I.A 'VEILLE DES NOCES
J'oubliai de cacher le trouble de mon âme ; n le rit, et ses yeux, pleins d*une douce flamme, Pour m'en récompenser Texcitaient tendrement, Et mon cœur se perdait dans cet enchantement. Toi<-méme en^ souriant contemplais mon supplice D'un regard à la fois maternel et complice.
Dblpbins GaT) Essais poétiques.
Seulement de temps à autre il levait le rideau rouge pour s'assurer si quelqu'un ne yeqait pas voler ses morts.
^ JuLBS Janin, l'Ane mort.
Quand Atar-Gull atteignit la dernière rampe de la montagne, le soleil était déjà levé, et les rochers de la Soufiière projetaient au loin lem-s grandes ombres.
Gomme il allait entrer dans une espèce de bassin formé par plusiem^ énormes blocs de granit qui entom'aient une petite pelouse verte traversée par un filet d'eau, dont le courant se perdait sous de hautes herbes^ il entendit le sifflement aigu d'un serpent, et s'aiTêta.
Un bruit sourd et précipité lui fit aussi lever la tête, et il vit un secretaris^ qui, décrivant dans son vol de larges cercles au-dessus du reptile, s'en approchait ainsi peu à peu...
Le serpent sentit l'inégalité de ses forces, et employa, pour fuir et regagner son trou qui était proche, cette prudence adroite, cette agilité calme qu'on lui connaît.
Mais l'oiseau, devinant son intention, s'abattit tout à coup, d'un saut se jeta au-devant de sa retraite, et l'arrêta court en lui présentant ime de ses grandes ailes terminées par une protubérance osseuse dont il se servait à la fois comme d'une massue et d'un bouclier.
Alors le serpent se dressa furieux, les couleurs vives et bigarrées de sa peau étincelèrent au soleil comme des anneaux d'or et d'azur, sa tête se gonfla de venin, ses yeux rougirent, et il ouvrit une gueule menaçante en poussant d'affreux sifflements.
Le secretaris étendit une de ses ailes, et s'avança de côté contre son ennemi qui le guignait de l'œil, et faisait osciller son corps à droite ou à gauche, suivant ainsi les mouvements et les attaques de l'oiseau.
A un saut que fit ce dernier... le seipent s'abaissa tout à coup, et tenta de le mordre et de l'envelopper...
Mais le secretaris, livrant le bout osseux de ses ailes aux dents aiguës du reptile, le saisit dans ses sen*es, et d'un effroyable coup de bec lui ouvrit le crâne.
Le serpent agita violemment sa queue... en battit la terre... se roula... se tordit... finit par rester sans n^ouvement... et moumt.
Alors l'oiseau , revenant à la charge, lui déchiqueta la tête avec fureur, lorsqu'un coup de feu l'abattit...
Atar-GuU tressaillit, se retourna, et vit au-dessus de hii, sur une roche, Théodrick, son fusil à la main...
> Espèce d'aigle marin.
— Eh bien! Atar-GuU, — dit le jeune homme en se laissant glisser du sommet du rocher, — voilà de l'adresse, qu'en dis-tu?
— Bien tué, bien tué, maître; mais c'est dommage, car les sëcretaris nous débarrassent de ces mauvais serpents... tenez, voyez phitôt celui-ci...
Et le noir montrait le reptile mort, qu'il tenait par la queue, et qui pouvait avoir sept à huit pieds de long et quatre pouces de diamètre...
— Diable!... j'en suis fâché... car nous sommes infectés de ces animaux, et je donnerais bien mille gourdes... poiu: qu'A n'y en eût pas un dans toute l'ile...
— Vous avez raison, maître... car les bestiaux sont souvent mortellement piqués...
— Oui, Atar-Gull, d'abord, et puis c'est que ma Jenny a encore ime effroyable peur de ces animaux, moins pourtant qu'auti^efois; car alors le nom seul la faisait pâlir comme une morte, la pauvre enfant... Son père, sa mère, moi, nous avons tout tenté pour faire passer cette frayeur... nous avons cent fois mis des serpents empaillés, morts, sur son passage... aussi maintenant elle commence à les moins redouter...
— C'est le seul moyen, maître, — dit Atar-Gull; — dans nos kraals, c'est ainsi que nous habituons nos enfants et nos femmes à ne rien craindre; mais j'y pense... en voici un... si vous l'employiez, maître, — dit Atar-Gull dont les yeux prirent ime singulière expression qui disparut aussi vite que la pensée... mais il lui faut couper la tête, quoiqu'il soit mort... On ne sam'ait prendre trop de précautions.
— Brave honune! — dit Théodrick...
Et aidant le noir à séparer la tête du coips, afin que son imiocente plaisanterie fût sans aucun danger, la tête tomba.
— Bien, — se dit Atar-Gull en lui-même, — (ftzi une /ewwlfe...
— Allons, — dit Théodrick, — dépêchons-nous d'arriver à l'habitation, afin qu^on ne nous voie pas... porte le sei'pent, Atar-Gull, et suis-moi...
L'habitation était tout proche; Théodrick marchait le premier, et le noir, tenant le serpent par la queue, le traînait
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sur la savane, qui s'affaissait et formait un léger sillon ensanglante sous le poids du cadavre de ce reptile.
Ils arrivèrent...
La maison du bonhomme Wil, comme toutes les demeures des colons, n'avait qu'un rez-de-chaussée et im premier étage.
Au rez-de-chaussée étaient les chambres de M. et de madame Wil et de Jenny.
Une double pelvienne et une jalousie les défendaient de la chaleur dévorante du ciel des tropiques.
Théodrick s'approcha sur la pointe du pied, car il trouva la Persienne à demi ouverte...
Jenny n'était pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa mère...
Alors Théodrick, écartant le store, enjamba la plinthe de la fenêtre, prit le serpent des mains d'Atar-Gull, qui, par une dernière mesure de précaution, voulut écraser encore le cou du reptile sur les dalles qui servaient d'appid au chambranle.
Puis Théodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs étaient déjà ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la persienne et le store en place, puis se retira.
Comme il se retom'nait vers Atar-Gull, qui suivait tous ses mouvements avec une singulière attention... on lui saisit violemment le bras...
— Ah ! je vous y prends, monsieur le séducteur, — dit une bonne gi^osse voix avec un bruyant éclat de rire; — c'était le colon...
— Plus bas, monsieur Wil, plus bas, — dit Théodrick, — Jenny peut nous entendre...
— Eh bien!... monsieur l'amoureux?
— Eh bien ! il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous avons fait vingt fois... poiu* la guérir de sa malheureuse frayeur...
— Vrai... un serpent? oh! la bonne farce! ah! nous allons rire... mais il n'y a rien à craindre, au moins...
— La tête coupée et écrasée en deux endroits... monsieur Wil...
— Je suis tranquille, mon garçon... viens, nous allons nous cacher derrière la porte de la chambre, la bien tenir, et nous
entendrons ses cris de Mélusine, — dit le bonhomme en tâchaflt de marcher légèrement... pour gagner sans bmit la galerie sur laquelle donnait une des portes de l'appartement de Jenny.
L'autre porte donnait chez sa mère...
Et suspendant leur respiration, serrant lo bouton de la serrure, échangeant de joyeux regards, ils attendirent...
Atar-Gull sourit plus que d'habitude en se rendant à son service.
C'était un ravissant réduit que la petite chambre de Jenny !
On voyait bien que la tendresse maternelle avait passé par là. — L'amour, l'idolâtrie que cette belle et douce fflle inspirait à son père et à sa mère étaient signés partout, dans les moindres détails, dans les plus minutieux arrangements de cet asile élégant et complet d'un véritable enfant gâté, comme on dit.
Suivant l'usage, aucune tapisserie ne cachait les murailles nues, mais l'enduit qui les couvrait était d'un stuc si pur, si poli, si luisant, qu'on l'eût dit du plus beau marbre de Parcs...
Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc, virginal, entouré d'une gaze transparente, soutenu par quatre colonnettes de cui\Te ciselé.
Et puis, tout autour de l'appartement, on avait disposé des caisses d'acajou, assez profondes, supportées sur des pieds de bronze et remplies d'une foule de ces beaux camélias sans odeui' que Ton peut conseiver près de soi pendant la nuit...
Enfin, de jolies chaises, tissées d'ime précieuse écorce d'arbres, reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus variés dans leurs couleurs vives et brillantes qui remaillaient comme un parterre.
Le jour n'amvait que faible et douteux au travers des jalousies, des persiennes et des stores de soie... seulement la fenêtre était entr'ouverte à cause de la chaleur.
U régnait dans cette jolie pièce je ne sais quelle suave et douce senteur, quel parfum de jeime fille, quel aspect candide, qui réjouissaient Tâme.
Ce petit Ut si frais, si blanc, ces murs polis et ces fleurs
étincelantes^ cette douce obscurité^ cette harpe sUencieusej ces vêtements de fête jetés çà et là, ce petit miroir et cette croix sainte, ces rubans et ce rameau bénit, ces simples bijoux, en un mot tous ces riens qui sont si précieux pour une jeune fille, tout cela disait uue vie de bonheur, d'innocence et d'amour..
La porte s'ouvrit, et Jenny entra.
Sa mère, qui l'accompagnait, avait tendrement lié son bras à la souple et gracieuse taille de sa fille, qui, tout en marchant, appuyait sa tête sur le sein maternel...
— Allons, recouche-toi, — dit madame Wil, — nous avons prié; il est encore de bonne hem*e, et tes yeux sont un peu battus... je suis sûre que tu as mal dormi...
Et elle fit asseoir sa fiUe sur le lit, et se mit près d'elle...
— C'est vrai, maman, j'ai peu dormi.... car le bonheur, vois-tu... empêche de dormir... je l'aime tant... il est si bon pom* toi, poiu" mon père... mon Théodrick... — dit la jeune fille d'une voix argentine et pure, en baisant les cheveux gris de sa mère qu'elle mêlait en souriant aux grosses boucles de sa chevelure blonde.
— Finis donc, Jenny, tu me décoiffes toute...
— Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux, et que tu eusses les miens...
— Oh! la folle... je vais la battre... — disait la bonne mère en tapant légèrement les joUes épaules blanches de Jenny à moitié découvertes...
— Mais oui, maman, car alors tu serais jeune... moi, je serais vieille... et ainsi je mourrais avant toi...
Et ses deux bras caressants attiraient sa mère, qui détournait la tête pom* que sa fille ne vît pas les larmes de tendresse qui roulaient dans ses yeux...
— Ah! maman... tu pleures... mon Dieu, t'aurais-je fait delà peine?...
Et Jenny, les yeux suppliants, les mains tendues, regardait sa mère avec anxiété.
— Chère, chère enfant adorée, — murmura madame Wil, en couvrant sa fille de ces baisers maternels qu'on payerait par des années de souffrance... quand on n'a plus de mèi'e!..*
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Cette expansion un peu calmée^ madame WU se retira en ordonnant à sa fille de dormir encore un peu...
— Je dors, maman, — répondit-elle en s'étendant sur son fit et en fermant tout à coup ses beaux yeux; mais un malin sourire qui en*ait sm* sa bouche dévoilait son viledn mensonge.
La poiie de la chambre de sa mère se referma...
Alors Jenny ouvrit im œil attentif, puis Tauti^e, dressa sa jolie tête... son corps... écouta... les yeux grands, grands ouverts, comme une jeune biche aux aguets, et n'entendant rien, fut d'un bond auprès d'un petit meuble sm*monté d'une glace.
Puis elle prit dans ce meuble des rubans, des fleurs, de la gaze... et, chantant à demi-voix la chanson que Théodrick aimait tant, elle essayait la coiffure qui plaisait aussi àThéodiick.
— Voyons, — disait-elle, — il faut qu'aujourd'hui je me fasse belle ; mais demain... oh! demain... Quel beau jour!... quel bonheiu*!... et pom'tant le cœur me bat bien fort quand j'y pense, mais ce n'est pas de frayeur... non... je ne crois pas... ô mon Théodrick! serai-je bien comme cela, dis?...
Et elle s'approchait si près, si près du petit miroir, pour juger de l'effet de la fleur, de la gaze qui devait tant plaii*e à son amant, que sa pure et fraîche haleine ternit d'une légère vapem* la surface brillante de la glace.
Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée... y traçait, rêveuse et souriante, le nom de son Théodrick...
Un léger frôlement qu'elle entendit du côté de la fenêtre la fit tressaillir... elle tourna vivement la tête... les joues colorées, toute honteuse de se voir peut-êti'e surprise dans ses secrets les plus chei's...
Mais tout à coup ses lèvi*es pâlirent... elle jeta violemment ses mains en avant... essaya de se lever.... mais ne le put...
Elle retomba sur sa chaise, agitée d'un affreux tremblement...
La malheureuse enfant venait de voir la tête hideuse d'un monstrueux serpent qui se glissait à travers la jalousie et les Persiennes, soulevait le store et s'avançait en rampant...
11 se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fenêtre.
tte XTAK-GULL
La disparition momentandc do cet afîi^ux reptile semblant donner des forces à Jenny, elle se précipita vers la porte de la galerie, s'y cramponna, tâcha de l'ouvrir en criant : — Au secours!... ma mère... au secours!... un sei'pent...
Impossible...
Son père, sa mère et son amant tenaient cette porte en dehore, et Jenny entendit la joyeuse voix du bonhomme Wil qui disait :
— Oui, oui, crie bien, crie bien, ça t'apprendra à avoir peur... petite folle... il ne te jîiangera pas... sols donc raisonnable... mon Dieu! que tu es enfant!
. -^ Prends cela sur toi, ma Jenny, — dit sa bonne mère... 1^ une fois guérie de la peur, c'est pour toujours... Allons, sois gentille...
Jusqu'à son Thiocjrick qui ajouta : -^ C'est moi, ma Jenny, j^'ôst moi qui ai tout fait, et tu me donneras pom'tant un beau "bmer pour ma peine, car c'est pour ton bien, ange de toute ma vie...
Ils croyaient, eux autres, qu'il s'agissait du serpent mort €[u'ils avaient mis là pour habituer ]&. pauvre enfant, comme ils disaient.
Jenny poussa un horrible cri et tomba au pied de la poi*te...
Le serpent venait de déborder la oaisse, et sa queue était encore au milieu des fleius, que sa gueule entr'ouverte, qui bavait l'écume, béait sur Jenny.
Il s^approcha, vit sa femelle morte, écrasée sous la petite tÂble, et poussa un long sifflement sourd et cav^neux.
Il entoiura avec une inconcevable rapidité les jambes, le corps, les épaule^ de Jenny qui s'était évanouie.
Le col visqueux et froid du reptile se collait sur le sein de la Jeune fiUe.
Et là, se repliant sur lui-même, il la niordit à la gorge...
La malheureuse, rappelé^ à elle par cette atroce blessure, ouvrit les yeux et ne vit que la tête grise sanglante du serpent, et ses yeux goiiflés de rdge qui flamboyaient.
— Ma mère, ô ma mère!... -^- cria-t-elle d'une voix éteinte et mourante.
A ce cri de mort, convulsif, râlant, saccadé^ un éclat ie rire, faible et strident, répondit..,
ATAÎl-GULL 327
Et Ton put voir l'aftreuse figure d'Atar-Gull qui soulevait un coin du store comme avait fait le serpent.
Il riait, le noir ! ! !
Jenny ne criait plus... die était morte...
— Ouvrons-lui, car la peur, trop prolongée, pourrait devenir dangereuse, — dit le bonhomme Wil, cédant aux sollicitations de Tbëodrick et de sa femme.
Il voulut ouvrii'...
11 ne pouvait... le corps de sa fille gênait...
n donna une violente secousse, et le cœur lui manqua lorsqu'il se {«^écipita dans la chambre, âuivi de sa femme et de Théodrick, tous deu:!. dans un eCTroyable état d'agitation.
Us virent leur fille morte...
Et comme ils entraient, le serpent disparaissait par la fenêtre.».
iV. B, Il reste à expliquer ce fait, historique d'ailleurs, et la part qu'Atar-Gull eut à cet événement tragique.
Connaissant, ccnnme tous les nègres, les habitudes des animaux de la contrée, il eut un rayon d'espoir quand il proposa à Théodrick de porter le serpent mort dans la chambre de Jenny.
U savait que ces animaux s'accouplaient toujoui^, et que le mâle rentrant dans son trou, et ne trouvant plus sa femelle, la chercherait et suivrait peut-être sa piste.
Aus&i eut-il le soin, comtne on l'a dit, de prendre la femelle par la queue, à cette fin que la pailie saignante, écrasée, traînée par terre, kÛBsât une trace, un fumet, capable de guider Je mâle...
Ce qui arriva.
. Le mâle^ en entrant dans son trou, et ne trouvant pas sa femelle, suivit la piste, arriva au pied de la fenêtre du rez-de* chaussée, où le nègre, par un excès d'infernale prévision, avait encore écrasé une partie du corps, grimpa, souleva la jalousie, entra dans la chambre, étrangla Jenny et regagna son antre.
Ator-Gull avait calculé juste ; la haine se trompe rarementt
•H ATAR-OULL