‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 38 sur 65 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Hélas 1 chaque henre dans la soddté ouvre nu tombeau et fait couler une larme.

Chateàubuand, Ren€.

. y • . • Cette scène ayait quelque chose d'étri^ge, qui étonnerait r&me la plus assurée.

Charles Nodier, Roi de Bohême,

C'est une étrange sensation que produit sur Toreille le bruit qu'on fait en armant on pistolet, quand TOUS savez que le moment d'apràs votre sein va être visé A douze toises de distance ou à peu près ; — cent, n'est-ce pas une distance honorable ?

BtroNi lion JtMiii, ch. it, su.

Plus Benoît approchait de la goélette, plus il concevait de défiance et de soupçons, surtout lorsque, arrivé tout près, il put distinguer les éû'anges compagnons qui, appuyés sm* les bastingages, suivaient curieusement les manœu>Tes de son petit canot.

Ce fut aussi avec un imperceptible battement de cobiu* que le capitaine de la Catherine remarqua deux petits nuages d'une fumée bleuâtre qui, toiubilloimant au-dessus des caro-

nades^ attestaient des dispositions encore nostiles de ce singulier navire.

Enfin, Claude-Borromée-Martial accosta la goëlette.

(Ce fut, je crois, un vendredi du mois de juillet 18.., à sept heures vingt-neuf minutes du matin. )

Au moment où Benoît se disposait à monter à bord, un coup de sifflet aigu, modulé, retentit fortement; cette marque de déférence qui, dans la civilité nautique, signale toujours l'arrivée d'un persoi^nage de distinction, rassura un peu notre bon capitaine.

— Ils ne sont pas encore si sauvages qu'ils en ont l'air, — dit'il en se hissant au moyen de tire-veilles qu'on lui avait jetées avec galanterie.

n arriva sur le pont de la Hyène (la goélette s'appelait la Hyène).

Là, ma foi^ n'eût été la grâce toute courtoise avec laquelle on avait sifflé pendant qu'il grimpait à bord, là, Benoît eût senti une bien poignante inquiétude, croyez-moi, car il put considérer à loisir ce hideux équipage.

Quelles ûgures, bon Dieu !

Certes, l'équipage de la Catherine n'était pas tout composé de timides adolescents qui venaient de se séparer pour la première fois d'tme bonne vieille mère, en emportant sa sainte i)énédiction, qui s'essuyaient les yeux au seul souvenir de ses cheveux blancs, si vénérables, qu'ils baisaient chaque matin avec respect et joie en disant : — Bonjour, mère !

Avant le départ, tous n'avaient pas été miu-murer une humble prière à la bonne Vierge qui protège les pauvres marins, et puis offrir naïvement sur son autel une modeste couronne de pâquerettes des bois.

Et lorsque le soleil, disparaissant le soir sous im immense dais de pourpre et d'or, semblait changer la mer en un océan/ de feu, et inondait encore le brick d'une clarté flamboyante, certes, bien peu allaient d'habitude se prosterner sur le pont et unir leurs voix reconnaissantes en un religieux cantique, dont les touchantes paroles se mêlaient aux majestueuses et sublimes harmonies de la nature.

Ce n'étaient pas non plus de chastes et d'honnêtes pensées

qui venaient sourire à leur ardente imagination, et dont ils se berçaient le soir en s'endormant balancés dans un hamac.

Certes, ils n'avaient pas de ces visages frais, roses et candides, de ces fronts blancs et purs qui se colorent d'une si voluptueuse rougeur au premier regard d'une femme; ils ne soulevaient pas timidement de ces beaux yeux voilés de longs cils de soie, de ces yeux qui disent à seize ans, avec une mélancolie si douce : — Oh !... comme j'aimerais ime femme qui voudrait de moi... mais, mon Dieu, quelle femme voudra de moi?...

— Vous, peut-être, madame? — Pauvre enfant ! s'il le savait 1

Revenons aux marins de Benoît, non certes, ik n'étaient pa3 ainsi; je l'avouerai même, ils se montraient ip peu blasphémateurs, — un peu buveurs, — un peu querelleurs, — un peu tueurs, — un peu jouem-s, — un pçîu voleurs, — un peu adonnés aux négresses, aux Espagnoles, aux Indiennes, aux Japonaise^^ aux Américaines, aui Haïtiennes, naônie aux Namaciuoises, grànaes ou petites, cela dépendait de la route qu'ils suivaient.

Mais, grand Dieu! quelle différence avec l'é(|uipage ie IçL Hyène, quels hommes ! ou plutôt quels démons !

Laids, sales, déchirés, couverts de méchants haillons, noirs de poudre et de fange, basanés, cui\Tés, bronzés, cicatrisés; les cheveux et la barbe longs, malpropres, les yeux fai:QUch^s et creux, les ongles crochus, et des jurements î des plaisanteries! ah!

C'était à donner la chair de poule à l'honnête Benoît, qui, après tout, faisait, si vous voulez, un petit trafic que quelques personnes réprouvent, mais au moins le faisait-il honnêtement, en conscience, et, après tout, comme il le disait avec beaucoup de justesse d'esprit, « pour squtenir les colonies; car, sans colonies, adieu sucre, adieu café, adieu indigo, etc. »

Ces réflexions, je vous le dis, vinrent en foule assaillir le capitaine Benoît lorsqu'il fut sur le pont de la Hyène,

Et ce pont avait aussi, comme tous ces atroces visages, une expression, une physionomie particulière.

C'étaient des manœuvres mêlées et confondues, des armes jetées çà et là, pour qu'on pût les trouver toujours prêtes, un plancher humide et boueux, couvert, en quelques endroits, dd

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larges taches d*un rouge noir, des canons en état de faire feu, mais remplis de crasse et de rouille; puis, sur quelques affûts, encore des taches de ce même rouge noir, mêlées de certains débris membraneux séchés et racornis au soleil, que Benoît reconnut en frissonnant poiu* être des restes de lambeaux de chair humaine !

Oh ! c'est alors qu'il regretta le pont de son brick, si blanc, si propre, si net ! son gréement lisse et peigné, les jalousies vertes de sa petite chambre, ses jolis rideaux de toile perse, bigarrés et émaillés de fleurs comme un parterre... et sa moustiquaire diaphane... et son lit où il dormait si bien... et son verre de gyn, humé lentement en compagnie de ce pauvre Simon^ tout en causant de Catherine et de Thomas, de ses riants projets pour Favenir, de sa modeste ambition et de son espoir de finir ses jours par une belle soirée d'automne, à l'ombre des acacias qu'il avait plantés, entouré de dqux ou trois générations de petits Benoît.

Oh! mon Dieu, Montaigne a bien raison! comme la fata^ lité nous masche I

— Tu as b... renâclé poiu* venir au lof, vieux marsouin, — lui dit un homme à figiu*(B repoussante, et qui n'avait qu'un œil; cet intrigant était à peine vêtu d'un pantalon déchiré, d'une vieille, vieille chemise de laine rouge, sale et grasse, et ceint d'une corde au travers de laquelle passait la lame d'un grand couteau à manche de bois.

Ici Benoît rassembla sa dignité, son courage, et répondit sans émotion :

— Vous aviez seize canons et je n'en avais pas un... c'est pas cher d'amariner les gens à ce prix-là, bigre !

— C^est pour cela, mon gros soufflem*, qu'il faut gouverner droit, parce que la raison est toujours du côté des CAnons... et tu vois si nous sommes raisonnables...

Dit le gentilhomme, en lui faisant observer que les gaillards étaient parfaitement garnis...

— Enfin, — reprit Benoît avec impatience, — vous m'avez hélé, que voulez-vous de moi? Je perds la brise; est-ce que voiis allez m'embêter encore longtemps comme ça?

— N'y a que le commandant qui puisse te répondre ; en

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attendant^ sois calme et ronge ton câble^ ça t'empêchera de grincer des gencives...

— Le commandant! ah! vous avez un commandant ici, ça doit être du propre, — dit imprudemment Benoît, avec une sorte de moue dédaigneuse.

— Mords ta langue, vieille cai'ogne, ou je te Parrache pour la jeter aux requins!

— Mais, bigre d'enfer!... — s'écria le malheureux capitaine... —enfin, que me voulez-vous?... est-ce de Peau, ou des vivres?

— De Peau et des vivres, toujours de Peau et des vivres, même du rhum, ça ne peut jeûnais nuire.

— Dites donc cela tout de suite... Ohé!... toi, Jean-Louis, — cria Benoît à im des canotiers, — rallie le bord et apporte dans la yole...

— Toi, — dit l'interlocuteur de Benoît en s'adressant au matelot précité, — toi, Jean-Louis, je t'infuse deux balles dans le torse si tu fais mine de pousser au large.

— Oh ! quelle bigre, bigre de scie! Vous ne voulez donc ni eau ni vivres?

— Nous irons nous-mêmes en chercher à ton bord, vieille bête...

— Comme je danse, — fit Benoît.

— Tu verras, que je te dis... et sans toi encore.

Ici le capitaine de la Catherine, au lieu de répondre, clignota des yeux, enfla sa joue gauche en la soulevant avec sa langue, et tapa légèrement sur cette proéminence du bout de son index.

Cette pantomime, bien inofiensive vous le voyez, parut pourtant insultante au gentilhomme, car, d'un revers de sa large main noire et velue , il étendit le pauvre Benoit sur le pont en lui disant :

— Est-ce que tu prends le Borgne pour un mousse, dis donc? Attachez-moi cet animal-là par les pattes, vous autres...

Ce qui fut fait malgré les bigre réitérés de Benoit. Les matelots de son embai'cation étaient tenus en respect par le Borgne et ses honnêtes amis.

Une grosse tête, hideuse et crépue, sortit du pan.ieau en

criant : — Le Borgne!... le Borgne I le commandant demande ce qu'on déraiingue sur le pont.

— C'est le vieux caïman qui gouverne le brick^ 911^ l'on fait se taire.

La grosse tête disparut.

Puis elle reparut.

— Eh ! — dit le vilain mousse, — eh ! le Borgne, le com* mandant ordonne qu'on lui apporte le monsieur.

Et, bon gré mal gré, l'honnête Benoît fut affalé par le panneau, et se trouva auprès d'une petite porte qui donnait dans la cabine du seigneur et maître de la Hyène,

Là, le misérable entendit une voix, oh ! une voix de tonnerre qui hurlait :

— Mais qu'on le coupe en deux comme une pastèque, ce vieux gueux-là... s'il se rebiffe... Ah! on l'a apporté!... eh bien! qu'il entre... et nous allons nous voir le blanc des yeux!

Ici, Glaude-Martial-Borromée pensa à Catherine et à Thomas, boutonna sa veste, passa la main dans ses cheveux gris^ toussa deux fois... se moucha... et entra...

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