‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 37 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L»l!VCOI«I«inB

Si mon sooge de bonheur fut vif, il fat de coarte dorée.

Chateaubriand, Atala.

— Vou8 voulez être riche?

Elle l'était, la coquine, deux fois plas qu'elle ne le méritait.

— Et TOUS le serez : puisque c'est l'or qno vous aimez, il faut aller vous chercher de l'or.

Diderot, Ceci n'ai pas un conie, vol. VII.

Dors, va, dors en paix, brave capitaine; allonge tes membres eDgounlis sur la toile fine et blanche tissée par ta Catherine. La vois-tu assise au coin d'un feu pétillant, dans les longues soirées dliiver, l'œil fixe, humide; elle quitte quelquefois le travail pour attacher un long regard sur ton portrait, tout en jouant avec l'épaisse et rude chevelure de Thomas, pendant que Houmouth, gi'ave et silencieux^ lèche et polit sa fourrure soyeuse et bigarrée.

Alors elle calcule sans doute avec angoisse le terme de ton voyage, la vertueuse épouse ! C'est qu'aussi tu l'aimes tant, ta digne femme ! Pour elle, tu braves des dangers sans nombre; pour elle^ capitaine Benoît, tu te voues corps et âme à un métier atroce, tu passes pour un brigand, pour un ignoble vendeur de chair humaine, toi... toi, dont l'âme est si naïve et si piu« ! Tu devras rencke, il est vrai, un bien effrayant compte devant Dieu!... mais tu aiu'as au moins procuré à Catherine une douce et paresseuse existence. Tu seras tout consolé, brave honunc, et tu grimaceras encore ton honnête sourire au milieu des flammes de Lucifer, en voyant peut-être Catheiine^ assise dans le ciel, pêle-mêle avec les blonds chérubins aux ailes de moii*e et d'azm**

su ATAR-GULL

Gomment aussi le retour d'un pareil mari ne ferait-il pas époque dans une famille?

Je ne saurais pourtant vous dire au juste si Catherine espère ou redoute ce bienheureux retour... Peut-être le sait-il... ce grand canonnier de marine étendu complaisamment dans le fauteuil unique de M. Benoît, coiiïé de la gorra de M. Benoît, fumant, enfin, dans la meiUeure pipe de M. Benoît, du tabac de M. Benoît, alors que Thomas et Moumouth regardent par moment cet intrus d'un air craintif et colère.

Eh ! mais j'y pense: si, pendant que le brave capitaine trafique avec le père Van-Hop, affronte les tempêtes... Catherine... le...

Bah... bah... dors, va; dors, Claude; dors, Martial; dors, Borromée; rêve, rêve le ]3onheur et la fidélité de ta femme... Un songe heureux, vois-tu, frère, c'est encore ce qu'il y a de plus positif dans notre tant joyeuse existence... doi-s, la brise fraîchit, ton autre Catherine est en route (et elle est doublée, chevillée en cuivre, celle-ci î )...

Bonne, bonne Catherine I elle n'est pas coquette non plus, celle-ci. Ohî mon Dieu, tous les ans, une pauvre couche de goudron, quelques voiles neuves, un coup de peigne dans son gréement, et la voilà pimpante et proprette, toujoure douce, soumise, obéissante... Ah! digne Benoît, c'est à ceUe-ci que tu devi'ais borner tes amours... Au lieu de ton gros Thomas, tu te serais donné un joli petit sloop, vif, léger, hardi, qui eût voltigé autour de ton brick comme un jeune alcyon autom* de sa mère.

Cette Catherine-ci aurait reçu dix, vingt, trente canonniers... que tu n'en eusses pas été jaloux... certainement non, au contraire, comme vont le prouver les événements.

Enfin, dors toujours... le soleil va se lever pur et radieux, si j'en crois cette légère vapeur et cette teinte de pom-pre qui lutte à l'orient contre les dernières ombres de la nuit, et fait pâlir les étoiles.

Dors, capitaine; ton second, ton autre Simon, ton fidèle Caiot, veille pour toi, veille pour tous...

Depuis quelques instants, lui et sa longue-vue, incessamment braquée vers le sud-est, observaient dans cette direction avec une infatigable curiosité.

— Je donnreraîs mon quart de vin pendant huit Jours, — se disait Caîot, — pour que le soleil fût haut... Par tous les saints du calendrier, il me semble pourtant voir quelque chose... non... si... Diable de brume... une fois le soleil levé, je serais sûr... allons encore... Ah! voici enfin une clarté dé crépuscule; gueux de fanal,, sors donc... sors donc... Ahî enfin lé Toilà... est-il rouge ce matin !... Mais, oui... oui... je distingue parfaitement... c^est une goélette tout au plus à un mille de nous... Ah çà... mais... je n'ai jamais vu de voilure comme la sienne. .. quelles basses voiles ! . . . quels huniers ! quelle mâture penchée sur l'arrière ! . . .

EJ en énumérant ces singulières qualités, la figure de Caiot prenait peu à peu une expression d'étonnement nuancée d'une légère teinte de frayeur.

— Mais, — reprit-il en braquant de nouveau sa lunette, — eile a l'air d'avoir le même cap que nous; on dirait qu'elle navigue dans nos eaux. N'y a pas de soin, mais il faut toujours prévenir le capitaine.

D'un bond, Caiot fut à la porte de la dunette, et après sq)t minutes d'un bruit à réveiller un chanoine, la porte s'ouïnt lentement, et M. Benoît appanit sur le pont, tout étonné, débraillé, ébouriffé, se tordant les bras, se frottant les yeux encore lourds de son bon gros sommeil, et entremêlant cette expressive pantomime de oh!... de brrr... de ah!... il fait frais... brrr... etc.

— Bigre de Caiot! — dit enfin le capitaine qui commençait à avoir des idées lucides.

Or, je ne suis pas superstitieux; mais il me semble peu convenable de saluer le soleil par un quasi-juron, par : « Bigre, bigre de Caiot I » car je me rappelle toujours en tremblant le sort de ce pauvre Simon (que les flammes de l'enfer ne lui soient pas trop ardentes ! ).

— Bigre de Caiot! — fit donc le capitaine, — je dormais bien... Enfin, que me viens-tu chanter?

— Je crains que ce soit une drôle de ronde... capitaine; c'est une goélette qid paraît vouloir...

— Ahl mon Dieu... une goélette... c'est peut-être celle que nous deux ce pauvre Simon nous avions déjà signalée I

— C'est possible, capitaine; voici la longue-vue...

— Donne... donne, mon garçon... Ah î mais... oui... bigre!... c'est bien cela; et tu dis qu'elle a l'air de nous suivre?

— Voyez plutôt, capitaine.

— Ça ne dit rien, on peut faire la même route sans pour cela suivre les gens comme des voleurs à la piste.

— Si vous m'en croyez, capitaine, nous laisserons porter un quart de plus, nous virerons de bord s'il le faut; et si elle imite en tout notre manœuvre, nous serons bien sûrs alors qu'elle veut nous appuyer une chasse. Hein?

— Pourquoi faire nous chasser? ce n'est pas un bâtiment de guerre préposé pour empêcher la traite, c'est tenu comme une piguière; si c'est un pirate, il doit bien voir à notre air d'où nous venons, et qu'il n'y a rien à faii*e ici pour lui... .

— Dame, capitaine... voyez... mais elle approche... eUe nous gagne... c'est celle-là qui a des jambes... Bon, voilà qu'elle gi'ée ses cacatois... et toujours le cap sur nous; c'est là que je reconnais l'entêtement, — dit Caiot en agitant son index.

— Écoute, garçon, fais venii* un peu auvent, après laisse arriver; virons enfin de bord... et si elle nous suit toujours, nous lui demanderons ce qu'elle nous veut, n'est-ce pas?... c'est plus franc...

D'après cette décision, la Catherine se mit à louvoyer.

Vous êtes-vous quelquefois trouvé la nuit, par un ciel voilé, dans une de ces longues nies de Cordoue si sombres et si étroites, errant avec insouciance et entendant sans l'écouter le bruit encore cadencé de vos pas, qui retentissait sur les larges dalles des trottoirs?

Abîmé dans une douce et amoureuse pensée, vous marchiez toujours; mais votre imagination s'égarait ailleurs, soulCT'ait peut-être cette jalousie verte, ces loui^ds rideaux de soie... que sais-je, moi?

Lorsqu'un autre bruit de pas qui semblait être l'écho de votre marche, écho d'abord lointain, puis plus proche, puis enfin tout près de vous, appelait votre attention, et vous tirait d'une ravissante rêverie, sans doute.

Aloi-s, redressant la tête, élevant votre cape sur vos yeux, et cherchant dans votre poche la crosse ^^gnonnc et ciselée

dtin pistolet^ chef-d'œuvre d'Ortiz père, doyen des annui'ici'S de Tolède, vous ralentissiez ûèrement le pas...

On ralentissait le pas derrière vous.

Vous le doubliez... •

On le doublait.

Vous quittiez le trottoir gauche...

On quittait le trottoir gauchç.

• Vous alliez à droite...

On allait à droite.

Vous reveniez à gauche...

On revenait à gauche.

Las enfin ^ et, prenant le milieu de la rue, car en Espagne les entrées de porte sont dangereuses, vous vous retourniez bravement en disant au fâcheux : — - Seigneur cavalier, que veut votre grâce?

Et sa grâce pouvait voir luire dans Pomhre le canon damas« quiné du chef-d^œuvre d^Ortiz père.

Alors ici le drame se simplifiait ou se compliquait singulièrement.

I Eh bien ! la Catherine avait exactement agi sur POcéan comme vous aviez agi dans la rue de Gordoue; elle avait lou* voyé, — viré, — tourné; — la damnée goélette avait louvoyé, viré, tourné.

Or le capitame Benoît, ne conservant plus aucun doute sur ifcs intentions de ce navire, n'imita pas votre impertinente fanlaronnade; d'abord, parce qu'il n'avait pas de canons à bord, et qu'il s'était aperçu, dans les différentes manœuvres exécutées par la goélette, qu'elle avait des canons, et beaucoup.

Et puis l'âge et l'expérience avaient mûri cette vieille tête grise; aussi ordonna-t-il simplement à Caiot de mettre dehors toutes les voiles du brick, et de tâcher d'échapper par la fuite â cet infernal curieux.

I C'était, vous voyez, \m moyen que vous pouviez encore jimployer pom* dénouer le drame de la rue de Gordoue.

Le brick mai*chait comme un poisson; mais la goélette volait comme un oiseau, et on voyait même qu'elle ne déployait encore toutes ses ressources, se contentant d'observer touune honnête distance entre eUe et le brick.

Cehii-ci se couviît de toile; elle, sans efforts, avec calme sans paraître augmenter sa voilure... doubla sa vitesse, et î maintint toujours à la même portée.

• — C'est infernal, — disait Benoît qui, ne comprenant rie à cette manœuvre, voyait Firamense supériorité de la goëletl siu* son brick... — Puisqu'elle marche mieux que moi, poui quoi ne pas profiter de son avantage, et me dire tout de suil ce qu'elle veut... au lieu de s'amuser avec Catherine comir im chat avec ime som-is?

Il ne croyait pas dire si juste, le pauvre homme.

— Capitaine... tenez... tenez, la voilà qui ouvre la bouché

— dit Càiot en voyant l'éclair qui précède mi coup de canon..

— N'y a pas de soin, — dit-il en levant la tête au long siffle ment qui cria dans les cordages : — c'est à boulet !

— Ah çà, mais est-elle bête? — dit Benoît rouge de colère

— Qu'est-ce que ces bigres de sauvages-là? et pas un canon mon bord !... — hurlait le capitaine en se rongeant les pouceî

— Aussi a-t-on jamais vu un négrier attaqué par un pirate car ça ne peut être que ça...

Un second éclair brilla, et ce ne fut point un sifflement, mai bien im bruit sourd et mat que l'on entendit; c'était un boule qui se logeait dans la préceinte.

— Ah ! bigre. . . bigre. . . bigre de goélette ! . . . elle va me coule comme une outre...

— Capitaine, — fit Caiot, pâle et blême comme tout l*équi page que ces salves réitérées avaient attiré sur le pont, et qn devisait fort agité siu' tout ceci, — capitaine, elle veut peut-êtr vous prier de mettre en panne?

— J'y pensais; mais c'est bien dur. Allons, allons, brasse ti*ibord, la ban'e sous le vent.

L'effet des voiles se neutralisant, le brick resta immobile alors aussi le feu cessa à bord de la goélette, qui s'approch tout près de la Catherine, et on entendit ces mots s'échappe de l'orifice d'un large porte-voix :

— Ohé! du brick, envoyez ime embarcation à bord avec 1 capitaine dedans.

— Avec le capitaine dedans I — répéta ironiqucin<îJ Benoît; — phis souvoiil (pie j'irai... est-ce qu'il se fiche à

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moi, sans paviflon, sans signe de reconnaissance, avec sa tourniu'e de flibustier? ahî oui... pas mal... Pauvre Catherine, va... si tu savais que dans ce moment...

Le monologue de Benoît fut interrompu pai* le porte-voix de la goélette, qui répéta avec le même accent, la même mesure :

— Ohé ! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

Et puis aussi on vit briller un boute-feu sur les passavants de l'inconnue.

— Bigre de scie... je t'entends bien, — dit Benoît; et, tâchant d'éluder la question, il répondit à son tom* avec volubilité :

— Ohé ! de la goélette, d'où venez-vous?

— Que voulez-vous ^i^u çaygitainp^

— Pourquoi ne hissez-vous pas votre pavillon?

— De quelle nation êtes-voîw?

— Je ne vous connais pas.

— Je suis Français.

— Je vais de Nantes à la Jamaïque.

^— Je n'ai rencontré aucun navire.

Le porte-voix de la goélette, dont on voyait toujom's la large gueule, laissa déborder ce flux de paroles et de questions, et après un moment de silence, la grosse voix répéta avec le même accent, avec la même mesure :

— Ohé ! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

Et un coup de canon, qui ne blessa personne, partit avec le dernier mot de la phrase, en manière de péroraison.

— Le chien, est-il taquin ! — dit Benoît. — Allons, il faut y mortire. Oh! mon pauvre Simon, Simon, où es-tu?... La yole à la mer, Caiot, et quatre hommes pour y nager.

— Capitaine, — dit Caiot, — défiez-vous ; ça m'a l'air d'un flibustier.

— Que diable veux-tu qu'U me prenne ! il a peut-être besoin d'eau ou de vivres...

— C'est encore possible... Le canot est paré, capitaine... Et le malheureux Benoît y descendit à peine vètu^ sans

armes^ sans chapeau... au inomenl où le maudit porte-voii

répétait encore^ avec le même accent^ avec la même mesure :

— Ohé ! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

— Le capitaine dedans,,, le capitaine dedans... U y est, î bigre d'animal, dedans.,. On y va... im instant donc! — grommelait Benoît comme un domestique récalcitrant qui répond à la vibrante et infatigable sonnette d'un maître asthmatique et goutteux.

— Allons toujours donner la pâtée aux moricauds^ — dit Caiot, — car ils crient comme des chacals.

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