LA. RUE TIRECHAPE
11 7 a dans mon cœur un levain horrible de craaaté. — > Je voudrais que ceux qui ont fait souffrir les autres souffrissent une fois tout ce quMIs ont fait souffrir. Je voudrais que cette impression fût déchirante , et profonde, et atroce, et irrésistible. — Je voudrais qu'elle saisit rame comme un fer ardent; je voudrais qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu ; je voudrais qu'elle enveloppât tous les organes de la vie comme la robe du centaure !
Charles Nodier, Roi de Bohême,
Enfin, mon enfant, ce bon serviteur, nou content de prodiguer au vieillard les soins les plus touchants, le nourrissait de son pain , ce qui vous prouve qu'on ne doit jamais rudoyer les domestiques.
Contes à Lolo, par un académicien • -^ Édition rare.
Figurez-vous une de ces noires et antiques maisons du vieux Paris, située vers le milieu de la rue Tirechape... — Neuf étages, je crois, couleur brune et sale, solives saillantes, fenêtres étroites et sombres, escalier roide, obscur, véritable labyrinthe dans lequel on ne peut se guider qu'au moyen d'une grosse corde à puits, grasse et luisante de vétusté... puis une république d'industrieux prolétaires, allant, venant, courant, montant, nichant et pullulant dans ces cellules étagées et entassées au-dessus les unes des autres comme les cases d'une niche à miel...
Et pour pivot, pour centre de toutes ces existences de travail et de fatigue, une portière vieille, édentée, hargneuse, bavarde, un de ces types si admirablement mis en relief par noire Henri Monnier.
Il était nuit; un homme assex âgé, vêtu de noir, dcscen-
dait péniblement les hautes marches de l'escalier^ étreignant avec force la bienheureuse corde à puits.
La portière^ entendant un bruit inusité à cette heure, où^ tout dormait dans la maison^ ouviit brusquement le can'eau de son antre^ et y passa d'abord son vilain bras jaune armé d\me chandelle fétide^ puis sa figm^e fâcheuse et renfrognée...
— Qui descend là?... répondez donc... c'est des heures indues...
— C'est moi^ c'est moi... le docteur... — dit une voix de basse-taille.
Ici^ le cerbère quitta son ton aigi-e et criard pour une espèce de glapissement amical.
— Ah! mon Dieu, c'est vous, monsieur le docteur; mais il fallait m'appeler pour éclairer... Eh bien! comment va-t-il le vieux muet? 11 est dur àpai*tir celui-là... en a-t-il encore pour longtemps? — demanda-t-elle en se mettant devant le dodem-, atin d'obtenir une réponse, ou de se faire, comme on dit, passer sur le corps.
— Comme ça... il va tout doucement, madame Bougnol...
— C'est pomiant pas faute de soins, — dit celle-ci d'un air revêche... — c'est tju'il s'entête alors, car il a son nègre, M. Targu, que c'est ime adoration d'homme, quoi, de voir comme il s'oublie pour son maître...
— Il est vrai que c'est un bien fidèle serviteur... il ne le quitte pas d'\m moment...
— Ça n'empêche pas qu'il est encore bon enfant, le nègre, de rester comme ça domestique d'un vieux grigou qui ne lui donne rien... puisque c'est au contraire le domestique qui nourrit son maître, c'est encore du propre...
— C'est un vertueux domestique, madame Bougnol, et c'est un exemple que les autres ne suivent malheureusement pas toujours...
— Et puis que ça doit être une fameuse scie... un muet... pas le moyen de causer... mais, après tout, il parlerait que ça serait tout de même, car on dirait que son nègre a peur qu'on ne lui mange son maître; personne ne peut l'approcher.
— C'est qu'il est apparemment jaloux de son affection, — dit le médecin fatie;ué de la lonG;ueur de la cooyei*sation et
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cherchant à passer adroitement entre le nrni^ et la portière. ' Mais celle-ci, qiu le guignait de l'œil et suivait tous ses inouvements, faisant toujoui's face à l'ennemi, rendit cette tentative inutile, et continua.
— Monsiem-, quelle est donc sa maladie, à ce pauvre vieux? est-ce vrai qu'il est fou?... Pendant les deux premiers mois qu'il est venu loger ici, il se portait comme un charme, et voilà près d'un an qu'il est si malingre qu'il n'est pas dépendu une fois dans la rue...
^- Et il n'y descéridra peut-être plus jamais, — dit le docteur en secouant tristement la tête, et essay£mt de forcer ie passage de vive force.
— Ah! Dieu du ciel, est-ce qu'il va mourir? — dit la portière avec inquiétude, — c'est qu'alors il faudrait mettre écriteau, voyez-vous, monsieur le docteur; nous approchons du terme...
— Je ne vous dis pas ça... mais il n'est pas bien du tout...
Et le docteur, profitant d'un moment d'inattention de madame Bougnol, se cramponna vite à la corde et se laissa glisser jusqu'en bas presque sans toucher les marches de l'escalier, avec autant de rapidité qu'un matelot qui s'affale le long d'un cordage.
— C'est égal, — se dit la portière, — je vais monter chea le vieux muet poiu* savoir quelque chose, si c'est possible.
Aloi*s, fermant sa loge avec soin, elle commença son ascension, non sans faire une pause à chaque étage; enfin elle atteignit le septième et se trouva en face d'une petite porte grise.
Là elle moucha sa chandelle, s'emplit le nez de tabac, et agita timidement im cordon de sonnette terminé par une patte de lièvre.
Un instant après la porte s'entr'ouvrit assez pour donner passage à une grosèe tête noire et crépue, coiffée d'une casquette rouge...
C'était Atar-Gull...
— Que voulez-vous, madame? — demanda-t-il d'un ton brusque.
-— Monsieur Targu, — dit la Bougnol en faisant l'agréable, — je voudrais savoir des nouvelles de votre bon maître,
. .-^ Mon maître est souflrant, très-souffrant, —• dit l'honnôte serviteur avec un soupir qui fendit le cœui' de la portière... et même il essuya une lanne.
— Que voulez-vous, monsieui* Targu, il faut bien se faire une raison; tout le monde d'abord sait ici que vous nourrissez votre maître... et M. le maire, qui est venu pour cet indigent de là-haut, a dit qu'il écrirait de votre conduite au gouvernement, que tôt ou tard un bienfait trouve sa récompense... et que...
— Merci, — dit Atar-GuU en poussant brusquement 8a porte au nez de la portière, qui redescendit en grondant.
Quand Atar-Gull se fut renfermé, il s'an'éta un moment dans la petite pièce. qui donnait sur l'escalier... écouta avec attention... avant que d'entrer dans l'autre chambrje, qui paraissait plus grande.
Dans celle où il se trouvait, on voyait deux vieilles malles vides, une chaise et une natte sur laquelle il se couchait..,
n poussa doucement' la porte de l'autre pièce et entra.
C'était le tableau le plus complet de la misère, mais non une misère sale et repoussante, car le peu de meubles qui garnissaient cette chambre nue étaient propres et cirés, les carreaux nets et transparents; puis on voyait en outre un fauteuil de paille, garni de deux minces coussins, placé près de la fenêtre ombragée par des feuilles vertes et les fleurs muges de hautes capucines, qui couraient sur un treillage de corde.
Enfin, sur un lit, composé d'un seul matelas et d'une pail* lasse, mais soigneusement tiré, rangé, bordé, dormait M. Wil.
Quel changement, mon Dieu! ce n'était plus que l'ombre de lui-même; cette figure, autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, était maintenant jaunCi osseuse, allongée; ses cheveux rares étaient tout blancs, et même pendant son sommeil un tremblement convulsif, presque continuel, agitait ses sourcils et sa lèvre supérieure, qui en se retroussant laissait voir ses dents serrées...
Atar-Gull, debout au pied du lit, les bras croisés, le considérait avec une inconcevable expression de joie et de haine satisfaite! car il était enfin satisfait... sa vengeance était com* plète...
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Oui, vous saurez que le cachot le plus noir, le plus infect^ le plus horrible... eût été un palais, un Louvi'c pour le colon auprès de cette chambre fiH)ide et propre...
Oui, vous saurez que les tortures les plus lentes et les plus affreuses, la mort la plus cruelle eussent été des délices ineffables pour le colon auprès de la soumission humble et attentive de son esclave !
Jugez :
La somme que M. Wil avait réalisée s'était trouvée tellement modique qu'elle ne put, on le sait, le faire subsister en Angleterre, et qu'il fut obligé de prendre la résolution de venir habiter Paris...
Comme il cherchait une rue sombre, retirée, pour s'y loger à bon compte, le maître de la modeste auberge où il était descendu l'adressa rue Tirechape.
Wil, dont la tristesse et la mélancolie s'augmentaient de jour en jom*, insouciant et chagi'in, prit ce logement^ parce que ce fut le premier qu'il vit.
• Il était bien malheureux, et pourtant les soins d'Atar-GuU faisaient paribis luire une larme de bonheiu* dans ses yeux, et le dévouement incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de la Jamaïque.
Le zèle du noir ne se démentit pas pendant les deux premiers mois du séjoiu* de M. Wil à Paris; seulement il usa d'une adresse prodigieuse pour éloigner toutes les personnes qui auraient pu s'approcher de son maître, ce qui lui fut d'autant plus facile que le colon n'entendait pas un mot de français et qu'Atar-GuU ne savait de cette langue que juste ce qu'il fallait pour demander les objets de première nécessité.
Bientôt je ne sais quelle banqueroute diminua tellement la modique existence du colon que son mince revenu ne lui eût pas suffi, si Atar-GuU, en faisant dans le jour quelques commissions, en rendant de légers services aux locataires, n'eût pas augmenté un peu le bien-être de M. Wil, à la grande édification du voisinage et du quartier.
Or M. Wil n'avait d'autre distraction que quelques rares promenades qu'il faisait, appuyé sur le bras d'Atai-GuU, et le temps qu'il employait, le pauvre homme, à écrire une relation
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de ses malheui^s^ dans laquelle il ne taiîssait pas d'éloges sur la belle condiûte de son esclave et sui* les admirables soins qu^ lui prodiguait, surtout depuis son séjour en France...
Un jour, environ deux mois après son amvée à Paris, il fit signe à Âtar-GuU de s'asseoir près de son lit, et lui fit lire l'espèce de journal dont nous avons parlé, qui à chaque page portait le nom d'Atar-GuU pompeusement entouré d'épithètes flatteuses et touchantes.
Enfin ce journal finissait par ces mots :
a Au moins, après ma mort, mon bon serviteur gardera ce témoignage de mon attachement et de ma reconnaissance; car, le ciel m'ayant retiré ma famille, je reste tout seul au monde, isolé sur une terre étrangère, et je ne serais pleuré par personne, si le fidèle ami qui me sert, me noun*it même du peu qu'il gagne... n'était là pom* me fermer les yeux et me donner une lai^me... )>
Quand Atar-Gull eut lu ces passages, il les prit, et les serra^ d'après l'ordre du colon, dans une petite cassette dont il avait seiù la clef...
Mais le lendemain il se passa dans cette chambre triste et retirée, entre ce bon et digne homme et son fidèle serviteur, l'horrible et inconcevable scène qu'on va lire.
i CHAPITRE II
Ahl si Yoas aviez tu comme j'en as rencontre. Vous auriez pris pour loi i*amiUé que je montre. Chaqne jonr à l'église il Tenait d'an air dons , Tout Tis-ârTis de moi se mettre à deux genoux
Orgo», Tabtufs, acte I, se. Y{.
— Tn n'as pas reçu mission de faire oe que tu m'ti
fait... donc que les pleurs et le sang retombent sor U
ta tête.
Albx. Dumas , Napetéen Bomaparie»
.Il tremblait de mourir ;
Moarix ! clest un instant de supplice... mais Tivie...
FnÉDSitic SouLiB, ChrittiM,
C^était le soir... le jour baissait... le côlon venait de terminer son modeste repas; et^ comme il était dans rimpossibilité de marcher et même de se servir de ses mains^ étant paralysé, son noir, Payant bien et dûment posé et encaissé dans son grand fauteuil... Pavait roulé tout près de la fenêtre, d'où M. Wil aimait à voir encore les deiiiières lueurs du soleil dorer les fleurs pourpres de ses capucines, et étinceler sur ses épais carreaux...
Cette atmosphère enflammée des feux d'un soleil à son déclin, ces fleurs pâles et froides qui brillaient pour quelques minutes d'un vif et brûlant éclat, rappelaient au pauvre colon son beau ciel de la Jamaïque, ses palmiers si verdoyants, ses aloès parfumés, ses camélias fleuris, toute cette végétation si puissante et si forte... et puis aussi peu à peu venaient se grouper sous ses arbres gigantesques sa bonne et tendre femme... sa douce Jenny... son loyal et franc Théodrick... c'est alors qu'il pensait avec amertume à leurs longues promenades du soir après la prière, à leur joie innocente, à ces fêtes tumultueuses^ bruyantes, qu'il donnait pour sa fille... à
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ses naiTes caresses, à sa gaieté si folle... et enfin à tout cél avenir de bonheur, de richesses et d'amour, flétri, tué en deux mois par une si inconcevable fatalité...
Car il se voyait, lui, un des plus riches planteurs de la Jamaïque, réduit à vivre des aumônes d'un nègre, d'un esclave, qui partageait avec lui, Tom Wil, une misérable chambre, triste et obscure, avec lui, dont les magnifiques et vastes habitations étaient autrefois couvertes d'hommes qui trems blaient à sa voix...
Quels souvenirs !
Aussi, sa pâle figure s'assombrissait de plus en plus, et les rayons obliques du soleil, qui l'éclairaient fortement, en faisaient ressortir encore l'expression mélancdique, et lui donnaient \m aspect de tristesse indéfinissable, de chagrin profond, de regret amer, qui eût attendri l'âme la plus atroce...
Bientôt des larmes coulèrent de ses yeux, et il laissa tomber sa tête chauve et vénérable dans ses mains tremblantes, puis s'ensevelit dans une profonde méditation.
La nuit était tout à fait venue.
Atar-Gull alla soigneusement fermer la porte qui donnait sur l'escalier^ poussa les verrous et prit la même précaution pour ceUe qui ouvrait sur la chambre oii était son maître...
n alluma une lampe qui ne jetait qu'une clarté faible et douteuse, s'approcha du colon, toujours absorbé dans ses pensées, et le contempla un instant...
Puis, lui frappant avec force sur l'épaule, de sa large et fonmdable main, il l'éveilla en sursaut, car llionnête Wil avait fini par sommeiller un peu....
Pour la première fois le maître tressaillit à la vue de son esclave...
C'est qu'aussi la scène avait quelque chose d'ef&ayant et d'étrange. ^
Au milieu de cette chambre vaste et basse, à peine éclah'ée par la lumière vacillante et rougeâtre de la lampe... se dressait de toute la hauteur de sa taille athlétique, Atai*-Gull... le legard flamboyant, les bras croisés, et un affitïux sourire sur ses lèvres contractées qui laissaient cntcndi'e le sourd claque-
ment de ses dents qui s'entre-choquaient comme celles d'un tigre qui mâche à vide...
On ne voyait de ce colosse noir que deux yeux blancs ûxes et arrêtés^ et au milieu de ce blanc un point lumineux qui brillait comme du phosphore dans FombrQ.
C'était aussi la première fois que le nègre s'était permis de frapper si familièrement sur l'épaule de son maître : aussi ce dernier le regarda-t-il avec un étonnement stupide.
« Écoute, blanc... — dit Atar-Gull d'une voix caverneuse... — écoute bien... une singulière histoire... »
Ce tutoiement^ cette phrase^ ce ton dur et presque solennel, bouleversèrent les idées du colon qui attachait des yeux inquiets sm* le nègre, qui continua ainsi :
« Le premier blanc que j'ai haï a été cet honune que Voa a pendu à bord de la frégate anglaise.
» Il m'avait acheté, battu et vendu. — Justice a été faite.
y> Le second blanc que j'ai haï, mais d'une haine aussi brûlante que le feu... aussi aiguë que la pointe d'un couteau, aussi vivace que l'apios qui fleurit chaque jour...
» C^est toi... toi, Tom Wil, colon, planteur de la Jamaïque... Y)
Le colon voulut se lever, et, faible qu'il était, retomba sur son fauteuil en faisant entendre un gémissement sourd...
Le nègre continua :
« Garde tes gémissements pour plus tard... ce n'est pas encore l'heure; Tom Wil, planteur de la Jamaïque... Tom Wil, qui fus riche à millions... Tom Wil, qui fus tendre père, heureux mari. . . plus tard. . . tu gémiras. . . tu pleureras du sang. . •
» S'il avait faUu, vois -tu, comparer la haine que je portais au négrier qu'on a pendu à celle que. je portais à toi, Tom Wil, j'aurais dit que je l'aimais, lui, comme un frère...
rt Et pourtant mon cœur a bondi de joie en voyant son supplice... %
ïi Enfin, sais-tu ce que tu m'as fait, Tom Wil? le sais-tu?
» Pour de l'or, tu as vendu mon sang... mi pauvre vieillard qui ne demandait qu'un peu de maïs et de soleil pour vivre quelques jours encoi-e, et puis mourir... pom* de l'or... tu l'as fait supplicier du supplice d'un voleur et d'un assassin...
» CMtait mon père... Tom Wil! le vieux Job! c'était mon père! comprends-tu maintenant? »
Et le colon... haletant... comme fasciné par le regard d'Atar-Gull... le contemplait en silence.
« Alors^ Tois-tu, — reprit le noir, — il m'a faUu dévorer ma haine, qui me tordait le cœur; le Jour, le rire sur les lèvres, te servir et baiser ta main qui me frappaiU^n pleurant de joie... '^f
» Et c'est de joie aussi que je pleurais, Tom ^fGl.,, car chaque coup... chaque humiliation que j'enduis avançaient ma vengeance d'un pas... ^^/,
» Et j'ai eu ta confiance! ton attachement! enfin! »
Hurla le noir avec un affreux éclat de rire.
« Et c'est moi qui t'ai traduit au trihunal des empoisonneiii'S, qui ai fait empoisonner tes bestiaux,, tes noirs, et même le premier-né que j'eus de Narina, pom* éloigner tout soupçon de moi... bon et fidèle serviteur... »
Et Atar-GuU fit une pause, un silence, comme pom* donner à chacime de ses atroces révélations le temps d'entrer bien douloureusement au cœur du colon, qui croyait rêver.
Puis il reprit :
« Et c'est pioi, Tom Wil, qui ai incendié tes propriétés en incendiant aussi la case que tu m'avais donnée, et qui ai couru au mifieu du feu, pour qu'on ne pensât pas" à m'accuser... moi, bon et fidèle serviteiïr... »
Ici une nouvejjp pause... , ,"
y» Et c'est nïoi, Tom Wil, qui ai presque guidé par mon adresse le serpent qui a étranglé ta fille, et qui l'ai poursuivi après... moi, bon et fidèle servitem*... »
Par un efSox^ surnaturel, le colon se leva debout, les yeux menaçants, et s'avança sur Atar-Gull, mais à peine eut-il fait deux pas qu'il tomba par terre.
Atar-Gull resta debout, regarda de toute sa hauteur son maîti^e qui, étendu à ses pieds, se roulait, en poussant d'atfreux sanglots.
Il continua...
« Et cette mort, Tom Wil, t'a rendu muet; le ciel devait bien c^la à ma vengeance... et c'est moi qui ai conduit Théo-
drick au Morne-aux-Loups... va, va demander aux profondeurs de ces gouffres quel est le corps poignardé et mutilé qu^ls ont reçu.
» Et la mort de ta femme, et ta ruine, c^est moi seul qui ai tout fait... tout fait, Tom Wil... et ce n^est rien encore... c'est maintenant que ion supplice conunence et que mon père savoure la vengeance là-haut !
» Écoute, Tom Wil : depuis que nous sommes ici> J*ai éloigné tout le mondé de toi^ je pas^e pour le serviteiu' le plus dévoué qu'il y ait siu* la terre... tu Pas d'ailleurs écrit là... »
Et il montra la cassette où était renfermé le testament du colon.
« Tu es mueU.. tu ne pourras me démentir.
» Tu n'écriras pas... car je serai sans cessé auprès de toi^ et tu es perclus de tes mains...
» Et chaque jour, à chaque heure, vois-tu... tu auras deraut toi le bourreau de ta famiUe... l'auteur de ta ruine...
j> Et la nuit, je t'éveillerai, et à la lueur de cette lampe, tu verras encore le bourreau de ta famille et l'auteur de ta ruine i
» Au dehors, je serai loué, montré, fêté, comme le modèle des serviteurs, et je te soignerai, et je soutiendrai ta vie, car elle m'est précieuse ta vie... plus que la mienne, vois-tu; il faut que tu vives longtemps pour moi, pour ma vengeance... ohl bien longtemps... — l'éternité, si je pouvais... — Et si un étranger entrait ici... ce serait pour te dire mes louanges, te vanter mon dévouement à moi, qui ai tué... tué ta famille... qui t'ai rendu muet et tnisérablc... car c'est moi... c'est moi, entends-tu, Tom Wil... c'est moi seul qui ai tout fait... moi seul... »
Hurlait le nègre en rugissant comme im tigre, et bondissant dans cette chambre en poussant des cris qui n'avaient rien d'hmnain.
Quand cet accès frénétique fut passé, il s'occupa du colon que cette effrayante secousse avait fait évanouir.
11 le ramassa et le plaça avec soin sur son lit en lui faisant respirer un peu de vlnaigi'e.
Tom Will ouvrit les yeux d'un air étonné, inquiet ; le pauvre
homme croyait avoii^faitun mauvais rêve; aussi en se retrouvant au milieu des soins empressés de son esclave, il sourit à Alar-GuU avec une admirable expression de reconnaissance.
Mais celui-ci avait suivi sur les traits du colon toutes ses pensées^ et pour ne lui pas laisser cette consolante illusion^ il reprit en lui serrant la main violenunent :
« C^est moi seul, Tom Wil, qui ai tué ta femme et ta fille... tu n^as pas rêvé, Tom Wil, c'est moi... »
n est plus facile dlmaginer que d^ëcrirc tout ce qtie dut souffrir le malheureui colon ; aussi depiuis cette époque sa santé s'affaiblit^ mais^ grâce aux horribles soins d'Atar^éidl, elle se soutint chancelante.
Une fois le c(don refusa de rien fiirendre^ voulant terminer cette vie d^angoîsse et de torture*
Alors^ aidé de deux locataires^ Atar«Gull lui fit AVâSer de force quelques cuillerées de bouillon^ et le pauvre colon entehdit un des voisins s'écrier : ---* Quelle veriu ce pauvre nègre doil^il avoii' pour servir un vieux maniaque de cette trempe^là !
Enfin, au bout de six mois de cette horriMe existence, la santé du colon s'âltérant sensiblement^ sa raison commença de s'égarer; alors son esclave fit demander un médecin.
Or^ c'est après une de ces visites que madame Botignol venait de Parrêter curieusement comme noos Fatons dH^ «fin de savoir des nouvelles du vieux muet«
Hais la raison du colon se perdit bientôt tout à fait, et, iauf quelques moments lucides pendant lesquels son aft^euse position se représentait à lui dans tout son jour, il était dans un état de démence complète et furieux parfois» Alors Atar^ull avait recours à la camisole de force*
Ordinairement à ces transports frénétiques succédaient quelques moments de Ccdme; aussi le docteur sortait^l comme un des accès du malheureux Wil venait de finir*