SOUVENIRS DU KAMTCHATKA
Les baleines trahissent leur voisinage autrement que par les évolutions de leurs nageoires et de leur queue^ autrement que par le double jet d'eau qui s'échappe de leurs évents ; elles laissent sur la mer des trace$ de leur passage^ des pistes grqsses, si je puis m'exprimer ainsi^ et les vagues^ malgré leur incessante mobilité^ conservent longtemps ces piâtes. Là où une baleine s'est arrêtée^ la transparence des houles est obscurcie par les nuances plombées de grandes
*«*eg d'huile ; ces mêmes taches d'huile se retrou-
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Tent dans ses remous^ surtout quand elle ne voyage pas entre deux eaux^ et que ses évents se dilatent et se contractent au grand air- — Cette huile est sécrétée par la peau brune qui recouvre le corps de Tanimal : c'est sa transpiration; elle lubrifie son sillage, et cette huile etTeaude mer se balancent longtemps de conserve avant de se mélanger.
Souvent aussi^ Ton voit flotter sur TOcéan de grandes taches rougeâtres^ semblables^à des bancs de sable bu à d'immenses plaques de sang coagulé; ces plaques de sang, ces syrtcs, sont formées par la réunion d'innombrables milliards de petits globules rouges, ptéropodes microscopiques, dont la baleine se nourrit; elle en est très-friande; aussi, quand on rencontre une de^ ces banquises d'animalcules^ peut-on être certain que le cétacé rôde aqx environs.
Un savant du siècle dernier, le R. P. Feuillée, parle de ces banquises rougçs dans le récit de se^ voyages, et, loin de les prendre, comme nos matelots, pour du manger de baleine^ il affirme qu'elles émanent des cétacés femelles. Le grand Cuvier, mal informé, a commis une erreur presque semblable. — Mais les pêcheurs ne s'y trompent pas ; partout où l'on aper-
Qoit ces taches rougeâtres^ le baleinier s'attend à rencontrer la proie convoitée, et les vigies placées au sommet des mâts ouvrent l'œil avec un soin particulier.
Quelquefois, au lieu d'être tachée par ces bancs de ptéropodes en nombre infini, la mer est agitée par des légions de sardines lilliputiennes, des dupes, proie fort recherchée par les baleines, et dont la présence sert d'indice au pêcheur. "
C'est à l'aide de ces diverses traces, en les cherchant, en les suivant, que le baleinier fait sa chasse. Des matelots, placés en vigie aux sommets des mâts, interrogent sans relâche tous les points de l'horizon : découvrir une baleine et lui donner la chasse est le seul intérêt que chacun ressente à la fois dans l'étroit espace que nous habitons, et il n'est pas rare que les officiers eux-mêmes passent des heures entières juchés dans une hune, la longue-vue à l'œil, à fouiller dans toutes les portions de sa surface, le monotone spectacle des vagues qui se déroulent et se remplacent incessamment. Pour ma part, j'aimais à passer de longues heures dans la hune d'artimon, épiant sur la mer les traces ou les soufQes, ou bien fouillant la côte, lorsque nous en étions assez rapprochés pour y distinguer sur
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les collines nues des bandes de Koriaks errants avec leurs troupeaux de rennes. Souvent^ à force de contempler ces teintes uniformes^ et icle regarder dans le vide, mes paupières se fermaient lourdement, et c'était alors que mes yeux commençaient à voir quelque chose, mais loin... bien loin devant nous... par delà le continent tout entier... la France !
On éprouve malgré soi, sous ces sombres latitudes, les étreintes d'une profonde mélancolie : à mesure que le soleil s'éloigne et que les nuages s'immobilisent en masses grisâtres, enveloppant tout le ciel et se reflétant sur les eaux, le rire, les chansons et l'entrain des hommes de mer disparaissent; le vent apporte des effluves de tristesse et d'ennui; le sillage du bâtiment ne réjouit plus la vue ; l'écume des vagues est moins légère et moins brillante ; la présence, le langage, le contact des compagnons de voyage les mieux aimés deviennent insupportables; on préfère au son de leur voix les cris aigus et funèbres des procellaires, et Ton voudrait fiiir loin de ce navire dont les . bastingages s'élèvent comme les murailles infranchissables d'une prison... Enfin, une douleur sans nom, une maladie inconnue, mystérieuse, vous terrasse. Ce
B'est pas te spleen, c'est quelque chose de plus fort, de plus dissolvant que le spleen^ et dans Tisolement des tortures qu'on éprouve^ on croirait faire un bon marcfbé en échangeant cette vie contre la mort.
Le marin, dans les zones torrides ou glaciales^ n'a pas le loisir de s'abandonner à l'ennui et au dégoût de Feidstence ; il a besoin de tout son entrain, de tout^ son énergie, pour lutter contre les calmes de l'équateur et contre les glaces du pôle : il en est de même sous les latitudes tempérées, où les manœuvres ont lieu sans relâche, soit pour échapper aux orages, soit pour ' utiliser l'inconstance des vents. — Hais dansces régions de transition, régions sans chaleur commp sans frimas extrêmes, sans tempêtes comme sans calmes, régions bâtardes, où le ciel et l'Océan, tous deux plombés, tous deux en deuil, confondent leurs limites à Thorizon dans une nuance unique, la majeure partie des gens de mer perd courage et se démoralise... Le temps pousse au suicide. — C'est alors que le désespoir inspire de sinistres résolutions : un novice, un mousse, un enfant, exagéré par des corrections quotidiennes se pend aux espars ; un matelot, au milieu de la nuit, se laisse glisser le long du bord, tombe sans bruit à la mer, et
disparait pour toujours; un chirurgien s'empoisonne ; un capitaine se brûle la cervelle.
Ces catastrophes^ hélas ! ne sont que trop fréquentes à bord des navires baleiniers; on ne croise pas impunément sous de pareilles latitudes. — Mais que le navire largue toute sa toile et s'élance vers le nord ou vers le sud^ en dehors de ces zones de malheur^ et que bientôt le bleu du firmament et de TOcéan se mélangent à rhorizon^ les hommes éprouveront aussitôt des sensations nouvelles et les accès de spleen^ et la fièvre du suicide disparaîtront.
Nous avions donc hâte de quitter ces parages maudits^ et l'équipage poussa joyeusement trois longs bourras lorjsque le capitaine^ après avoir achevé ses calculs de latitude à midi^ annonça que^ dès le soir même^ nous manœuvrerions pour sortir de la mer d'Okhotsk. — Mais il était écrit que nous ne nous déhalerions pas de cette zone de malheur sans en emporter quelque lugubre souvenir ! !
Le matin qui suivit la première nuit passée sous grande voilure de roifte^ nous nous arrêtâmes à douze milles de terre environ, en face d'un grand rocher blanc qui paraissait servir d'amers à un petit port de re-
fîige. Çà et là, jaillissaient des souffles de baleines franches ; nos eitibarcations entrèrent aussitôt en chasse^ mais la chasse ne fut pas heureuse; maintes fois^ les piqueurs^ debout à Tavant du canot^ lancèrent le harpon ; les baleines se laissèrent couler à pic et disparurent sans que le harpon put mordre sur leur dos.
Les pirogues regagnèrent le bord à midi ; on dîna^ on mangea en double, selon l'expression consacrée, et Ton repartit aussitôt en chasse, car les hommes de vigie signalaient encore des souffles de baleines franches dans toutes les aires du vent.
La grande voile était donc larguée, le grand hunier masqué, les peiroquets amenés, le grand foc halé bas et le navire sous le petit hunier, lé petit foc, la brigantine et la misaine, croise au vent de nos quatre embarcations ; il ne restait plus à bord qu'une douzaine d'hommes : les blessés, lesmaladeb, le maître coq, le mousse et moi. Je montai dans la grand'hune, et, armé d'une longue-vue, j'assistai, le cœur plein d'espérances et de craintes, aux évolutions de mes intrépides camarades. Tantôt ils s'éloignaient à la poursuite d'une baleine qui disparaissait rapidement à l'horizon, tantôt ils se rapprochaient à la vue d'un nouveau souffle;
t UN BftAllE
chaque équipage de pirogue ambitionnait llionnear de lancer le premier harpon^ et ils luttaient entre enx de vitesse^ d'agilité et de ruse pour atteindre le but, qui changeait toujours de place.
Enfin rhomme de vigie à la tête du grand mât s'écria :
« Amarrée ! amarrée ! une baleine amarrée !
— De quel côté? demandai-je.
— Par la hanche de tribord, sous le vent. »
En effet, la mer bouillonnait, écumait sur ce point : alors, agenouillé dans la hune, épaulé par le mât, la poitrine haletante et le cœur dans les yeux, j'observai avec ma longue vue les phases.diverses de cette lutte bien-autrement terrible que les plus terribles luttes des sportmen de terre ferme !
Ceux qui se jouent des coups de boutoir du sanglier, qui méprisent les étreintes de Tours, qui attaquent le lion et le tigre, qui domptent Téléphant, ceux-là, je voudrais les voir courir sus à la baleine, et ^attaquer sans peur et sans faiblesse, comme nos pé-
Gheors Tattaquent ! Ici^ pas de carabine de précision pour tuer de loin, de bien loin... ni rochers^ ni arbres pour lieux de refuge^ ni cheval pour faire de la stratégie ou pour fuir^ ni même le sol. pour point d^appui ! La mer avec Tabime sans un, voilà le champ clos; et un canot dont chaque vague menace de broyer les minces bordages^ voilà le poste de combat I Dans ce poste de c€»nbat^ six hommes ont pris place^ et entr^ ces six hommes un seul est armé ! les cinq autres ne possèdent qu'un morceau de bois, un aviron !
Témoin chaque jour de ces luttes surhumaines^ j'aurais dû finir par ne plus m'émouvoir devant leurs sanglantes péripéties^ et ne plus mlnquiéter^ que de leurs résultats pécuniaires ; mais non : à chaque départ de nos pirogues^ j'éprouvais de nouvdles angoisses ; je ne pouvais oublier que la vie de mes camarades était compromise tant que durerait leur absence du bord^ et je n'étais débarrassé de mes craintes qu'au retour, quand personne ne manqumt à Tappel et alors qu'une grosse chaîne de fer, sortie par Técubier de tribord, retenait dans un nœud coulant le small d'une baleine et maintenant son cadavre à flot le long
du navire !
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Du haut de mon observatoire^ je contemplais donc, plein d'anxiété^ ce qui se passait depuis l'amarrage de la baleine. La partie était ainsi engagée : trois de nos pirogues marchaient de front et luttaient de vitesse pour rejoindre la quatrième^ celle du capitaine^ qui s'éloignait rapidement^ remorquée par la baleine^ et disparaissait souvent au milieu des masses d'écume que soulevait Tanimal blessé. Cette fuite dura sans déviatlons et sans ralentissement pendant quelques minutes ; mais bientôt le cétacé redoubla d'efforts pour se délivrer du harpon^ se mit à battre la mer à grands coups de queue et de nageoires^ et tournoya sur luimême en bondissant à moitié corps bors des vagues.
La pirogue amarrée de trop près courait de grands dangers ; — notre capitaine eut la prudence de larguer cinquante ou soixante mètres de ligne^ et l'animal^ qui se sentit serré de moins près^ s'éloigna^ usant sa fureur dans le vide^ mais entraînant toujours la pirogue à sa suite.
J'ai décrit ailleurs ce moment^ le moins terrible et le plus doux de la pèche ; c'est un entr'acte dans le drarae^ c'est une promenade en calèche ou en char-àbancs^ comme disent nos matelots : mais le véhicule
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est sansessieuxet sans roues^ et.Ie cheval sans jambes ; cependant^ la vitesse de la course égale celle d^une locomotive ; une ligne, une corde de quatre cents pieds de longueur sert de guides, et le fer d^un harpon a éperonné le monstre ! Les pêcheurs alors se reposent et se croisent les bras ; car les avirons sont apiqués c'est-à-dire que le bout de manche de chacun est planté dans le trou d'un taquet, que le milieu repose entre les tollets et que la pelle, encore mouillée d'eau de mer, resplendit au soleil.
liaiis cet instant de repos est court, bien court. Il faut que, malgré la rapidité avec laquelle la baleine s'enfuit (quatorze lieues à l'heure), il faut que le canot se rapproche d'elle et l'oblige, par sa résistance de drague, à ralentir sa marche^ sinon elle serait bientôt hors de vue du navire ; dans ce but^la ligne de pêche est retenue par un double tour sur le taberin du canot et les matelots des deux premiers bancs halent de toutes leurs forces sur cette ligne, qu'un autre matelot love soigneusement dans la baille à mesure qu'elle rentre à bord et que la distancB qui sépare la baleine des assaillants diminue ; cette manœuvre exige autant d'adresse que de vigueur. L'ofGcier qui gouverne la
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pirogue la place de temps en temps en travers du sillage de la baleine^ pour qu'elle remplisse mieux Foffice d'unedragueetprésenteplusderésistance. Les hommes ne halent la ligne qu'avec des coussinets de toile à voile rembourrés d'étoupe, de peur qu'en s*échappant tout à coup par Tétrave elle ne leur enlève la peau des raains^ et le harponneur^ la hachette haute, veille et se tient prêt à la couper dans le cas où la baleine^ exécutant un plongeon instantané et prolongeant indéfiniment son temps de sonde^ menacerait d'entratner avec elle la pirogue dans Tabime. Quand le temps est gros, TofScier patine le grand aviron de manière à empêcher les embardées et à éviter les paquets de mer, et le novice, avec sa seille, rejette par* dessus bord Teau qui embarque toujours dans le bateau le mieux construit et le mieux conduit.
Enfin la course de la baleine s'est ralentie, la ligne ]*evient à bord sans obstacles, les matelots reprennent leurs avirons et la pirogue, qui glisse sur les lames, arrive bientôt au vent de sa victime. C'est alors que l'officier abandonne au harponneur lé grand aviron de gouverne et passe au gaillard d'avant, afin de transpercer d'un bon coup de lance le cœur ou les pou-
mons du cétacé. L'officier à Tœuvre aujourd'hui^ c'est notre capitaine^ un intrépide et rusé pécheur^ un Américain de Nantucket^ c'est tout dire. Il est fils et petit*fiis de pêcheurs de baleines ; il est né à la pôdbe^ ily a vécu^ il y vivtfa, il y mourra
J'ai souvent rencontré dans l'océan Pacifique des capitaines américains qui passaient leur vie à chasser le cachalot. Ces braves Yabkees étaient propriétaires du navire et voyageaient en famille : des frères^ des beauK-firères^ des cousins^ des alliés forhiaient l'équi* page ; ceux qui étaient mariés embarquaient leurs épouses. Le voyage durait quatre ans^ cinq ans^ et Ton rentrait au port d'armement avec une cale remplie à'kuile blonde et un rôle xl'équipage surchargé d'une douzaine de citoyens venus au monde sous voiles.* Hon capitaine avait eu un de ces navires pour maison paternelle^ et certes il ne démentait pas son origine*
Du haut de ma hune^ je le reconnaissais^ j'admirais son courage^ et j'avais tant de confiance en son adresse que je ne ressentes plus mes terreurs habituelles et que je riais de nos autres chefs de pfrogue^ qui faisaient tous leurs efforts pour le rejoindre et prendre part au combat.
La baleine^ cepeàdant^ ne soufflait pas encore le sang, et je cherchais à m'cxpliquer pourquoi le capitaine, ordinairement si pron)pt^si actifs ne lui avait pas déjà donné le coup mortel, quand tout à coup Tamas d'écume que soulevait cette baleine harponnée se divisa en deux parties; Tune de ces parties ne s'éloigna pas de notre pirogue, mais l'autre fut emportée à l'écart, et nos trois canots retardataires renoncèrent aussitM à rejoindre le capitaine et gouvernèrent sur elle. Que signifiait cette manœuvre? Ma longue-vue m'en donna bientôt l'explication. Notre capitaine avait accosté deux baleines qui folâtraient ou péchaient de conserve, et il n'en avait harponné qu'une seule; les masses noires des deux cétacés étaient restées confondues pour nos ^eux, et enveloppées dans la même écume. Un nouveau combat allait donc s'engager, et je ne savais plus auquel des deux accorder mon attention. Les rameurs du capitaine faisaient merveille ; tantôt leur légère embarcation accostait les Hancs du monstre et s'en éloignait à reculons; tantôt elle se rapprochait à angle droit de sa gueule béante; tantôt aussi elle s'élançait parallèlement à lui, au risque d'être écrasée d'un coup de nageoire ou d'un coup de queue. Debout à l'avant
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du canot; la cuisse gauche emboîtée dans le gaillard^ le pied droit arc-bouté au premier banc, les mains fermées sur le manche de sa lance et les bras tendus, le capitaine se cambrait en épiant le moment favorable pour foudroyer sa victime, et le roulis et les mille balancements de la pirogue ne lui faisaient rien perdre dé son aplomb élastique; il était superbe ainsi. Je m'attendais, à chaque seconde, à voir jaillir une colonne de sang des évents de la baleine, ainsi qUe jaillit la colonne d'eau d'un puits artésien, et je ne donnais plus que quelques regards à la dérobée sur le cétacé que pourchassaient toujours nos trois autres pirogues.
Hais les exclamations de Tho/nme de vigie m'annoncèrent un nouveau succès.
a Amarrée, s'écria-t-il; la seconde baleine amarrée! /
— Bien joué, pensai-je; si le capitaine n'avait pas fait son choix, la seconde baleine nous eût échappé comme tant d'autres !... x>
Un mot d'explication sur ce c(ue j'appelle le choix du capitaine. Puisque le hasard avait permis qu'une de nos pirogues troublât les loisirs, les amours peutftre, de deux baleines accouplées, fallait-il lancer le
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harpon indifiëremment sur l'une ou sur l'autre et piquer celle des deux qui s'offrait dans la position la plus favorable ? Non, certes ; les baleiniers ont eu mille fois occasion de constater dans leur métier l'application d'un phénomène psychologique qui date du temps où Adam mangea la pomme pour ne pas se séparer d'Eve.' Un mâle n'abandonne jamais sa femelle morte ou blessée, tandis que celle-ci n'a pas plutôt aperçu le s^ng du pauvre vaincu qu'elle fuit sans vergognô et Tabandonne pour ne plus revenir. Les matelots ont fait là-dessus une chanson grivoise un peu trop pittoresque pour être rapportée ici et où la baleine femelle est fort maltraitée; ils vont jusqu'à l'accuser d'avoir un cœur de femme et cherchent à se venger, en maltraitant la pauvre béte, des abandons de leurs payses. Hais il y aurait à faire une autre chanson, touchante et triste, sur l'héroïsme de cette même baleine une fois qu'elle est mère. Quand les pêcheurs rencontrent dans les baies, aux époques de l'allaitement, une baleine et son baleineau, ils luent celui-ci d'un coup de harpon et le prennent à la remorque. La mère alors leur appartient; son odorat et son cœur suivent la piste des meurtriers ; elle vient heurter du museau les
bordages du navire sur le pont duquel on a hissé son nourisson;eUe rôde sans cesse de Tavant à Tarrière^ et chacun de ses souffles s^accompagne d'un long gémissement. Elle semble attendre qu'un coup de lance la réunisse à celui qu'elle a perdu^ et on la tue quand on veut^ quand on est prêt^ quand l'entre-pont est débarrasse^ je suppose^ des produits de la pèche des jours précédents.
Ce meurtre des baleineaux et des mères baleines est un vol et un crime. L'espèce disparaîtra bientôt si des règlements n'interdisent pas la pêche d'hiver dans les haies.
Revenons à nos pirogue^* C'était donc la femelle que le capitaine avait frappée et les autres embarcatiens poursuivaient le mâle, qu'elles étaient bien sûres de ne pas perdre de vue. Oh ! que n'avais-je alors deux télescopes et quatre mains pour observer simultanément toutes les phases de cette double lutte ! Quoique les deux pirogues amarrées fussent séparées l'une de l'autre par un très-long espace, je cherchais
néanmoins à les réunir sous le même objectif ; je voulais tout voir à la fois^ et les coups de lance du capitaine et les manœuvres du lieutenant (le deuxième canot amarré était le sien)^ et les soubresauts Airibonds de sa baleine qui^ au lieu de fuir comme la première^ dans une • direction quelconque^ essayait de se rapprocher de sa compagne^ qu'elle avait abandonnée sans doute involontaii^ement et entraînée par les hasards et les désordres de la lutte.
Se délivreront-elles de nos harpons? épuiserontelles toutes nos lignes de pèche attachées bout à bout les unes aux autres? s'enfuiront-elles dans Timmensité avec leurs souffles incolores, et sans être blessées à mort? ou bien viendront-elles flotter comme des masses inertes le long de notre bord, et allumeronsnous no^ fourneaux la nuit prochaine pour fondre leur gras en faisant route vers une terre de relâche?
Je me répétai à moi-même toutes ces questions pendant de longues minutes d'attente... minutes pleines d'angoisses pour moi, et de dangers pour n^es
compagnons.
Enfin surgit à l'horizon une colonne de sang, qui retombe en pluie, surgit encore et se dissipe emportée par
le vent. Hourra pour le capitaine ! ont crié les matelots^ hourra ! sa baleine est frappée à mort. La voilà qui plonge^ plonge^ reparaît et bondit hors des vagues en vomissant par les évents un liquide vermeil et rutilant d'abord^ puis épais et noir et condensé en caillots énormes; eHe ne fuit plus^ elle n^a plus la force de fuir; elle s'élance à toute vitesse fet s'arrête soudain; elle plonge encore, elle sonde Tabîme, Tabîme la repousse et elle remonte au niveau de la surface qu'elle ne peut plus quitter et où elle consumera ses forces en tournoyant follement sur elle-même et en arrosant ses meurtriers des dernières gouttes de son sang. — Laissons-la donc /^ez/nV dans son agonie. Nos matelots disent qu'une baleine fleurit quand elle s'agite dans les dernières convulsions de la mort.
L'autre baleine se défend plus énergiquement. EHe ne fuit pas, elle combat, et l'on dirait qu'elle veut venger la mort de sa compagne. On plante un second harpon sur son dos, et, puisqu'elle ne démarre pas, il faut que la ligne soit des plus solides et que leç harpons aient mordu profondément dans ses chairs et ' bien au delà de son enveloppe de graisse. Elle joue des nageoires comme une lavandière joue du battoir;
elle manœuvre sa queue comme le batteur de blé manœuvre son fléau surFaire^etune seule de ses nageoires est aussi large que la pirogue assaillante^ et sa queue; bifurquée à son extrémité en deux lobes horizontaux^ sa queue se mate à plus de vingt pieds de hauteur^ s;'agite de droite et de gauche^ tournoie^ retombe sur les vagues^ se mate encore et fouette l'atmosphère... Jamais un coup de lance ne pourra maîtriser les fù-
reurs de ce monstre; il sera invincible tant que sa terrible queue jouira de toute sa liberté de mouvements. Il faut donc changer de tactique et d'arme, quitter la lance et prendre le louchet.
Une lance se compose d'un bâton de frêne, long de deux mètres, et portant, à Tune de ses extrémités, la douille d'une tige de fer de longueur égale. Cette tige de fer est grosse comme le petit doigt et se termine en. spatule, spatule ni plus grande, ni plus épaisse qu'une pièce de cinq francs, et dont les bords ont été aiguisés etiHit reçu le fil du plus fin rasoir anglais ; ainsi fabriqué, le fer de la lance peut être plongé jusqu'au manche dans une masse de chair et en être retiré sans difficulté : la lance agit donc autrement que le harpon, dont les deux ailes, tranchantes à l'extérieur et émous-
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sées à l'intérieur^ sont retenues au retour par les tissus et les fibres des parties charnues qu'elles j[>nt traversées. La lance à spatule, maniable, comme la tige du piston d'un corps de pompe^ transperce de part en part les poumoQsd'un cétacés pénètre jusqu'à son cœur^ reparaît au dehors ensanglantée et peut être replongée dix fois de suite dans ce vaste thorax^ pourvu qu'on
l'y introduise par un point d'élection un peu au-des*sous et à droite de chaque nageoire^ là où elle ne risque pas de s'ébrécher sur les côtes.
La lame du louchet de forme trapézoïde^ emmanchée^ comme la lance^d'un long bâton de fréne^ mais , n'ayant qu'une tige très-courte^ ressemble à une bé^ che plate, et chacun de ses côtés, sauf celui qui porte la douille, a reçu le tranchant d'une hache. L'acier en est si bien trempé, si bien affilé, qu'il entamerait un bloc de granit ou couperait un cheveu au vol. Tel est l'instrument dont va se servir le lieutenanj; pour mettre fin à la folie furieuse du cétacé. Le duel au louchet est inévitable quand l'animal harponné n'épuise pas ses forces en exécutant de fréquents coups de sonde, c'est-à-dire en plongeant brusquement, ou en fuyant avec la raflidité d'une locomotive.
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Ainsi^ tandis que notre capitaine assiste tranquillement à Tagonie de sa baleine^ le lieutenant s'escrime avec la sienne^ et nos deux autres pirogues s'en rapprochent pour lui prêter main-forte et assistance en cas de sinistre. Je vois la silhouette de cet intrépide marin surgis à l'avant de son canot. Le harponneur gouverne ; il commande aux rameurs et les rameurs obéissent avec une précision mathématique^ avec une prestesse merveilleuse, car la sûreté^ la vie de tous peut-être, dépendent de cette prestesse et de cette précision ; il s'agit d'échapper aux atteintes de la baleine^ tout en demeurant exposés à sescoups^ afin qu« l'œuvre du louchet s'accomplisse...
a Nage ! nage de l'avant ! nage dur^ enfants ! b s'écrie le harponneur.
Et le canot danse. sous la q^ueue du cétacé, pendant que cette queue, perpendiculairemei\t dressée hors de l'eau., se balance et menace de retomber à plat sur les pygmées.
« Scie ! scie à culer ! scie ! »
Et le canot, glissant à reculons, évite le coup de queue, dont les deux lobes en éventail s'enfoncent en tressaillant dans les vagues. ^
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— Scie un, nage trois ! scie trois, nage un !
Et le canot voltige de droite et de gauche entre les nageoires du monstre, qui fouettent le vide de gauche et de droite. Malheur! cent fois malheur! si l'une de ces nageoires heurtait les planches fragiles !
Voici le moment le plus terrible de ce combat, qui ne peut durer longtemps encore : il faut frapper un grand coup et frapper vite, épuiser sans retard les forces et la rage, de la rigkt-whak^ sinon les rameurs, accablés de fatigue, molliront bientôt sur leurs avirons, et une catastrophe sera inévitable. Au louchet donc, au louchet ! Une seule entaille du louchet dans ce faisceau de muscles et de tendons qui se réunissent pour former la queue, une seule entaille, en travers, et les muscles et les tendons ne pourront plus soulever cette queue, qui traînera désormais dans Teau, à moitiésubmergée, inerte etinoffensive. Alors le lieutenant accostera le thorax du géant et y plongera sa lance ; mais combien de sang-froid, de courage et d'adresse ne faut-il pas dépenser avant de pouvoir donner ce coup de grâce?
Qu'on se figure un bûcheron qui, pour abattre les hautes branches d'un arbre, jetterait vers elle sa hache