‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 42 sur 65 · CHAPITRE PREMIEI · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEI

Lo mal régna dès lori dans fou immense empire ; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire Commença de souffrir ;

Et la terre, et le ciel, et l'âme et la matièiref Tout gémit; et la toIx de la nature entière Ne fut qu'un long soupir.

|«Ai|i.RXiNK« MédiiaiioÊU.

L'homme est un animal bizarre, et fait un singulier usage de sa nature et des arts qu'il luTente; il se tue, il se Tend; l'un fabrique des nez artifio ciels, un autre invente la guillotine; celui*là tous casse les os, celui-ci tous les remet en place | — mais la vaccine a été certainement un excelle^ antidote des fusées à la Congrère.

Bt90N) Ihn iuan^ chant I, czzix.

On le sait/ 16 capitaine Brulart fit embarquer à bord de la Catherine tout son mobilier, c'est-à-dire sa table tachée de gijaisse et de vin, son vieux cofl're où il n'y avait rien du tout, la chemise bleue, sale et trouée qu'il portait sur lui, son gros bâton (ou son éventail à bounique, comme il disait plaisamment) et son grand pot d'étain qui tenait trois pintes.

Mais, une fois entré dans la dunette du malheureux Benoît, il ifut émerveillé des richesses qu'elle contenait. Il s'empara d'abord du chapeau de paille et de la vieille couronne de bluets qu'il planta sur sa tête, puis d'une veste et d'un pantalon dont il se revêtit insolemment : tout cela, il est vrai, lui était fort court et fort étroit ; aussi ne ménageait-il pas les imprécations et les injures contre l'ancien propriétaire; après tout, il n'y regardait pas de si près, et s'en trouva fort bien; aussi, le lendemain matin, à son réveil, il dit en se mirant avec complaisance daos la petite glace de la dunette :

— 11 n'y a rien de tel que la toilette pour refaire un homme.

Puis il déjeuna de bon appétit d'une dalle de morue sèche^ d'un fromage de Hollande^ de trois galons d*eau-de-yie, et après boire fut inspecter les nègres et descendit dans le fauxpont.

Les grands Namaquois avaient été un peu négligés^ tU) peu oubliés depuis la veille ; mais que voulez-vous^ il s'était passé tant d'événements^ tant de choses^ qu'on ne pouvait penser à tout.

Donc, sur les midi^ le capitaine Brukrt arriva dans le fauxpont, singulièrement espacé aux dépens de la cale; car^ de l'étrave à l'étambot, le faux«pont avait, je crois, trente-cinq pieds, et son grand bau à peu près quinze pieds, autrement dit, trente-cinq pieds de long sur quinze de large; la hauteur était de dix. La lumière ne pouvait passer que par le grand panneau grillé et regrillé.

Brulart conunença son inspection par tribord.

Ob I de ce côté, ce n'étaient que des enfants, de frêles et pauvres créatures qui, servant d'appoint dans ces marchés de chair humaine, formaient pour ainsi dire la monnaie de ce trafic*

Ces enfants jouaient là comme ils eussent joué sur les bords irais et ombragés du fleuve Rouge.

Mon Dieu, pour eux, rien n'était changé; seulement, au lieu du ciel pm* qui lem* souriait la veille, c'était le lourd plafond du brick; au lieu du soleil éblouissant qui les inondait de chaleur et de lumière, c'était le panneau carré du fauxpont qui suintait à travers ses barreaux un jour douteux et un air épais. Seulement, en montrant le plafond et le panneau, ils se demandaient, dans lem* naïf langage, pourquoi ce ciel était si noir et si près, et ce soleil si pâle et si froid... et puis pourquoi ces vilains cercles de fer enchevêtraient leiu*s petits pieds déjà endoloris et gonflés; et puis aussi pourquoi ils ne voyaient pas leur mère depuis trois jours, leur mère qui justement leiu* avait promis un joli collier de plumes de colibris et une pagne plus brillante à elle seule que tous les cail loux de la rivière Rouge.

Enfin^ las de se questionner, de pleurer^ ils se roulaient et

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se battaient entre eux pour attendre phis patiemment sans doute l'heure de manger ; car, depuis deux jours, on les avait un peu oublies^ et ils avaient bien faim.

Brulart passa, et, sans le faire exprès, le capitaine écrasa presqiïe la jambe d'un de ces enfants sous son pied lai'ge et massif.

C'est qu'il faisait si sombre dans ce faux-pont.

Le pauvre petit poussa un cri bien déchirant.

— Mets des sabots, mauvais rat d'Afrique, — dit Binilart.

Et il continua sa promenade jusqu'au milieu du brick, fort mécontent de ces négriUons que l'on vend si mal... Par exemple, arrivé là, sa mauvaise humeur fît place à un sourire de satisfaction qui rida ses lèvres.

Car là commençait la section des mâles ^ comme il disait.

La clarté du grand panneau tombant d^aplomb sur cet endroit, il put facilement les examiner.

C'étaient des hommes forts et vigoureux ; aussi le négrier contemplait-il avec une curieuse avidité ces vastes poitrines, ces bras nerveux, ces épaules larges et découpées, ces reins souples, cambrés et musculeux, et encore, enchaînés qu'ils étaient, on ne pouvait juger de toute la puissance de ces êtres sains et jeunes, car le plus vieux n'avait pas trente ans.

Ces nègres, par exemple, n'imitaient pas l'heureuse et naïve insouciance des enfants; car eux, je crois, comprenaient mteux leur situation.

Souvent dans leur kraal, assis autour d'un bon feu de palmier et d'aloès qui répandait une fumée si odorante et une flamme si blanche, souvent ils avaient entendu raconter par un vieillard que dans le Nord, quelques tribus, au lieu de manger leurs prisonniers, les vendaient aux hommes blancs qui les emmenaient dans leur pays... bien loin... bien loin... Ici, les renseignements s'arrêtaient, et la crainte s'augmentait de cette ignorance; aussi, nous l'avons dit, les Namaquois de feu le capitaine Benoît (hélas! on peut bien, je crois ^ dire de feu) étaient sombres et tristes.

Les uns assis, la tête penchée sur la poitrine et le bout de leurs pieds dans leurs mains, avaient les yeux fixes, ternes, et i*estaient dans un état d'immobilité pai'faite...

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D auii'es raidissaient leurs bras, sentaient foiiement leurs dents, et faisaient je ne sais quel mouvement buccal intérieur; mais de temps en temps leurs joues s'enflaient, leui*s yeux devenaient sanglants, et on entendait une soi*te de crépitation sourde et saccadée s'échapper de leur poitrine haletante.

Ils cherchaient, ceux-là, on peut le présumer du moins, à avaler leur langue; espèce de mort, dit-on, assez commune chez les sauvages.

D'autres, couchés en long, semblaient fort caknes; mais de temps en temps ils imprimaient à leurs jambes une violente et affreuse secousse, comme pour les arracher de l'anneau qui les étreignait, ce qui «était absurde, et prouvait bien la stupide ignorance des sauvages; car ces anneaux, rivés avec la barre, n'avaient, comme on le pense bien, aucune élasticité...

Ceux-ci enfin, et c'était le plus grand nombre, tournés sur le côté, dormaient d'un sommeil souvent interrompu par quelques mouvements convulsifs, quel<|ues tiraillements de l'estomac, ou quelques joyeux souvenirs des rivages du fleuve Rouge. ..

Comme le souvenir d'une bonne danse namaquoise, si vive et si preste, au son du jnoumjnoumy sous des mimosas qui secouent leurs pétales roses et font mystérieusement bruire leur dentelle de verdure, alors que le soleil couchant illumine le sommet des aibres, que les oiseaux du ciel chantent leur chanson du soir, que les legouanes muiraurent un cri plaintif, et que le ramage des didriks et des moineaux du Cap se mêle aux sourds et lointains rugissements des lions et des panthères.. .

Alors que le monstmeux hippopotame, comme la vieille divinité de ce fleuve africain, fendant l'onde bouillonnante, montre son corps noir et cuirassé tout ruisselant d'eau, de joncs verts et de nénufars, dont les fleiu^ bleues se détachent sm* les larges plis d'argent de la rivière...

Alors enfin que c'est fête au kraal, et que le chef a promis pour le lendemain une grande chasse à l'éléphant.

Danse alors, vaillant Cafre, danse, tes flèches sont acérées^ ta hache est luisante et ton aie est verni; danse, car le soleU &Q couche, mais la lune brille» et Narina l'aime tant! la pâle clarté de la lunel

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Je vous le dis^ c'était le rêve de quelques-uns... car autant la fig^u»e de ceux qui veillaient devenait sombre et chagrine^ autant celle d'un bon nombre de dormeurs s'épanouissait rayonnante et heureuse; un surtout, Atar-Gull, un grand jeiuie nègre aux cheveux frisés, dilatait son bon et franc visage que c'était plaisir de voir ses joues s'enfler, ses sourcils s'écarter, ses oreilles remuer, ses mains battre la mesure, et un inconcevable frémissement de bonheur courir par tout son corps; de voir enfin deilx rangées de belles dents blanches qu'il montrait en ouvrant la bouche sans parler... le pauvre gai^çon, tant il était content de son rêve !

— Je vais te faire me rire au ne2, f.... noireau, — dit Brolart, que cette gaieté hors de saison importunait, et d'un coup de son bâton de chêne il éveilla le dormeur en sursaut.

Alors vraiment c'était à fendre le cœur de voir cet homme, je veux dire ce nègre, tout à l'heure si gai, si content, conserver un instant encore l'expression de cette joyeuseté factice, puis, baissant les yeux sur ses fers, s'entourer tout à coup d'un morne désespoir, et laisser couler deux gi'osses larmes le long de ses joues.

c^est qu^il revoyait sa position actuelle dans son vrai Jour, et que, comme les auti*es, il avait grand'faim, car on les avait aussi un peu oubliés.

Brulart passa, et arriva au bout du brick près l'avant.

C'est là que les femmes étaient parquées.

— Ah! «di! -* dit le forban, — voici le sérail, miUe tonnerres de diable! il faut voir clair ici. Cartahut, va me chercher un fanal, — dit-il à son mousse. La lumière vint, et Brulart regarda.

Vrai, si je n'avais eu un de mes grands-oncles chanoine de Reims, un bien saint homme! je vous révélerais, sur ma parole, un gracieux et erotique tableau.

Figurez-vous une vingtaine de négresses ayant presque toutes l'âge d'un vieux bœuf, non de ces Cafres rabougries d'un brun terne, sales, huilées, graissées, avec une vilaine tête lameuse et crépue; non!

C'étaient de svcltes et grandes jeunes filles, fories et charnues, au nez droit et mince, au front haut et voilé par d'ëpoif

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cheveux noirs, lisses comme l'aile d'un corbeau. Et quels yeux ! des yeux d'Espagnoles, longs et étroits, avec ime prunelle veloutée qui luit sur un fond si limpide, si transparent qu'il paraît bleuâtre... Pour la bouche, c'était de l'ébène, de l'ivoire et du corail...

Et si vous les aviez vues là, mordieu ! toutes ces Namaquoises, bizarrement éclairées pai* le fanal de Brulart...

Si vous aviez vu cette lumière vacillante courir et jouer S1U' ces corps tant souples, tant gracieux, qu'elle semblait dorer...

Les unes, à moitié couvertes d'une pagne aut vives couleurs, laissaient à nu leurs épaules rondes et potelées, les autres croisaient leurs beaux bras sur une gorge ferme et bondissante; celles-ci...

Ah! si je n'avais eu un de mes grands-oncles chanoine de Reims, im bien saint homme ! . . .

On aime, je le sais, une peau fraîche, élastique et satinée^ qui frissonne et devient rude sous une bouche caressante. Oïl aime à entourer un joli cou blanc d'une chevelure soyeuse et dorée qui se joue sur des veines d'azur.

On aime à clore sous un baiser les paupières roses, les longs cils d'un œil bleu, doux et riant comme le ciel de mai.

On aime autant, je le sais, la pourpre et les perles incrustées dans l'ivoire que dans l'ébène.

On aime ce maintien timide, cette allure modeste qui font si doucement tressaillir une robe de vierge... On aime encore à voir im petit pied au travers de la légère broderie d'un bas de soie encadré dans le satin.

Mais pourquoi dire anathème, cordieu! sur ces beautés noires et fougueuses comme une cavale africaine, farouches et emportées comme une jeune tigresse?...

Oh ! si vous les aviez vues parées pour le harem dlbrahim, avec leurs voiles rouges tressés d'argent, leius anneaux d'or, leurs chdnes de pierreries qui étincelaient sur le sombre émail de leur peau comme un éclair au milieu d'une obscure nuée d'orage!...

Oh! si vous les aviez vues, furieuses, échevelées, les narines siQlantes, le sein dressé, ouvrir^ feimcr à demi^ et ouvrir en-'

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core des yeux nageants, qui regardent sans voir, et dardent au hasard un long jet de flamme...

Si vous aviez senti leurs délirantes morsm'es, entendu Icui-s cris de rage convulsifs... Si...

Ah! mon Dieu! j'oubliais mon grand-oncle le chanoine, un bien saint homme, et le capitaine Brulart...

En somme, il s'était sans doute fait à lui-même cette comparaison (que je lui emprunte, croyez-le, je vous prie) des beautés noires et beautés blanches; car il dit à Cartahut : — Mène làhaut ces deux cocottes; — et autant pour les réveiUer que pour les désigner, il donna à chacune un coup de son bâton...

L'effet fut aussi prompt qu'il l'avait espéré, Cartahut ouvrit le cadenas, et les chassa devant lui, toutes tristes et toutes honteuses, et à moitié nues, les pauvi-es filles!...

Et en les voyant monter les étroites marches de l'échelle, le regard vitreux du capitaine Biiilart s'éclaii'a sourdement, et briUa comme une chandelle au travers de la corne transparente d'une lanterne.

Il remonta aussi; mais en aiiivant près du panneau de l'aiTière, il s'aiTêta tout à coup, à la vue d'un spectacle étrange et hideux.

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