CHAPITRE III
ïïjJk BONNE AirfiNTDIIE
La sorcière dit au pirate :
< Bon capitaine, en vérité, Non, je ne serai pas ingrate, Et TOUS aurez votre beauté. >
Victor Hugo, Cromwell.
Dii-moi la bonne aventure, ô gué,.
La bonne aventura.
Il entra, se flépoulua aime capote de toile cirée qui ruisselait de pluie, l'étendit près du foyer, secoua son large chapeau de cuir verni, et se jeta sur un méchant escabeau.
Kemok pouvait avoir trente ans : sa taille large et carrée, qui promettait une vigueur athlétique, ses traits basanés, sa chevelure noire, ses larges favoris lui donnaient un air dur et sauvage. Pourtant sa figure eût passé poiu* assez belle, sans la mobilité extraordinaire de ses épais sourcils, qui se joignaient ou se séparaient suivant Fimpression du moment.
Son costume ne le distinguait en rien d'un simple matelot ; seulement deux ancres d'or étaient brodées sur le coUet de sa veste grossière, et un large poignard recourbé pendait à sa ceinture par un cordon de soie rouge.
Les habitants de la cabane examinaient l'étranger avec une expression de crainte et de soupçon, et attendaient patiemment que ce ^ngulier personnage fit connaître le but de sa visite.
Mais lui ne paraissait occupé que d'une chose, de se réchauffer; aussi jeta-t-il sans façon dans le foyer quelques morceaux de bois encore garnis de fer. — Chiens, — dit-il entre ses dents, — ce sont les débris d'un navire qu'ils auront attiré et fait échouer sm^ la côte. *Ah! si jamais VÉpermer..,
— Que voulez-vous? — dit Ivonne, lasse du silence de l'inconnu.
Celui-ci leva la tête, sourit dédaigneusement, ne dit mot, allongea ses jambes le long du feu, et, après s'être établi le mieux possible, c'est-à-dire le dos appuyé contre la muraille et les pieds sur les chenets :
— Vous êtes Pen-Hap le cacou, n'est-il pas vrai, mon brave? — dit enfin Kemok, qui, à l'aide de son bâton ferré, tisonnait avec autant d'aisance que s'il eût été au coin de la cheminée d'une excellente auberge de Saint-Pol ; — et vous, la sorcière de la côte de Pempoul? — ajouta-t-il en regardant Ivonne d'un air inten^ogatif. Puis, toisant l'idiot avec dégoût : — Quant à ce monstre, si vous le menez au sabbat, il doit faire peur à Satan lui-même; au reste, il vous ressemble, ma vieille, et si je mettais cette figure-là sur l'avant de mon brick, les bonites effrayées ne viendraient plus se iouer et bondir sous la proue.
Ici Ivonne fit une grimace colérique. — Allons, allons, belle hôtesse, calmez- vous, et n'ouvrez pas le bec comme un goéland qui va fondre siu* un banc de sardines. — Voilà qui vous apaisera, — dit Kernok en faisant sonner quelques écus; — car j'ai besoin de vous et de... monsieur.
Cette harangue et ce mot monsieur surtout furent prononcés avec un air si évidemment narquois, qu'il fallut et la vue d'une longue bourse de peau honnêtement garnie et le respect qu'inspiraient les larges épaules et le bâton ferré de Kernok, pour empêcher le digne couple de faire éclater une colère trop longtemps comprimée.
— Ce n'est pas, — ajouta le corsaire, — que je croie à vos sorcelleries. Autrefois, dans mon enfance, à la bonne heure. Conune tm autre , je frissonnais à la veiUée en entendant ces beaux récits, et maintenant, belle hôtesse, j'en fais autant de cas que d'un aviron brisé. Mais elle a voulu que je vinsse me faire dire la bonne aventure avant de me remettre en mer. Enfin, voyons, allons-nous conunencer, êtes-vous prête, madame?
Ce madam>e fit encore horriblement grimacer Ivonne.
— Je ne reste pas ici ! — s'écria le cacou, pâle et tremblant^
18 PLiK ET PLOR
— C'est aujourdliui le jour des morts; femme , femme ^ tu nous perdras, le feu du ciel écrasera cette demeure !
fl sortit et ferma la porte avec violence.
— Quel diaWe le mord ? Cours donc après lui, vieille chouette ; il connaît la côte mieux qu'un pilote de File de Baiz; j'en aurai besoin. Va donc, sorcière maudite !
Ce disant, Kemok la poussait vers la porte.
Mais Ivonne reprit , en se dégageant des mains du pirate :
— Viens-tu pour insulter ceux qui te servent? Cesse, cesse, ou tu ne sauras rien de moi.
Kemok haussa les épaules d^un air d'insouciance et d'incrédulité.
— Enfin, que veux-tu?
•^ Savoir le passé et l'avenir, rien que ça, ma digne mère; ce qui est aussi possible que de filer dix nœuds, le vent debout, — répondit Kernok en jouant avec les cordons de son poignard.
— Ta main?
— La voilà; et, j'ose le dire, pas une ne sait mieux nouer une garcette ou presser la détente d'un pierrier. C'est donc là que tu lis ton grimoire, vieille fée ! Va, j'y crois autant qu'aux prédictions de notre pilote, qui, en brûlant du sel et de la poudre à canon, s'imagine reconnaître le temps qu'il doit faire à la couleur de la flamme. Sottises que tout cela! je ne crois, moi, qu'à la lame de mon poignard ou à l'amorce de mon pistolet, et quand je dis à mon ennemi : — Tu mourras ! le fer ou le plomb accomplissent mieux ma prédiction que toutes les...
— Silence ! dit Ivonne.
. Pendant que Kernok exprimait aussi librement son scepticisme, elle avait étudié les lignes qui se croisaient dans sa main. Alors, elle fixa sur lui ses yeux gris et perçants, puis approcha son doigt décharné du front de Kernok ; il tressaillit en sentant l'ongle de la sorcière se promener sur les rides qui se dessinaient entre ses sourcils.
— Holà! dit-elle avec un sourire hideux, holà! toi, si fort^ tu trembles déjà!
-^ Je tremble... je ti*emble... Si tu crois qu^il est possible de
sentir sans dégoût ta griffe s'approcher de ma peau, tu te trompes fort. Mais vienne, au lieu de ton cuir noir et tanné, une main douce et potelée, tu verras que Kernok... que... car... que...
Et il balbutiait, baissant involontairement les yeux devant le regard fixe et arrêté de la sorcière.
— Silence ! — dit-elle encore; et sa tête retomba sur sa poitrine : on Peut dite absorbée dans une profonde rêverie. Seulement elle était agitée, par intervalle, d'une espèce de ti-emblement convulsif, et Pon entendait ses dents s'entre-choquer. La lueur vacillante du foyer qui s'éteignait éclairait seule, de sa clarté rougeàtre, l'intérieur de cette masure; et, reflétée de la sorte, la tête difforme de l'idiot, qui sommeillait tapi dans un coin, devenait réellement effrayante. On ne voyait d'ivonne que sa mante noire et ses longs cheveux gris; la tempête mugissait au dehors. Il y avait je ne sais quoi d'horrilde et d'infernal dans cette scène.
Kernok, Kernok lui-même éprouva im léger frisson qui le parcourut, rapide coname l'étincelle électrique. Et sentant peu à peu se réveiller en lui son ancienne superstition d'enfant, il perdit cet air d'incrédulité moqueuse dont ses traits étaient empreints en entrant.
Bientôt une sueur froide mouiUa son front. Machinalement il saisit son poignard, et le tira du fourreau...
Comme ces gens qui, à moitié éveillés, croient soilir d'un songe pénible en faisant quelque mouvement violent :
— Que l'enfer étouffe Mélie ! — s'écria Kernok, — ses sols conseils et moi aussi, moi assez buse pour les suivre ! Me laisserai-je intimider par des momerics bonnes à effrayer des femmes et des enfants? Non, sacrebleu! il ne sera pas dit que Kernok... Holà ! fiancée du démon, parle vite; il faut que je paile. M'entends-tu? — Et il la secoua fortement.
Ivonne ne répondait pas; son corps suivait les impulsions que lui donnait Kernok. On ne sentait pas même la résistance que lait éprouver un être animé. On eût dit d'une morte.
Le cœur du pirate battait avec violence. — Parleras-tu ? — murmura-t-il; et il releva violenament la tête d'IvomxCjj qui était baissée, appuyée sur sa poitrine.
Elle resta releve'e.
Mais son œil était fixe et terne.
Les cheveux de Kernok lui dressaient sur la tête; ses deux mains en avant, le cou tendu, comme fasciné par ce regard pâle et morne, il écoutait respirant à peine, dominé par une puissance au-dessus de ses forces.
— Kernok, — dit enfin la sorcière, d^une voix faible et saccadée, — jette, jette ce poignard. — Et elle montrait le poignard qui tremblait dans la main de Kernok. — Jette-le, te dis-je, il y a du sang; du sang d^elle et de lui.
Et la vieille sourit d^une manière affreuse; puis, mettant le doigt sur son col : — Là... tu l'as frappée... et pomi;ant elle vit encore. Mais ce n^est pas tout... Et le capitaine du négrier?...
Le poignard tomba aux pieds de Kernok; il passa la main sur son front brûlant, et serra si violemment ses deux tempes, que la trace de ses ongles y resta empreinte. 11 se soutenait à peine, et s'appuya sur le mur de la cabane.
Ivonne continua ;
— Que tu aies jeté ton bienfaiteur à la mer après l'avoir poignardé, c'est bien! ton âme ira à Teus's; mais que tu aies frappé Mélie sans la tuer, c'est mal; car, pour te suivre, elle a quitté ce beau pays où croissent les poisons les plus subtils; oïl les serpents jouent et s'enlacent au clair de lune, en confondant leurs sifflements; où le voyagem^ entend, en pâlissant, le râlement de la hyène, qui crie comme une femme qu'on égorge; ce beau pays où les vipères rouges font des morsures qui tuent, qui portent dans les veines un venin qui les corrode.
Et Ivonne tordait ses bras, comme si elle eût ressenti ces affreuses convulsions.
— Assez, assez! — dit Kernok, qui sentait sa langue se glacer.
— Tu as porté le fer sur ton bienfaiteur et sur ta maîtresse, leur sang retombera sur toi, ton terme approche ! — Pen- Ouët ! — cria-t-elle à voix basse.
A cette voix sourde et creuse, Pen-Ouët, qu'on eût cru endormi proiondément, se leva dans une espèce d'accès de somnambidisme, et se mit aux genoux de sa mère, qui prit ses
PLIK ET PLOK îl
mains dans les siennes^' et ^ appuyant son front contre son front :
— Pen-Ouët, il demande ce que Teus's lui accorde à vivre... Au nom de Teus's, réponds-moi.
L'idiot poussa un cri sauvage, parut réfléchir un instant, recula d'un pas, et frappa le sol avec la tête de cheval, qu'il ne quittait plus.
H frappa d'abord cinq fois, puis encore cinq fois, puis trois.
— Cinq, dix, treize, — dit sa mère, qui comptait à mesure, — treize jours encore à vivre, tu entends! et puisse Teus's t'envoyer sur notre côte, le corps livide et froid, entouré de longues herbes marines, les yeux ternes et ouverts, l'écume à la bouche et ta langue mordue entre tes dents! Treize jours., et ton âme à Teus's !
— Mais elle, elle 1 — dit Kemok • haletant dans un déUi^e af&eux.
— Elle y — reprit Ivonne, — mais tu ne m'as payée que pour toi. Bah ! je serai généreuse. — Puis eUe réfléchit un moment^ en posant son doigt sur son front.
— Eh bien, elle aussi aura les membres roidis, le visage bleu, la bouche écumante et les dents serrées. Oh! vous ferez de beaux fiancés, et plaise à Teus's que je vous voie, par une nuit de novembre, accrochés sur un rocher noir qui sera votre lit nuptial, avec les lames de l'Océan pour rideaux, le cri des taraks et des corbeaux pour chants de noces, et l'œil ardent de Teus's pour flambeau !
Kemok tomba évanoui, et deux éclats de rire singuliers retentirent dans la cabane.
On frappa à la porte.
— Kernok, mon Kernok! — dit une voix douce et fraîche. Ces mots firent sur Kemok un effet magique; il ouvrit les
yeux et regarda autour de lui avec étonnement et effroi. — Où suis-je donc? — dit-il en se levant; — est-ce un rêve, un rêve affreux? Mais non... mon poignard... cette cape... 11 est trop vrai... enfer! maudite vieille! je saurai... La vieiUe et l'idiot avaient dispam.
— Keraok, mon Kernok, ouvrez donc, — répéta la douce voix.
— Elle, — s'écria-t-il, — elle ici! — et il se précipita vers la porte.
— Viens, — dit-il, — viens! — et sortant de la cabane, la tcte nue, l'air égare', il l'entraîna rapidement. En gravissant les rochers qui bordent la côte, ils atteignirent bientôt la route de Saint-PoL