CHAPITRE II
LBS BnPOISONNBVBS'
C'est là que sont les angoisses tonjonrs noaTollei qai se moltiplieot jusqu'à ce que leur nombre m6me endurcisse l'homme qui voit l'agonie sous tant de formes diyerses. ~ Ici , l'un gémit; là, un autre se roule dans la poussière, et un troisième tourne dans leur orbite ses yeux d'une terne blancheur.
Btron, Don Juany ch. tiii, Ut. Xin.
Oh ! dans ce monde auguste od rien n*est éphémère, Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel, Enfant, loin du sourire et des pleurs de ta mère, N'es-tu pas orphelin au ciel ?
Victor Hugo, ode xti.
u était nuit, on n'entendait que le bruissement des longues flècbes des palmiers balancés par la brise du soir, les cris aigus des anolis ou le cbant plaintif des ramiers et des jerrys.
Atar-Gull gravissait péniblement les rocbers à pic qui for-
* n existait encore en 1823, dans toutes les Antilles françaises et anglaises, la secte des empoisonneurs : celte espèce de tribunal secret, composé de nègres marrons, s'assemblait à époques fixea dans des retraitée inaccessibles, fonnues seulement des esclaves de l'île.
ÎA, chaque noir apportait son sujet de plainte, déduisait ses motifs de
ment la base de la Soufrière^ montagne située yess le nordouest de la Jamaïque*
Tantôt il s'accrochait aux lianes qui flottaient sur les masses de granit rouge ; tantôt^ à l'aide d'un bâton ferré dont il se serrait avec une adresse singulière, il s'élançait d'un quartier de roche à un autre^ et vous auriez pâh de le voir suspendu au-dessus de ces précipices sans fond.
Une fois, épuisé de fatigue, glissant sur la pente rapide d'un ravin, cherchant un point d'appui et croyant voir se balancer près de lui un de ces beaux cactus aux flem*s rouges et bleues^ il le saisit haletant... mais tout à coup il rejette avec horreur ce corps froid et visqueux... c'était un long seipent qui se jouait au clair de lune.
Atar-Gull roule alors et bondit sur la roche, mais dans sa chute il rencontre une large touffe de raquettes fortes et épaisses, s'y cranniponne, aperçoit un sentier à dix pieds au-dessous de lui, se laisse glisser, tombe, et reconnaît un chemin qui devait le mener plus directement au sommet de la montagne. Enfin, après des efforts inouïs, Atar-Gull, meurtri, sanglant, arriva.
Elle était, dans cet endroit, couverte de palmiers, d'aloès, de bananiers qui n'avaient pas encore été mutilés par le fer, et dont la végétation forte et vigoureuse était si serrée que le nègre n'aurait jamais pu pénétrer à travers ces milliers de plantes qui se croisaient et s'étreignaient en tous sens, s'il n'avait eu l'aide de son bon coutelas, qui lui fraya bientôt un passage au milieu de cet épais fourré.
Et comme il commençait à apercevoir au loin une lueur rougeâtre qui éclairait les haziers, il se prit à sourii'e d'une étrange façon, s'arrêta, remit son couteau à sa ceinture, et prêta l'oreille...
On n'entendait que le cri des anolis ou le chant plaintif des ramiers. ••
tengeancd, et, après avoir prélé le sermeDt nécessaire, on lai donnait le poi- <0Q dont il pouvait avoir besoin pour détruire les bestiaux ou les blancs.
Les derniers empoisonneurs furent suppliciés à la Guadeloupe en 1823. Les détails qu'on va lire, tels affreux qu'ils soient, font eu partie extraits des procis-verbanx, révélations ou actes d'accusation déposés au greffe de Salnlp Piem (Martinique).
Alar-Gull se trouvait dans une espèce de chemin frayé : il le suivit assez longtemps, écoutant toujours avec attention.
Il distingua bientôt un chant bizarre et solennel, mais faible et éloigné... Il doubla le pas.
Le chant devint plus distinct... Atar-Gull avançait toujours avec rapidité.
Tout à coup on cessa de chanter, il se fit un moment de silence...
Puis on entendit comme des cris d'enfant, d'abord horriblement aigus, ensuite mourants et convulsifs.
Et le chant bizarre et solennel devenait de plus en plus éclatant, et Atar-Gull courait toujours vers la lueur rougeàtre qui teignait de pourpre ime partie des arbres gigantesques de la forêt, tandis que les autres se dessinaient noirs sur ce fond enflammé.
Le nègre arriva enfin, se fit reconnaître à un signe mystérieux qui consistait à se mordre les deux index, tandis que le petit doigt de chaque main revenait se poser sur le coin de FœU.
Il s'assit à sa place, attendit son tour, et regarda.
Au milieu d'une vaste clairière étaient rassemblés une assez grande quantité de nègres, tous accroupis, les bras croisés, les yeux ardemment fixés sur trois noirs qui entouraient une cuve d'airain posée sur un brasier ardent.
Auprès, posée au bout d'un long roseau, était ime tête fraîche et saignante.
C'était la tête du fils de Cham, du nègre qu'AtaivGull avait remplacé dans les bonnes grâces du colon, depuis que la perte de son enfant lui avait fait si cruellement oublier ses devoirs.
Le reste du jeune négrillon bouillait dans la chaudière.
Car, outre deux pintades blanches, cinq têtes de serpents mâles, trois verts palmistes, un ramier noir, un bon nombre de plantes vénéneuses, pour que le philtre fût complet, il avait bien fallu se pi-ocm'er le corps d'un enfant de cinq ans, ni plus ni moins, cinq ans juste...
Aussi les empoisonneurs s'étaient-ils emparés du pauvre petit im jom* qu'égaré, au coucher du soleil, il poursuivait de belles peiiTiches bleues sur les bords déserts du lac Salé.
Les trois noirs, ayant fini leur opération, retirèrent la cuve du feu et se placèrent sur les blocs de rochers... Atar-Gull s'avança...
— Que veux-tu, mon fils? dit un des trois nègres, dont le front était presque caché sous des cheveux blancs et crépus.
— Mort et ruine sur l'habitation de l'anse Nelson, mort sijr les bestiaux, ruine sur les récoltes et les bâtiments.
— Mais on dit que le colon Wil est hiimain pour ses noirs... Songe, mon fils, que les empoisonneiu*s sont justes dans leurs vengeances...
— Aussi, mon père, — ^ dit Atar-Gull, qui avait prévu l'espèce d'intégrité sauvage qui a de tout temps présidé à ces terribles associations du faible contre le fort, depuis les chrétiens jusqu'aux carbonari; — aussi, mon père, je ne demande pas mort sur ses habitants. Le maître est bon, nos cases sont saines et propres, les fruits de nos jardins sont à nous, et jamais on ne sépare nos femmes de leurs enfants avant qu'ils aient atteint leui' douzième année.
La moine sèche et le manioc se distribuent abondamment, et tous les dimanches il fait beau nous voir sauter et bondir sur le bord de la mer, ou plonger au fond de l'eau pour rapporter les gourdes que le maître abandonne au plus adroit nageur.
Quant aux fouets du commandeur, — dit Atar-Gull avec son sourire, — nos enfants s'en servent pour retourner les tortues sur la grève, et vingt d'entre nous ont refusé l'affranchis^ sèment pom* rester avec un aussi bon maître.
— Que veux-tu donc, alors? — dit le vieux nègre avec impatience.
— M'y voici, mon digne père : le planteur Wil est riche; maintenant il veut, dit-on, retourner en Europe, alors l'habitation sera peut-être achetée par un mauvais blanc, qui ferait remettre des lanières neuves au fouet du bourreau ; aussi les noirs de l'anse de Nelson m'envoient vers toi pom* demander de frapper notre bon maître dans ses récoltes et ses bestiaux, afin de le ruiner assez, ce bon maître, pour qu'il ne puisse quitter l'île et que nous le conservions encore longtemps, ce maître chéri.
Il y avait dans tout ceci une conséquence logique> Atar-GuU jouait prudemment son rôle; car, même au milieu des ennemis les plus acharnés des blancs, il pouvait se glisser un espion, un traître. En appelant de cette façon la terrible et sûre vengeance des empoisonneurs sui* son maître, Atai'-Gull se réservait encore un moyen de défense auprès du colon; il pouvait trouver une excuse dans son attachement sauvage et égoïste, il est vrai, mais qui, après tout, prouvait sa violence même par lëtrangeté des moyens qu'il employait; c'est encore pour cela qu'il ne pouvait y avoir de ressentiment personnel.
Alors le vieux nègre poussa un cri singulier que ses deux compagnons répétèrent avec recueillement; il s'écria :
— Comme rien n'est aussi rare qu'un bon blanc, qu'un bon maître, et que nos frères sont exposés, par le départ du colon Wil, à voir remplacer cet homme humain par un homme cruel, nous consentons à envoyer la ruine et la mort sur ses habitations et ses bestiaux, pour l'empêcher de quitter la colonie ; les bons sont trop rares, on doit à tout prix les gai'der.
Puis il fit agenouiller Atar-Gull, et lui dit : — Jures-tu par la lune qui nous éclaire, par le sein de ta mère et les yeux de ton père, de garder le silence sur ce que tu as vu?
— Je le jure...
— Sais-tu qu'à la moindre révélation, tu tomberas sous le couteau des fils du Morne-aux-Loups?
— Je le sais.
— T'engages-tu par serment à servir la haine de tes frères, même sur ta femme et tes enfants, s'il fallait en aiTiver là, pour se venger plus sûrement d'un colon injuste et cruel?
— Je le jure.
— Va donc, et que justice soit faite.
Alors un des deux nègres qui étaient auprès du vieillard a'ia chercher plusieurs paquets de plantes vénéneuses d'un eiïet sûr et rapide.
Le nègre les trempa dans la chaudière, les retira aussitôt, et les remit à Atar-Gull en lui expliquant leurs propriétés...
Puis, trempant un roseau dans la chaudière, il le stigmatisa aux yeux, au front et à la poitrine.
En lui disant.
— Grâce à ce chai'ine, l'offet de tes poisons est sûr... Adieu, As. Justice et force... Nous t'aiderons^ et le bon maître sera ruine.
— Justice et force, dirent les nègres en chœur.
Alors le brasier ne jetait plus qu'une lueiu* pâle et incertaine. Les nègres se séparèrent en se donnant rendez-vous à dix-sept joui-s de là, et Atar-Gull regagna l'habitation du bonhomme Wil.
— Enfin la vengeance approche, disait le noir en rugissant comme un chacal, — je te frappe d'abord dans ta richesse; car il faut que tu restes ici, ici, que je voie tomber tes larmes une à une, que la misère t'atteigne devant moi, que tes noirs meurent^ que tes bestiaux meurent, que tes bâtiments s'écroulent incendiés, et que tu arrives enûn à ce point de malheur de n'avoir plus que moi, moi seul, pour brave et dévoué serviteur, et alors...
Ici Atar-GuU poussa un horrible cri de joie infernale... Et le soleil s'annonçait déjà par une éclatante lueur^ lorsque le nègre arriva près de la maison du colon.