le juif ne vit plus rien, il regagna Tanger à pas lents; mais, arrivant devant une voûte basse qui donnait sm* la gi^ève, il doubla le pas en levant les mains au ciel, cai* cette porte était l'entrée de ses magasins.
Juste un mois après l'exécution du Gitano, une peste effroyable ravageait Cadix; car Fasillo avait fait échouer sa tartane au pied du fort Sainte-Catherine...
Sa tartane, remplie des marchandises achetées pai* lui h, Tanger, avait été pillée par le peuple.
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Or^ en achetant ces marchandises^ qui venaient du Levant^ alors désolé par une épidémie^ Fasillo savait qu^elles étaient inl'ectées; et que maitre Plok n'attendait pour les purifier qu'un moment favorable ^
. Le peuple de Cadix, qui ignorait cette circonstance, s'empara des beaux cachemires d'Ispahan et des tissus de Géorgie, et le peuple fut pestiféré.
La bonne compagnie trouva commode d'acheter ces raretés à vil prix, et la bonne compagnie fut pestiférée.
Jusqu'à l'alcade et les membres de la junte, qui ne purent résister non plus au désir de voir leurs femmes et leurs filles parées comme les nobles épouses et les demoiselles d'un grand d'Espagne, et les membres de la junte, l'alcade et leurs familles furent pestiférés !
Enfin, il périt ime innombrable quantité de monde à Cadix et dans les environs, car les mois de juillet et d'août furent très-chauds, et la fièvre jaune vint compliquer la peste.
On estiipe le nombre des morts à vingt-neuf mille sept cent trente-deux> sans compter les moines.
On ne mi ce que devint Fasillo et son équipage de noirs.
Mais il avait tenu parole au Gitano
m'avait veçgé!
* BeauGonp de juifs de Tanger font ce lucratif métier : ils achètent des marchandises infectées à vil prix, les sanifient tant bien que mal, et les jceTendent en Burope. La peste de Cadix, en 1760, n'a pas eu d'autre cause. Un bâtiment contrebandier échappa aux visites sanitaires, et propagea l'épidéaùe.
HN DB PLIK ET PLOK
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