‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 54 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SONGB

Laisse la Thessalie, Lorenzo» réveille-toi... vois les rayors du soleil levant qui frappent la tète colossale de s'aÎDt Charles. — Ecuute le bruit du lac qui vient mourir sur la giève au pied de notre jolie maison d'Arona. — Respire les brises du matin qui portent sur leurs ailes si fraîches tous les parfums des jardins et des lies, tqus les murmures du jour naissant.

Charles Nodier, Smarra.

Vous en parlez bien à votre aise , répliqua le ban-

^ dit ; si, comme moi, vous aviez été pendu...

~- Pendu, vous ?

— Pendu...

Jules Janin, VAne morL

O mon ange! veillez sur moi.

Â. M., Romance,

Dans ce rêve il était rajeuni.

Il avait seize ans...

Une de ces ravissantes figures de jeune homme, douce et pâle, avec de grands yeux mélancoliques parfois qui s'animaient pourtant d'un feu inconnu.

Il était aspirant de la marine, le pauvi-e enfant, embar(|ué à bord du Cygne, uh brick leste et joli comme son nom.

Il s'éveilla en disant :

— Me pendre... me pendre... moi, pirate, moi, vieux et laid. . . Ah ! . . . quel cauchemar ! . . .

Et, mollement balancé sur son hamac, il ne dormait plus, il pensait à je ne sais quelle grande et noble dame qu'il avait vue à Brest, je crois... et cette imagination de seize ans, ardente et rêveuse, se jouait autom* de cette chamiante image... C'était sa taille de reine... son regai'd imposant et ses grands sourcils noii's, dont il avait peiu", le naïf jeune homme... sa main douce et blanche qu'il toucha une fois...

une seule... et qui lui fit éprouver une commotion si singulière... à la fois voluptueuse et cruelle...

Et puis^ à ce souvenir^ ses aiières battaient^ sa tête brûlait^ ses yeux se noyaient de larmes.

— Mon Dieu, mon Dieu, — disait-il en se tordant sur son hamac, — que je suis malheureux. .. Quelle existence ! FOcéan, toujours rOcéan ! des matelots iiides et sauvages, des visages durs et i'epoussants,une vie de froid égoïsme, une vie de prêtre, sans amour et sans femmes ! Et pourtant le cœur me bat dans la poitrine... et la vue dune femme me fait tressaillir... Réprouve un immense besoin de souffrir, de pleurer aux pieds d\îne femme; je n'ai plus de mère, moi !... seul, isolé, il faut bien que j'aime quelqu\m... qu'une bouche de femme me console ou me plaigne 1

Et le canon tonnait tout à coup.

Alors il se jetait à bas de son lit, prenait à la hâte sa veste bleue avec sa mince broderie d'or, son beau poignard, sa hache hiisante, son chapeau ciré, qui cachait sa chevelure brune, bouclée comme celle d'une jeune fille, et il coui'ait sur le pont...

En le voyant, les vieux matelots se poussaient du coude, car c'étaitun hardi et intrépide enfant, le premier au feu, à l'abordage; oh ! une âme forte et puissante bouillonnait dans cette enveloppe efféminée... et plus d'une fois son jeune bras avait paru bien lourd aux Anglais.

Et il se trouvait au milieu d'une hon*ible mêlée; le joli brick le Cygne était attaqué par une corvette anglaise, et des grappins de fer liaient ces deux bâtiments l'im à l'autre.

L'abordage... l'abordage!

. Et, à travers le feu, les balles et la mitraille, l'aspirant s'élançait une hache au poing; h sa voix, l'équipage se rallie, les rangs se serrent, et l'ennemi abandonne l'avant du navire sur lequel il débordait...

Le capitaine du brick... mort, — le second, mort, — l'équipage, mort; — il ne restait que lui, le jeune enfant, et quelques matelots d'élite. 11 met le pied sur le bâtiment ennemi... On se presse, on se hem*te, on écrase les mourants, le sang coule, le canon vomit la mitraille, l'aspirant lui-même... tombe au

338 ATAR-GOLL

pied du grand mât de la corvette anglaise... mais de son coup de poignard il a renversé le capitaine.

L'Anglais est pris; victoire, hourra... victoire, gloire à Faspirant !

Mais sa blessure est gravé, et Ton se dispose à rentrer dans le port dfln de réparer le navire.

Mais le Tent mugissait, la mer grondait, et une effroyable tempête jetait le brick sur des rocbei*s.

Une ériorlne lame emportait l'aspirant, le précipitait, meurtri, sanglant, sur ie rivage...

Et il se levait avec peine, et cherchait un asile dans une cavei-ne qu'un éclair lui faisait découvrir.

Il avançait en rampant dans cet antre obscur, déchiré par les cristaux et les granits qui couvraient le sol.

Mais une lueur douce et rose venait tout à coup se jouer sur les facettes des billlants stalactites*..

Et bientôt il se trofivait dans une gfotte immense, éblmiis^ santé de diamants y d6 topaecs et de nibis qui étineelaient, scintillaient en ger})cs, cti cercles et en pyramides chatoyantes.

Sur un trône taillé d'une seule émeraude était ime divinité? majestueuse.

Une couronne d'étoiles de feti flamboyait sût ses cheveux noii*s; le zodiaqtie, gravé sur sa ceintuï*e d'w*, était relevé par des émaux diaprés^ une tunique blanche, tm voile blefu, brodé de fleurs d'argent et de perles, puis des brodequins couletir d'azui' formatent son noble vêtement.

— ie t'attendais, — disait la divinité en faîsani asseoir l'enfant près d'elle : -^ vds, cet empire est le mien; quand je le veux les tempêtes grondent et mugissent; d'un mot, je fais pâlir les marins les plus intrépides : c'est par md volonté que ton vaisseau s'est brisé sur les rochers... je voidais te voir... car tu es mon fils... tiens> juge, et sois fier de la puissance de ta mère.

Aussitôt un bruit affreux se fait entendre, tonte lumière disparait, un froid mortel se répand dans la caverne, la terre tremble, les voûtes sont ébranlées, c'est le vent du nord qui rugit, et dont les higi&res sifflements retentissent d'échos en échos...

— Je veux que le calme renaisse, — dit la divinité, — et (ju^il vienne caresser mon fils.

Et une douce chaleui*, un parfum délicieux, une éclatante lumière, un bruissement léger comme celui du feuillage qu'une faible brise agite et balance, remplacent cet hoiTible ouragan.

Un joli nuage, ressemblant à de l'air condensé, mélangé d'or, de pourpre et de soleil, chargé d'une poussière de roses et de jasmin, se balançait au milieu de la grotte et s^y évapo^ rait en merveilleuse senteur, ^n éblouissante clarté*

Le jeune homme, entouré de cette vapeur transparente et embaumée, se fondait dans un océan de délices) son état d^extasc se rapprochait de toutes leâ sensations, de tous les sentiments, de toute espèce de jouissance.

Et la divinité se penchait à son oreille en lui disant :

— Ce bonheiu* ineffable n'est pourtant rien auprès de celui que tu goûteras auprès d'elle, car elle t'aimera... car tu es tm de ines fils; je te laisse sur la terre, mais je veille sur td...

Et la divinité le baisait .au front... et tout disparaissait..! • • • • • . •••••••«.*•••«

Et il se trouvait couché dans un lit inoelleux, couvert d^édredon, entoiu'é de glaces et de soie, sa tête reposait sur de magnifiques dentelles, et elle était là, celle dont le souvenir Tavait tant de fois mis hors de lui.

Celle qui devait Faimer, avait dit la divinité.

Elle était là, à genoux, près de lui, une cuillei' d'or à la main, ses beaux sourcils un peu froncés par l'inquiétude, lui offrant un cordial suave et parfumé.

— Oh ! mon Dieu, — dit-il, — oh ! madame, c'est vous... mais ou suis-je?... J^ai donc fait un rêve?... cette éblouissante caverne... cette divinité...

— Pauvre enfant, remettez-vous, — dit la jolie femme. — Un affreux coup de vent a brisé votre navire, des pêcheurs vous ont trouvé presque mom'ant sur la côte, à l'entrée d'une grotte, et vous ont apporté ici, chez moi, à Brest; mais votre blessure était si grave, si grave, que j*ai demandé comme une faveur de vous soigner.

— Ah... oui; mais en vous voyant^^ madame, j'avais oublié ma bleftsure...

840 ATAR-6ULL

Et il fallait voir quelle délicieuse expression de candeur voilait ses beaux yeux timidement baisses...

Et elle se disait en souriant : — 11 a Pair d'une fille, et pourtant si jeune, si joli, tout cet équipage de vieux matelots qu'il a conduit au feu, tremblait à sa voix... comme je tremble moimême, — pensa-t-elle en rougissant.

— Madame... est-ce que j'aïu^ai le bonheur de rester longtemps ici?...

— Jusqu'à ce que votre guérison soit complète, mon enfant..:

— Ah !... — dit-il, en fixant des yeux ravis sur la belle et voluptueuse figure de sa protectrice... mais peu à peu il pâlit... et perdit connaissance... Cet espoir de bonheur était au-dessus de ses forces.

— Grand Dieu... il se trouve mal!... — cria la jolie fenune en se pendant à un cordon de sonnette qu'elle agita violemment

Et quinze jours après, il souffrait moins, sa figure était encore un peu pâle, mais cette pâleiu* lui allait si bien... disait la dame aux sourcils noirs.

Et un jour qu'il rêvait, assis devant un beau portrait de cette ravissante personne, elle entra.

Elle ne lui avait jamais semblé plus belle.

— Arthur... — lui dit-elle en se plaçant sur un doux sofa, — j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer... venez près de moi... mais ne tremblez pas, comme toujom^s...

Le jeune homme n'osait lever les yeux, et son cœur battait bien fort...

— On vous accorde un congé de trois mois pour vous rétabhr, et après vous viendrez prendre possession de votre nouveau grade... Ces trois mois, — ajouta-t-elle à voix basse...— nous les passerons... à ma terre... le voulez-vous?...

Arthur pâlissait et restait muet... il ne pouvait croire à tant de bonhem\

— Comme vous n'avez ni parents, ni amis, j'ai cm pouvoir prendre cette décision sans vous consulter... Allons, Arthur, ne tremblez donc pas ainsi... ne suis-je pas votre amie... votre mère... pauvre enfant?...

Elle prit la main du jeune homme en l'attirant près d'clje..j

— Oh ! oui^ — dit-il en lonibànt à ses genoux, — oh ! oui, vous êtes tout poiu* moi... vous êtes la seule qui m'ayez témoigné de Fintérêt... je vous aime de toute la tendresse que yai dans le cœur, je vous aime comme une mère, comme une sœur, comme une amie; ô vous... toujoiu^ vous... vous serez mon Dieu, ma religion, ma croyance...

Et Arthur, hors de lui, baisait les genoux, les mains, les pieds de la jeune femme, dont le sein palpitait... et qui disait d'une voix émue... — Arthur... mon enfant... je crois à votre reconnaissance... j'y crois... finissez... Arthur...

Et il se trouvait à la terre de sa protectrice.

C'étaient de fraîches eaux, d'épais ombrages, une solitude profonde, im parc entouré de hautes mm*ailles, pas d'autres valets qu'une vieille gouvernante dévouée et un jardinier sourd.

Elle lui avait promis quelque chose qu'il attendait avec une inconcevable impatience.

Les appartements de ce château étaient vastes et gothiques, mais commodes, retirés, silencieux.

Et il voyait la jeune femme à moitié couchée sur un de ces antiques fauteuils si bons et si moelleux.

Vêtue d'un blanc et frais peignoir de mousseline qui laissait voirie bout de sa jambe fine et ronde et son joli pied chaussé d'une petite pantoufle bleue... son beau bras passé autom' du cou d'Arthur, elle abaissait sur lui son humide regard.

— Tu m'aimeras donc toujom's... Arthur, — lui disait-elle.., en le baisant au front.

— Oh ! toujours, ma vie, à toi, ma vie... — disait l'ardent jeune homme en liant avec volupté ses bras à la divine taille de sa jolie sœm*, mère ou amie, comme il disait.

Elle fit un mouvement en arrière... son peigne tomba, et son admirable chevelure noire se déroula sur son cou, siu* ses épaules, sur ses bras, en une multitude de boucles brunes et luisantes...

Et Arthur baisait ces beaux cheveux avec transport et ivresse, les divisait, les nattait, en couvrait sa figure.

Et cUc, palpitante et rêveuse, le laissait faire, mais elle

sentit tout à coup les lèvres de l'enfdtit frisscmnei* sur les siennes.

Il s^tait traîtreusement caché sous Fépaisse chevelure de ]A jeune femme^ et, dressant tout à coup sa jolie figure au milieu, de cette forêt d^ébène, qu^il partagea en deux touffes soyeuses... il avait surpris un délirant baiser...

— Ah! — dit-dle... avec une petite moue enchanteresse... — ah ! vous me trompiez^.. Arthur, je vais vous étrangler...

En approchant la tête d^Arthur de son sein qui bondissait^ elle entoura le cou du jeune homme de longues tresses de se& cheveux, et les serra en souriant... ....

— Oh ! — dit-il, en baisant sa gorge d'ivoire«.. — méchante, tu veux me tuer... car tu serres bien fort... c'est comme dans le rêve de cette nuit... mais que fais-tu? oh!... à toi... ma vie... je meurs... mon ange...

C'est qu'à ce moment de son rêve on pendait réellement Brulart à bord du Camhrian^ et que le poids de son corps, pesant sur la corde qu'on avait passée au bout dehors de la frégate, avait opéré la strangulation*

Abîmé dans l'état de torpeur, de somnolence que lui avait procuré sa dose d'opium, et qui, sans être le réveil ni le sommeil, l'avait plongé dans une espèce de somnambulisme, il avait suivi machinalement ses guides à moitié endormi^ appuyé sur eux, les yeux ouverts , sans voir, s'était laissé attacher, hisser et pendre, sans y faire la plus légère attention, plongé qu'il était dans les délices de ses songes merveilleux.

Alors qu'on pendait le coips l'esprit était ailleurs. Somme toute, il mourut dans une ravissante extase de plaisir.

Et le docteur remarqua comme un phénomène physiologie que que la physionomie du patient, jusque-là froide et Immobile, prit, au moment de la strangulation, une inconceva' ble expression de bonheur.

Cette pailiculai'ité repose sur la natiu*e du songe de Brulart et sur des effets propres à la pendaison. (Voir le Dictionnaire des Sciences médicales.)

Justice rendue, le corps du pirate fut jeté à la mer avec deu^ boulets aux piedst

Le reste de la ti'avei'sëe n^offiit rien ée remarquable, et le Cambrian toucha les côtes d'Angleten*e au bout de quarante jours de mer.

Atar-Gull débai*qua avec son maître. Le commandant de la frégate voulut ajouter les témoignages \ei plus flatteiu's en faveur du nègre, qui, par ses soins pour le malheureux Wil, avait excité la sympathie de tout Féquipage.

Mais M. Wil ne resta pas longtemps en Angleterre; ses ressources étaient modiques; et, suivant les conseils d' Atar- Gull et du docteur, qui venait quelquefois le voir à Portsmouth, ' il pailit poui' la France, où Ton vivait à Wen meilleur marché, hii disait-on.

— Enfin, — se dit Atar-Gull, — je touche au moment de compléter ma vengeance... Oh!... elle sera terrible et longue surtout. . . J'aurais pu le tuer. . . mais la mort serait un incroyable bienfait auprès de la vie que je lui préparc...

PIN DU LITRR CiNQTTifcUB

Page 1