‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 60 sur 65 · UN DRi^UB · texte numérisé non relu

UN DRi^UB

à tour de bras. Ainsi procède notre baleinier : il saisit le moment où le cétacé tient sa queue matée au-dessus de la pirogue^ et darde son louchet vers elle i rinstar d^un javelot; dix fois^ il manque le but ou il l'effleure, et dix fois la pirogue évite en diligence pendant qu'il repêche le louchet tombé à la mer^ et qu'il le ramène à lui à l'aide d'une légère ligne de rappel frappée sur le manche. Du haut de mon observatoire^ je contemplais avec inquiétude ces manœuvres^ ces évolutions^ ces tentatives^ et je m'étonnais de ce que le lieutenantes! adroit et si chanceux d'habitude^ tardât longtemps aujourd'hui à remporter la victoire; et à mesure que les minutes s'écoulaient lentei^ comme des heures^ j'éprouvais le pressentiment d'une catastrophe. Il ne se décourageait pas^ cependant^ ce brave officier^ et son équipage^ digne de lui, montrait autant de vigueur el d'entrain qu'au début de la lutte. Chacun redoublait même d'efibrts et d'énergie, stimulé par l'amourpropre, par l'orgueil et par le désir de vaiàcre sans le secours des autres pirogues qui se rapprochaient du champ de bataille. — Quel dépit ! quelle honte si les deux pirogues n'arrivaient si tard que pour leur en* lever l'honneur de la victoire !

Dans le journal du bord^ chaque paragraphe où il est fait mention de la capture d'une baleine est timbré par un cachet de bois représentant en noir l'image d'un cétacé. Cette empreinte est une décoration collective dont s'enorgueillissent les matelots de chaque pirogue victorieuse, et quand on rentre en France^ les honneurs de la campagne appartiennent à l'équipage de canot qui réunit h son avoir le plus grand nombre de ces glorieux stigmates.

Encore quelques minutes^ et nos trois pirogues sd* laient entremêler leurs pelles d'aviron^ lorsque la baleine^ au paroxysme de la rage^ bondit tout entière et horizontalement au-dessus des vagues; et retomba-*

Un nuage passa sur mes yeux; je frémis et je 91e sentis inondé d'une sueur glacée^ car je ne vis plus rien là-bas^ — sinon la mer qui déferlait comme sur un écueil, et les deux pirogues ea retard volant à toc d'avirons v^rs l'endroit où venait de disparattre^ dans un tourbillon d'écume^ la pirogue amarrée... Avait-elle coulé bas^ écrasée sous le ventre de la baleine! Les six hommes qui la montaient avaient-iis été tuésd'ua seul coup et ensevelis dans l'abime? Horrible sinistre dont j'aurais voulu pouvoir douter encore^ mais qui

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devenait de plus en plus probable, à mesure que le nuage d'écume se dissipait et que les vagues se nive* laient... car bientôt surnagèrent les épaves du désastre : des débris de planches et d'espars ballottés par la houle ; une moitié de pirogu^ renversée, la quille en Tair, et çà et là plusieurs points noirs flottant et disparaissant tour à tour...

a Laisse arriver ! tout! tout ! m'écriai-je, car je cumulais alors avec mes fonctions de chirurgien celles de pilote provisoire, quand les officiers partaient en ehasse ; laisse arriver I »

Le timonier obéit : je descendis de la hune pour donner un coup de main à hisser les huniers et les perroquets, à border la grande voile et à brassercarré!... et le navire s'élança dans la direction du sinistre.

Je ne saurais dire quelles angoisses me torturèrent tant que Téloignement m'empêcha de mesurer l'étendue de la catastrophe ; je dus subir la loi commune en pareil cas, et je m'exagérai le nombre des victimes. Je n'avais réellement vu que le saut extraordinaire de la baleine hors des flots, et sa rentrée instantanée, ou plutôt sa chute horizontale dans la mer, et je ne pou-

DANS LES MERS BORÉALES. «t

vais affirmer qu'à cet instant notre pirogue s'était trouvée placée entre elle et l'Océan... Cependant J'aurais juré que pas un de mes compagnons n'avait échappé à la mort ; non^ pas un seul n'attendait le sauvetage ! ces points noirs que je voyais rouler dans l'écume des vagues^ ce n'étaient pas des têtes de nageurs^ . — c'étaient des cadavres ou des morceaux de cadavres qui s'imprégnaient d'eau de mer avant de couler bas!...

Je ne fis donc aucuns préparatifs- pour recevoir des blessés ; — on n'en ramènerait aucun à bord, et si l'ou repêchait quelque malheureux, ce ne serait que pour lui rendre les derniers honneurs de la sépulture du matelot !

Mais, Dieu soit béni! ma joie fut grande lorsque le navire, arrivant à un demi-mille des pirogues, je reconnus qu'on opérait un véritable sauvetage. One pirogue reçut deux naufragés à son bord, une. autre deux encore, et je remarquai que ces quatre hommes n'avaient aucune blessure grave; car ils se tenaient debout sur les bancs ou prêtaient déjà la main au sauvetage des épaves. — En serions-nous quittes pour un canot brisé? pensai-je, en supposant que lapiro*

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.gue du capitaine recueillerait les deux absents ; vraiment l^aventure serait trop miraculeuse^ et Ton ne voudrait jamais croire que six hommes^ surpris par la chute d^un animal pesant plus de cent mille kflo- . grammes et tombant en plein sm* leur dos^ puissent encore être comptés au nombre des vivants... Hélas ! mes illusions^ mes espérances s'évanouirent proiiipte«» ment ; le capitaine qui était libre^ car sa baleine venait de mourir^ et il Tavait abandonnée flottant en dérive avec un pavillon de vigie planté sur le dos^ le capitaine rejoignit les deux pirogues et je ne conapAai

que cinq matelots à son bord... L'abîme retenait donc deux de nos frères^ écrasés, broyés, noyés, ou peut* être, tant la bonté de Dieu est infinie, étourdis seu* lement, à moitié asphyxiés, et roulant sous la première couche des vagues. Faible, bien faible espoir! Aussi les trois pirogues se séparèrent-elles aussitôt pour quêter dans la houle sur une certaine étendue ; Tune gouverna auvent, une autre sous le vent; la troisième eroisa entre elles deux et elles décrivirent de grands ' eeroles* Les rameurs nageaient lentement et penchaient la tête hors du plut-bord pour sonder de rce3 U transparence de Teau ; ceux qui ne nageaient

pas^ ainsi qpe les harponneuts et les chef^ de pirogue^ se tenaient^debout sur les gaillards et sur les bancs^ afin de projeter leurs regards aussi loin que possible aux alentours^ et de mon côté j'arrêtai la marche du navire et envoya deux hommes en irigie à chaque tète de mât.

Pendant plus d'une heure on surveilla minutieusement le développement des lames^ leurs points d'é*mergence^ leurs milieux^ leurs chocs et leur écume^ et on glana tout ce qui surnageait aux environs : — des manches de lances et de harpons^ des fragments d'avirons, la voile^ son màtereau et sa livarde^ les tollets^ le baril à eau^ celui du fanal et du biscuit^ la seille et la baille à ligne^ tout enfin^ tout ce qui faisait partie de l'armement de la pirogue^ et la pirogue elle-même^ ou plutôt deux de ses morceaux^ l'avant et l'arrière^ aplatis et concassés, ei qui furent pris à la remorcpie. — Mais de la ligne de pèche et des deux: matelots absents nulles traces... et comme pour insulter à notremalheur, la baleine^ auteur du sinistre^ surgit tout à coup dans le voisinage et se mit à bondir de nouveau et à battre la mer à grands coups de

queue, te harpon apparaissait encore planté sur son

dos^ mais sa tige de fer était tordue et le bout du manche traînait dans l'eau avec les premières brasses de la ligne. Toujours furieuse, elle se démenait avec rage, comme, si l'embarcation était encore à ses trousses; mais elle se calma soudain^ et sembla s^apercevoir qu^on ne la poursuivait plus, — puis, ouvrant sa gueule immense, elle aspira bruyamment les émanations répandues dans l'atmosphère, hésita pendant quelques secondes sur la route à suivre et se dirigea à toute vitesse vers le cadavre flottant de sa compagne.

En toute autre circonstance nous eussions admiré la sensibilité de cette noble béte, qui, renonçant à fuir, tournoyait autour de la morte, l'arrosait de Teau de ses souffles, et cherchait à la réveiller en la caressant de ses nageoires et en frottant ses flancs contre les siens.

L'occasion était bien favorable pour aller lui donner un coup de lance; elle se serait laissé tuer sans la moindre résistance; mais pouvions-nous abandonner déjà nos recherches? — Non, certes. — La miséricorde de Dieu est infinie et l'asphyxie par submersion n'est pas toujours mortelle ! Les trois pirogues continuèrent donc à inspecter la surface et les premières

DAMS LES MERS BORÉALES. tt

couches transparentes de TOcéan. Une nouvelle heure s*écoula^ et une autre encore^ et rien ne parut.

a Ici^ par ici, — trois-quarts au vent, » s'écria enfin lliomme de vigie au mât de misaine; et à Taide du ballon noir à signaux il indiqua sur quel point il découvrait quelque chose. Les pirogues se précipitèrent aussitôt vers Tendroit désigné, et je ^is des rameurs abandonner leurs avirons, se pencher en dehors du plat-bord^ et ramasser dans la mer un objet, une masse inerte, qu'ils déposèrent lentement et avec de grandes précautions sur les bancs de la pirogue. — L'un des absents était retrouvé; la pirogue me l'apporta en toute hâte, et dès que j'eus jeté un coup d'œil sur lui, je compris qu'il serait inutile de chercher aie rappeler à la vie. — La vie, hélas! était partie depuis longtemps, depuis trois heures, depuis l'instant du choc.

On aurait cru qu'il dormait, ce pauvre matelot, car sa figure, à peine bleuie par la fraîcheur du flot, ne gardait aucune trace des convulsions de l'agonie... Hais sous sa chemise de laine rouge et imprégnée d'eau de mer, on reconnaissait au toucher les causes de la mort. — La poitrine était défoncée, aplatie^ les

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oôles brisées; on aurait dit des fragments d'os et des lambeaux de chtar entassés dans iin sac; en haut îe ool de la chemise^ en bas^ la ceinture du pantalon nouaient le sac à ses deux bouts; les jambes^ de môme que la tête étaient demeurées intactes.

Pauvre matelot !

On le couchf& sur une voile de perroquet pliée en quatre ; on le déposa au pied d^un mât d'artimon^ et l^^n étendît sur lui le drapeau de la nation^ en attendant rheure des funérailles.

, Les recherches continuèrent longtemps encore^ maisTOcéannc rendit pas la seconde victime.

Nous aimions également nos deux compagnons de Misères et de dangers; une même catastroj^e nous les eidève^ eh bien ! les regrets qn^ils inspirent diffèrent... Malgré nous^ nous nous apitoyons plus longuement sur le sort de celui que nous ne pouvons retrouver ; il nous semble que son agonie dure encore et qu'il est mille fois plus malheureux que le malheureux couché mmntenant sur le tillac... On a déjà fait Toraison funèbre de celui4à^ en disant : // na pas dû souffrir ! — Puis on Tensevelira pieusement au fond de la SBier^ et sur le rôle d'équipage on écrira i la suite de son

nom : morty tel joàr^ tué par une baleine. Mais l'autre qui roule encore de vague en vague... ^ qui ne recevra ni adieux ni sépulture^ et que les poissons comme»-*' ceront à dévorer au moment peut-être où il sortira d'une syncope^ d'une léthargie^ oh! cet autre^ il est bien plus à plaindre ! tout doit nous faire croire qu^l est mort depuis longtemps^ mais rien ne le prouve ; on écrira sur le rôled'équipage cette mention mystérieuse : untel^ disparu à la mer, et après dix années seulement il sera légalement reconnu défunt.

Vers deux heures et demie^ le capitaine donna le signal de suspendre les recherches du second cadavre; mais ce ne fut pas pour rentrer à l)ord du navire. Une des embarcations se chargea d'y reconduire les quatre survivants du sinistre; et celles du capitaine et du second s'en allèrent demander une revanche à la ter* rible baleine qui n'abandoqnait pas les flancs de sa défunte compagne; cette dernière ressemblait de loin à un écueil^ à un rocher noir signalé. par le pavillon d'une balise. ,

Quiconque lira ce récit (il n'a qu'un seul mérite, celui d'être vrai), ne pourra s'empêcher d'admirer l'in* soiadance, le sang^froid, la persévérance et le courage

de ces baleiniers^ qui recommencent, sans désemparer, une nouvelle lutte avec le léviathan qui vient de tuer deux de leurs frères. Ces baleiniers^ après qu'ils eurent scrupuleusement accompli les devoirs du sauvetage, auraient cru tromper et voler les armateurs du navire, slls n'avaient pas encore une fois tenté la fortune, et le capitaine se serait déshonoré aux yeux de son équipage en ordonnant la retraite sous prétexte de deuil. Ils ressaisirent donc promptement, àTaide d'une gaffe, la ligne de pêche frappée sur le manche du harpon, toujours planté dans le corps de la baleine vivante, et pendant que leurs bras vigoureux balaient ce cordage, notre capitaine, toujours le premier à l'œuvre, s'approcha du cétacé à une longueur d'aviron; là il crut devoir, par mesure de prudence, et avant de se servir de sa lance, étudier les dispositions de l'animal, et s'assurer s'il jouerait encore de la queue ; il s'arma donc du loucbet et ordonna aux canotiers de pousser tous à la fois de grands cris et de battre la mer à coups de pelles d'avirons. — Les canotiers obéirçnt ; un tapage infernal ricocha sur l'Océan; mais l'atiimal ne s'en émut guère, et ne cessa' de caresser la morte; \b chagrin annihilait en lui l'instinct de la conservation.

et il ne paraissait pas se douter de notre retour offensif. — Aussi Taffaire ne traîna-t*el]e pas en longueur; la pirogue Taccosta comme si elle accostait une roche et le capitaine lui enfonça sa lance dans le thorax; il renfonça jusqu'au manche^ la retira et Tenfonça encore.... La pauvre béte ne s'éveilla que lorsqu'un jet de sang fit irruption par ses évents; elle partit alors rapide comme une flèche^ s'éloigna à une trentaine de mètres^ s'arrêta^ plongea^ reparut tout près de sa compagne^ décrivit deux ou trois cercles autour4'elle en rejetant des masses de sang coagulé^ puis^ se couchant à ses côtés^ elle ipourut une nageoire en l'air.

L^agonie des baleines frappées d'un coup mortel n'a pas toujours le même caractère; les unes vendent chèrement leur vie; les autres se laissent tuer comme des brebis. Cela tient sans doute à la manière dont on les attaque et à la situation des premières blessures qu'elles reçoivent. Le harpon d'abord et la lance ensuite^ transpercent-ils leur poitrine^ sans s'émousser sur les côtes? elles perdent aussitôt leur énergie et ne tardent pas à succomber. Les amarre-t-on sur le rable . sur la colonne vertébrale^ sur une nageoire ou sut une partie de la queue ? — La lutte devient alors très-

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dangereuse, et la victoire des assaîllaiits très-problématique. Certaines circonstances augmentent encore les difficultés et les périls de Tattaque et du combat ; ainsi^Iemâle^ à l'heure de ses amours^ est longtempsindomptable : indomptableaussiestlamère^iallaite^surtoutquand <m ne tue pas immédiatementle baleineau.

La queue est Tarme défensive des baldnes franches^ arme terrible tant que le louchet n'a pas trandié le faisceau des tendons qui la relient aux muscles du oorps. La baleine, sans cette queue, serait à la Bierci des pécheurs; ses ailerons la protègent à peine, son museau, pointu et rembourré de graisse, ne peut faire tâte.àune embarcation, et elle ne saurait menacer ses adversaires avec une mftchoh*e plantée de fiuons flexibles comme des roseaux et une gueule obstruée par une langue énorme.

Les pécheurs s'efforcent donc toujours de harpon* ner la baleine en Tacoostant par le flanc, ou à défaut

du flanc par la tête, car la iéte n'^t pas mobile et se

confond avec le corps, les vertèbres ûtmcates et les

premières dorsales étant soudées ensemUe. Cette infl^ibilité de la tête est si rigide et si complète que lorsque l'animai veut observe)* oa écouter éa qui m

passe derrière lui^ il est obligé de mouvoir son corps entier.

Je reviens à notre pêche. Par un bonheur inconcevable^ les quatre matelots survivants de la pirogue brisée rentrèrent à bord sans blessures et sans contusions^ mais non sans avoir avalé bon nombre de verres d^eau salée.

«Enfants! s'écria notre capitaine, dès que les deux baleines flottèrent chaînoppées le long du navire^ ce n'est pas le moment de pleurer les défunts; on \bl piquer trois heures et nous pouvons compter encore sur six heures de jour ; il faut donc en profiter et enlever, main sur main, pal surpaie le gras de nos deux right-wha\es, et quand la soute au lard sera pleine, nous allumerons les fourneaux et nous ferons route pour Taiouiskoï, afin d'y enterrer François (c'était le nom du mort). Nous sommes trop près de la côte pour le jeter à Teau; la mer n'est pas assez profonde, le corps flotterait dès demain et la marée l'emporterait sur le rivage. Allons, enfants, du courage et en avant

lesampects! »

Zn UN DRAME

Ces quelques mots relevèrent le moral de Téquipage ; et le virage des deux baleines commença.

Les matelots pesèrent, de toute la force de leurs bras, sur les anspects; les engrenages du guindeau clapotèrent^ et les câbles des apparaux^ enroulés par un bout sur le guindeau^ glissèrent dans les poulies estropées à la tête du grand mât^ et enlevèrent^ à Taide d'un gros croc de fer^ la bande épaisse de lard que le capitaine et son second taillaient à coups de louchet dans Fenveloppe du cétacé.

Habituellement^ pendant ce rude travail^ un chanteur patenté^ qui reçoit pour émoluments un ou deux boujaronsd^eau-Kle-vie, en sus de la ration réglementaire, exécute à pleine voix un chant cadencé^ dont chaque phrase est répétée en chœur par Téquipage. Joyeux ou mélancolique^ rapide ou lent^ tantôt saccadé^ tantôt filé^ toujours plein d'entrain et d'énergie> ce chant convient à la manœuvre du guindeau^ comme le tambour et le clairon à la marche d'un régiment; il dirige^ il soutient^ il active^ il harmonise les forces. Avec lui^ deux heures suffisent pour virer une baleine; sans lui^ l'opération languirait indéfiniment; aussi^ quand les matelots sont mécontents ou infectés de

Tesprit de mutinerie^ manient-ils silencieusement les anspects ou les barres de guindeau.

Ce n'était guère le cas de travailler en chantant et de répéter en ohxBur les paroles grivoises d'une cantate de matelots^ quand le cadavre d'un de nos frères gisait au pied du màt d'artimon^ et que le souvenir de celui qui venait de disparaître dans Tablme était encore si cuisant. Mais qu'importe! eux aujourd'hui^ nqus demain ! La mort^ une mort imprévue^ brutale^ n'entre-t-elle pas dans le programme de la vie d'un marin baleinier? Les armateurs ne lui garantissent pas son existence^ comme ils lui garantissent sa part d'huile au retour. La tristesse et le deuil nuisent au travail et à l'activité; pas de deuil! pas de tristesse! Ceux qui voudront pleurer pleureront demain^ quand on enterrera le défunt!

Chacun de nous^ depuis le mousse jusqu'au capitaine^ pensa ainsi^ et les voyageurs qui par hasard auraient navigué dans notre voisinage ne se seraient jamais doutés de ce que coûtaient les deux baleines amarrées le long de notre bord^ tant nos matelots répétaient avec enthousiasme la chanson du guindeau.

Le soleil se cachait derrière les cimes des Stano-

YOï-Krebel^ quand le dernier morceau du gras de la seconde baleine fut remisé dans rentre-pont.

En quelques minutes^ les pirogues remontèrent àleur place; legrandpavoisdedéchargefutrelevé; les instruments du virage^ gaffes^ piques^ coutelas^ louchets, billots^ etc.^ rentrèrent en magasin; on balaya et Ton jeta à la mer toutes les immodices du travail : les parcelles de graisse^ les lambeaux de chairs^ les caillots de sang^ les débris de fanon; le tillac imprégné d'huile reçut une couche de sciure de bois qui le rendit moins glissant, — et nous descendîmes souper.

' Alors vint une réaction de tristesse.

Nous étions cinq muets à la table de Tétat-major; chacun de nous ne détournait pas les yeux du fond de son assiette; nous avions Tair de manger et nous ne mangions pas; nous tendions machinalementau maître d'hôtel notre tasse à thé: il la remplissait et nous ne la vidions pas. — Ce simulacre de repas dura je ne sais combien de temps. Je me levai de table le premier et montai sur le pont; la nuit était si obscure que je . faillis tomber en heurtant du pied le cadavre de Fran- ' çois. J'allai m'accouder sur la lisse du côté de la terre; là^ sans penser à rien^ pas même à celui sur les restes

duquel je venais de marcher/ je prêtai Toreille aux mugissements lointains des lames déferlant sur le rivage; nous ne devions pas être éloignés de terre de plus de six milles. — Tout à coup^ je crus reconnaître que le bruit du flot battant la grève était trop fort pour une telle distance^ et je pensai que les cou- Tants ou la marée avaient drossé le navire vers la côte.

Rien ne s'y opposait^ car la brise soufflait du large ^ et nos basses voiles carguées, nos huniers et nos perroquets amenés comme pendant le jour^ effraient enoore assez de prise au vent ; la barre du gouvernail était retenue immobile par une amarre^ de sorte que le bâtiment^ bercé par lahoule^ s'en allait à la garde de Dieu. L'obscurité enfante des illusions d'optique; elle efface les petits objets et rapproche les grandes masses; je savais cela ; mais le bruit du flot était si intense et la terre me semblait si peu éloignée que je craignis de faire naufrage sur cette côte inhospitalière et descendis prévenir le capitaine.

n monta aussitôt sur le pont^ et la position du bâtiment fut relevée; je ne m'étais pas trompé; nous n'étions plus qu'à quelques centaines de mètres d'un

banc de roches^ et il fallait appareiller et appareiller au plus vite ; Téquipage s'élança donc aux manœuvres, et le navire^ orienté au plus près^ tira une bordée vers la haute mer.

11 est onze heures du soir ; la fonte du gras des baleines est commencée. Debout sur Vestrade du fourneau^ un officier et deux harponneurs^ la pique^ la fourche et la poêle en main^ travaillent activement; Tun attise le feu^ Tautre brasse les tranches de lard en ébullition dans les chaudières ; le troisième y puise de rhuile et la verse dans un refroidissoir; de temps en temps^ une aigrette de flammes s'échappe des conduits à fumée^ éclah*e les mouvements de ces hommes, et fait ressortir sur les obscures profondeurs de Tespace les fantastiques et changeants contours de leurs silhouettes. Nul autre bruit que celui des outils et des pas des travailleurs ne se fait entendre. Garder le silence, n'est-ce pas porter le deuil des amis qui ne sont plus?

Près du capot de la grande chambre, trois compa-

gnoQS^ le cuisinier^ le maître voilier et le charpentier sont agenouillés autour du mort et se préparent à Fensevelîr. Je me tiens adossé au capot et je regarde; la lumière tremblotante d'un fànal les éclairé ; ils dépouillent le mort de ses vêtements^ une chemise de laine rouge et im pantalon de toile bleue^ — vo3à tout; — et, quand cela fut fait, je me penchai vers le cadavre et j'appuyai le creux de mes deux mains sur sa poitrine; il fallait bien recueillir les éléments du procès-verbal que je* devais rédiger stir mon journal ofBdel. Les côtes étaient brisées et fléchissaient en dedans sous la moindre pression ; la peau, en beaucoup d^endroits, était déchirée par des esquilles ; les désordres internes devaient être nombreux, et je me ^ntis convaincu de ce que j'avais soupçonné tantôt^ <^est que la mort de François avait été instantanée et {produite par écrasement, sans être précédée des angoisses de Fas^hyxie par' submersion. Je terminai donc mon examen avec ces mots de consolation, que nous nous redisions les uns aux autres depuis Taccident : — Un a pas dû souffrir ; et soulagés par cette déclaration officielle, les ensevelisseurs procédèrent aussitôt à la toilette du défunt.

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Ils épongèrent le corps^ et ils le revêtirent des plus beaux habits trouvés dans son coffre^ habits qu^l ne portait jamais qu'aux jours de fêtes ; la fine chemise à fleurs ; le large pantalon de drap bleu retenu sur les hanches par une ceinture de laine rouge; le gilet bleu^ la veste bleue aux boutons à Tancre^ brillants comme des louis d'or^ la cravate aux chatoyantes couleurs ; les bas blancs et les fins escarpins mis en réserve pour les fandangos de Monterey !

Pauvre François ! le voilà gréé, espalmé de la tête aux pieds comme s'il partait en bordée du dimanche; il ne lui manque rien^ pas même le chapeau vernissé^ donnant de la bande sur Toreille gauche^ et laissant flotter jusqu'au milieu du dos deux longues flammes de rubans noirs !

Tel est l'usage, quand on peut rendre les derniers devoirs au marin décédé en mer; on le revêt de ses plus beaux habits^ car il faut qu'il se présente devant le Père Éternel^ comme il se présenterait à la revue du commissaire des classes, — en grande tenue I

Pas de suaires^ pas de linceuls à bord ; ces objets n'entrent jamais dans l'armement d'un navire du commerce : il faut donc y suppléer, et on emploie les

vêtements du défunt; ee serait faire paradé d'une grande impiété et d'un mépris navrant, que d'aban* donner toute nue aux poissons de la mer la dépouille mortelle d'un compagnon de voyage et de misère !

En pleine mer^ on enferme le cadavre tout habillé dans un sac de toile à voile neuve^ solidement cousu ; on attache à ses pieds un poids de quelques centaines de livres, — de la mitraille, des gueuses de fer, ou des briques, et on le, dépose dans les vagues en le faisant glisser doucement sur une planche inclinée en dehors du navire.

A terre, le marin décédé a droit à un cercueil et à une fosse comme tout le mondé. Or, nous l'avons déjà dit, François devait être mis en terre le lendemain matin sur les grèves de Taiouiskoî, car la mer d'Okhotsk n'avait pas assez de profondeur dans les parages où nous croisions, et d'ailleurs no\us étions beaucoup trop près de la côte pour oser jeter le cadavre à l'eau. Il lui fallait donc un cercueil, un bateau de fossoyeur ou une guérite de la mort y ainsi que notre maître coq appelait ce triste et dernier meuble.

a A ton tour, maître charpentier, dît-il, en se relevant ; la toilette est faite.

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— Non^ répliqua celui-ci^ ce n'est pas mon tour ; c'est celui du maître voilier.

— Le maître voilier n'est pas ébéniste en cercueil.

— Et moi^ charpentier^ je n'en fabrique qu'avec des planches.

.•^ Alors, prends tes mesures et choisis tes planches.

— Il n'y en a pas à bord.

— Pas de planches à bord ?

— Non ; j'ai cherché déjà partout ; dans le magasin d'entrerpont il n'y a que du sapin d'Amérique pour raccommoder les pirogues, et il ne vaut rien pour la chose, d

Le coq, très-étonné, ne souffla mot d'abord et se croisa les bras, puis il poussa un gros et long soupir, ets^écria:

a Quel dommage d'enterrer un chrétien ainsi qu'on enroche une béte. !»

Le voilier et le charpentier pensaient, sans doute, ce que pensait le maître coq, car ils se relevèrent en poussant comme lui un gros et long soupir. Moi aussi, j'éprouvais un grand serrement de cœur, et je trouvais qu'il y avait honte et sacrilège à jeter notre camarade dans une fosse, sans que les parois d'une

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biène défendissent son corps contre le choc des pelletées de terre. Longtemps n^us demeurâmes là tous quatre debout^ autour du cadavre^ et rêvant chacun de notre côté aux moyens de'trouter des planches ou de suppléer à leur absence. Le fanai tremblotait toujours à nos pieds^ et les lueurs du fourneau arrivaient par instants jusqu'à nous. - "

« Parbleu ! s'écria tout à coup te maître c()q> nous sommes sauvés; j'ai mis le cap sur des planches. La soute auxpommes de terreest vtde^ démolissons la soute •

— La soute est carrée et les planches n'ont qu'un mètre de longueur^ répUqua ie charpentier.

— C'est vrai, reprit le coq, et François ne serait pas arrimé à son aise dans une boîte d'un mette de long. »

Et très-désappointé, le cuisinier se livra par la pensée à de nouvelles investigations ; il proposa tour àtourd^uti)iser le couvercle du fourneau, les cloisons d'entre-pont, les caissons de la chambre, et même le |]^Ianeher supplémentaire ()ui garnissait le dessus du tiUac entre le grand mât et le niât de misaine; mais, à chacune de ses combinaisons, le charpentier opposait une fin' de non-recevoir; l'idée de dédoubler le plandier du tfUac était cependant exécutable^ àla rigueur.

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a Eh bien ! dit le maître voilier qui^ jusqu'alors^ n'avait soufflé mot^ la paumelle fera Touvirage du rabot ; je vais lui coudre^ à ce pauvre François^ un paletot-sac en double toile à voile neuve, i»

En ce moment Tl^omme qui tenait la barre du gouvernail piqua huit, c'est-à-dire qu'il frappa huit coups, deux par deux^ sur une cloche suspendue à portée de sa main. Ces huit coups annonçaient l'heure de minuit et le commencement d'un second quart de nuit.

a Si vous m'en croyez, enfants, dit le coq, nous irons prendre notre quart en bas; il est temps d'affourcher pour dormir, et nous trouverons peut-être des planches en rêvant. Mais d'abord, transportons François à son poste, i»

Et il se pencha vers le mort, qu'il saisit par-dessous les épaules, tandis que le charpentier s'emparait des pieds et que le voilier soutenait le corps par le milieu. La place d'un mort, sur un navire baleinier, en attendant le moment des funérailles, est dans la pirogue du capitaine à tribord; c'est une place d'honneur. Ils y transportèrent donc le corps et l'y déposèrent tout de son long, en travers sur les bancs, la tête à l'arrière, les pieds à l'avant, la face tournée vers le ciel, et ils

DANS LES MEBS BOBÊALES. ^ 49

étendirent par-dessus la pirogue^ en guise de drap mortuaire^ notre grand pavillon tricolore. Eh Tabsence d'un mousse ou d'un novice^ j'avais ramassé le fanal et j'éclairais cette première scène du convoi.

Nous avions à peine terminé cet emménagement provisoire lorsque le^capitaine, qui d'habitude se réveillait à minuit et montait sur le pont pour y donner le coup d'œil du mattre^ déboucha du capot de la chambre. Le cuisinier ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il recommença ses lamentations sur leshorreurs d'un enterrement sans cercueil^ et lui fit part de ses combinaisons rejetées par le charpentier. Le capitaine donna raison au charpentier^ s'efforça^ lui aussi^ de trouver le moyen de fabriquer un cercueil sans rien démolir dans le navire. Mais il chercha en vain et ne put satisfaire le charpentier^ qui réclamait imperturbablement des planches de près d'un mètre et quatrevingts centimètres de longueur.

a C'est triste^ mes amis ! nous dit-il^ triste^ trèstriste ! Mais il n'y a pas de notre faute^ et le bon Dieu ne nous en voudra pas... Voilier I tu prendras^ au quart de quatre heures^ ton aiguille la mieux trempée^ ta paumelle la plus souple^ ton fil le mieux tordu ; tu

50 DK DRAXE

choisiras dans le magasin la )p\èce de toile de Rennes la plus forte, la mieux tissée, et tu tailleras dedans un sac de voyage avec double doublure... »

Et il tourna les talons pour regagner sa cabine; mais une idée, une idée providentielle venait de traverser mon cerveau :

: — Capitaine 1 m'écriai- je, j'ai un cercueil tout fabriqué, une bière toute prête !...

— Votre coffre à médicaments t rëpliqua4-il Sfnns s'arrêter.

•— Non ! non ! m'écriai-je de nouveau en le saisissant par le bas de sa vareuse, au moment où il disparaissait dans Tisscalier ; non ! capitaine ! c'est un vrai cercueil 1

11 s'arrêta et se retourna vers moi pour m'écouter. Les trois maîtres, qui s'en allaient aussi> revinrent près de moi. Je tenais toujours le fanal à la main, et il éclairait leurs figures où se peignaient l'attenteet le doute.

-— Eh bien ! quoi ? dit le capitaine.

— Oui, repris-je, j'ai trouvé un cercueil et j'entrouvçrais quarante autres, si par malheur...

— Accostez donc! expliquez-vous!

— Voilà, capitaine: pourquoi ne renfermerions-

DAJ9S LES HBRS BQRÂALES. Si

nous pas le cadavre de François dans une barrique neuve^ dans une de ces grandes pipes à huile^ de deux mètres^ qu^on amarre deboutdansTentre-pont ? Il n'en coûterait que quelques coups de pioche de plus pour creuser une fosse assez grande.

— Il a ma foi raison^ le docteur ! s'écria le maître coq.

— On remplirait les vides de la pièce avec de Fétoupe. Que pensez-vous de mon idée^ capitaine ?

— Bonne! très-bonne! murmura-t-il.

— Sterling^ ajouta le coq.

Le capitaine réfléchit encore pendant quelques se* condes^ et il dit:

— Charpentier^ tu avertiras le maître tonnelier pour qu'il vienne me parler au premier coup de quatre heures. »

Et il descendit aussitôt dans la chambre. J'allais le suivre ; mais^ au mômeùt de poser le pied sur la première marche de Tescalier^ je sentis qu'on me retenait à mon tour par le bas de mon paletot. C'était le vieux maître coq qui me tendait la main. Je lui tendis aussi la mienne^ et il la pressa rudement pour me remercier sans doute d'avoir trouvé le moyen d'enterrer chrétiennement François j et nous nous séparâmes.

n faisait granà jour quand je remontai sur le pont. La brise de terre souf&ait^ et le navire, toutes voiles dehors, courait bordées sur bordées pour gagner dans le vent et jeter Tancre le plus tôt possible. Nous pouvions être alors à quatre milles de la côte, et, quoique le temps fût magnifique, le soleil vif, le ciel bleu, le paysage me paraissait encore plus triste, plus désolé que les jours précédents ; pas d'arbres, pas de gazons, pas de fleurs; rien de ce qui plaît tant aux yeux quand on les détourne de TOcéan : ici des dunes de sable, là des fourrés de hautes herbes jaunies par la sécheresse, plus loin des buissons rabougris, au feuillage sombre et presque noir. Nous mouillâmes au fond du port à huit heures du matin ; et le capitaine et moi, escortés d'une demi-douzaine de matelots, descendîmes aussitôt à terre. Un monticule, vrai tumulus par sa forme circulaire et conique, fut choisi à cinquante mètres environ de la crique sablonneuse où nous venions de débarquer.

— François sera bien placé là, dit un matelot. Pas

un navire entrant en baie ne manquera d'apercevoir les deux mfttereaux. plantés en forme de croix au-dessus de sa tombe. i>

La réflexion de ce matelot reporta mes pensées loin, bien loin de ce rivage de la mer d'Okhotsk. Je me sou* vins que sur les eûtes de Patagonie, au sud du port de Saint-Julien, le paysage est jalonné de croix: autant de croix, autant de mausolées ; chaque baie, chaque promontoire a le sien, où repose une victime de la pèche. Le baleinier, qui passe au large, ne relève pas la position de ces funèbres amers comme il relèverait ceDe d'un logis, d'un rocher, d'une tour, d'un bouquet d'arbres sur les côtes de Normandie ; il se signe involontairement à l'apparition de ces balises de la mort: il pense tout à coup aux mille dangers de son existence ; il murmure un mot de prière pour ses frères inconnus, et il demande au bon Dieu la grâce de s'endormir, le plus tard possible, dans le même endroit où il est né.

« Allons, enfants ! dit le capitaine, travaillez en double; il faut que le trou ait deux mètres et denii de profondeur, sur autant de largeur, et deux mètres et demi de longueur, d

Les fossoyeurs attaquèrent aussitôt le terraîn; mais à peine eurent-ils écaillé la superficie du sol qu'ils s'arrêtèrent ; les louchetss'ébréchaient^etleur tige ployait; le sol était composé d'un banc de coquilles roulées et cimentées entre elles. Il aurait fallu un pic de terrassier pour y pénétrer. On chercha dans les i^nvironsune placé plus propice; malheureusement^ le banc s'étendait jusqu'aux sables de la grève^ et se prolongeait indéfiniment dans les autres directions.

a Embarque ! » s'écria le capitaine très-contrarié.

Nous revînmes à bord. Ah I si la brise de ce matin durait encore^ comme nous appareillerions immédiat tement pour gagner au large pendant la journée^ et jeter ce soir notre cadavre dans une mer sans fond! Hais la brise se taisait depuis que le soleil montait^ et nous ne pouvions prévoir quand elle recommencerait à souffler. Les vents^ sous ces latitudes^ ne sont pas réglés comme entre les tropiques.

Le capitaine, homme d'action^ ne tergiversait'jamais. II appela donc le forgeron, lui ordopna d'allumer sa forge, de choisir, dans notre approvisionnement de barres de fer et d'acier, les morceaux convenables pour fabriquer des pics, et de confectionner ces pics

au plus vite. Le forgeron promit qu'avant le coucher du soleil, Toutillage demandé serait complet. Il tint sa promesse; et, à cinq heures de Taprès-midi, une embarcation reconduisit à terre les travailleurs du matin ; à six heures et demie, ils rentraient à bord et annonçaient que là fosse était creusée.

Le cuisinier, le voilier et le charpentier reprirent aussitôt leurs fonctions de la veille, et le mort fut in* troduit par les pieds dans la barrique ; ils le poussèrent ensuite doucement par les épaules, de haut en bas, de sorte que son corps fléchit sur les genoux et qu'il se trouva presque assis sur une planchette que supportaient des tasseaux cloués à l'intérieur des douves, et, pour empêcher que le cadavre ne ballottât, les vides autour de lui furent comblés avec de l'étoupe, jusqu^à la. hauteur des coudes.

a Allons, s'écria le maître tonnelier, qui, monté sur un escabeau, se^ préparait à foncer la barrique, Avez-vous fini, vous autres?

— Minute 1 riposta le coq, qui courut à sa cuisine et revint aussitôt avec une petite croix formée de deux bûchettes de bois blanc, minute ! il ne sera pas dit

qu'on Taura laissé partir sans un signe de ralliement et de reconnaissance pour là-haut. »

Et il plaça pieusement la croix le long de la poitrine de François^ la rattacha par un brin de fil de caret à une des boutonnières et^ afin qu'elle demeurât debout^ il entre-croisa les bras du mort par-dessus.

a Une fois ! deux fois I trois fois I est-ce tout ? s'écria de nouveau le tonnelier en faisant tournoyer à bras tendus le fond supérieur de la pipe^ comme s'il avait jonglé avec un disque. — Personne n'a plus rien à dire ? plus rien à réclamer ? Personne ne réclame ? »

Les assistants gardèrent le silence.

a Adjugé alors^ et en présence de témoins je fonce le cercueil. »

Aussitôt les aides et le voilier jetèrent par-dessus le défunt deux ou trois fortes brassées' d'étoupe^ et le tonneau fut hermétiquement fermé à grands coups de chasse.

Le bruit d'un marteau clouant les planches d'un cercueil m'aurait alors semblé moins lugubre que le fracas de ces chasses^ de ces marteaux de fer frappant en cadence sur cette pièce à huile^ qui sonnait creux quoique trop bien remplie^ hélas ! ! !

Le capitaine^ accoudé sur le couronnement du nalâre^ suivait de Tœil les manœuvres des ensevelis- ^urs^ et ne témoignait ni approbation ni désapprobation de leurs façons d^agir ; on Taurait cru indifférent à <^ qui se passait ; il ne Tétait cependant pas, car il ré- -fléchissait profondément au parti qu^il devait prendre pour terminer au plus tôt les funérailles. Fallait-il enterrer François cette nuit, afin d'appareiller avec la brise du point du jour ? — Fallait-il remettre à demain matin la cérémonie funèbre, ce qui serait plus régulier, plus décent ?

Son incertitude durait encore quand nous descendîmes souper, et il nous demanda notre avis. — A Funanimité, on décida qtie le cadavre serait mis en terre immédiatement : et cela pour deux raisons; si nous attendions au lendemain, nous risquions de manquer l'appareillage, car la brise cessait après le lever du soleil, et si on enterrait François en plein jour, nous avions à redouter une violation de sépulture de la part des naturels du pays, qui, sans doute, épiaient nos actions, en se tenant cachés dans les broussailles •des environs.

a )e pense aux Koriaques depuis ce matin, s'écria

le second lieijitenant ; il me semble en aifoir vu rôder quelques-mis au sommet de la montagne, et, si vous me ctoye^y capitaine, nous irons tout de suite à terre, nous creuserons une nouvelle fosse au bord des sables, nous y déposerons Frsuiçois, et npus comblerons le premier trou* — Ils seront bien attrapés s'ils vpnt y fouiller aprjès notre départ, les Korjaques. »

La proposition du lieutenant était fdeine de bon sens, et chacun de nous y applaudit par un si^e de tête.

ce Ma foi oui ! vous avez raison, dit le capitaine après un long silence. — En route donc 1 mais buvons d'abord le coup de Tadieu. « Et à la ronde il versa du cognac dans nos tasses à thé, ces lanternes sourdes, où, sans rou^r . de son intempérance, on peut, à Tabri des regards curieux, laisser monter le niveau du liquide.

a Au souvenir de François ! s'écria le capitaine en buvant.

— - A son souvenir ! répondimes-nous.

— C'était un brave ! ajouta-t-il. Voilà six ans que nous naviguions ensemble ; je l'avais pris^ mousse et je l'ai fait matelot; je l'aurais fait harponneur, officier, capitaine ! 9

Il prononça ces paroles d'un ton de voix assourdie par la douleur. François^ en effets était son protégé.

« Et, ajouta-t-il après un instant de silence^ que dirai-je à sa vieille mère qui me Tavait confié et qui me le redemandera? »

A neuf heures du soir^ le signal 'du convoi fut donné, et trois embarcations, emportant presque tout Téquipage^ se dirigèrent vers le fond de la crique et remorquèrent la barrique, qui avait été mise à Teau aussi doucement que possible. Par prudence , afin d'échapper à la surveillance des Koriaques, nous n'avions pas allumé les fanaux et nous gardions le plus profond silence ; les pagaies, qui entament la. mer sans bruit, remplaçaient les avirons. Rendus à terre, nous nous arrêtâmes à dix mètres du ressac des vagues ; nous nous plaçâmes en demi-cercle, le dos tourné à rintérieur du pays, et quatre vigoureux piocheurs creusèrent le sable pendant que deux autres matelots s'en allèrent combler la première fosse. Une heure après, la barrique fut roulée au bord du nouveau trou, et elle y descendit lentement, soutenue par des cordes. La bonde, placée de notre côté, indiquait que le mort avait toujours la face tournée vers le ciel ; les cordes

60 UN DRAHB

la déposèrent d^aplomb sur le sol et remontèrent lentement^ et le sable tomba^ puis nous nivelâmes les dehors de la fosse «n piétinantpstr-dessus^ et nous cachâmes^ sous une couche de sable fin^ les traces de nos pas. Il n'y eut ni chants^ ni prières^ ni adieux ; ceux qui prièrent le firent mentalement ; les adieux se manifestèrent par des soupirs étouffés, et les larmes coulèrent ' sans être vues. Nous ressemblions à des pirates enfouissant un trésor plutôt qu'à des chrétiens rendant les derniers devoirs à un de leurs frères.

Le capitaine donna le signal du retour, en se dirigeant, sans, mot dire, vers son canot. J'arrivai, je ne sais pourquoi, un des derniers au bord de la mer et sautai dans Fembarcation du lieutenant^ la seule qui n'eût pas encore pris le large.

<c Qu'attendez-vous donc ? lui demandai-je .

— J'attends notre vieux coq et un novice.

— ^Voilà ! voilà ! murmura le bonhomme en s'élançant dans la pirogue, suivi de l'autre retardataire. Pardon, lieutenant, n'est-ce pas que c'est déshonorant d'enterrer un chétien sans planter une croix ; je sais que si nous en avions maté une au-dessus de François, elle aurait servi d'enseigne aux Koriaques ; mais

DANS LBS MBRS BOREALES.

Joseph, (le novice) vient de m'aider à placer quatre grosses pierres en croix sur la fosse de notre cher défont^ et j'espère que le bon Dieu défendra à la marée de les enlever quand elle passera par-dessus...»

Le lendemain matin^ et avant le jour^ nous quittâmes^ avec une jolie brise^ les parages de Taeinschi.

Nous portdns toutes nos voiles et nous croisons en tirant des bordées, en virant de bord d'heure en heure, avec des vigies à la tête du mât pour découvrir au loin les souffles de baleine. — Un seul navire passe' au vent à nous. Il n'a plus que ses bas-mâts. La tempête des jours derniers a sans doute fracassé ses mâts de hune. Il doit nous apercevoir. S'il avait besoin de secours, son paillon serait en berne. — Nous nous éloignons donc Tun de l'autre, sans échanger de signaiix.

Des nuées de procellaires voltigent autour de notve navire; et nos hommes de quart s^amusent à pécher tes plus gloutons. — Une ligne de bitord, un vieux clou recourbé en croc et un morceau de lard suffisent. Cet

hameçon flotte et sautille dans le sillage *du bâtiment ; Talbatros goulu planant sur nos traces, Taperçoit» pique une tête vers lui en ouvrant son grand bec et ravale — le pécheur aussitôt haie la ligne ; Toiseati^ sentant le morceau de lard dans son gosier, fenne le bec^ replie le col, et résiste d'abord à la remorque du navire. •<— liais ses forces le trahissent, et il veut abandonner sa proie. Il n'est plus temps — la pointe du clou s'est enfoncée dans son palais ou dans Textré* mité recourbée, de son bec ; elle y pénètre de plus en plus à chaque secousse — et bientôt Toiseau hissé hors de Teau arrive vivant sur le pont.

Quand nous avons besoin d'un albatros, nous le pédions ainsi. — Ne faut-il pas ménager notre plomb et notre poudre pour nos chasses de tene ?

Je dis : quand nous avons besoin d'un albatros — et cela est vrai. Ils nous rendent parfois de grands services. — Yoilàcotbment l'expérience a prouvé que là où un navire tue une baleine, la baleine n'est jamais isolée^ Chaque pécheur oisif se met donc à la recherche du pécheur qui réussit; et le hasard seul ne doit pas le l^der dans sa routCâ U tftche de s'emparer d'un albatros, le tue et lui ouvre le ventre ; si dans le ventre

• 4 LES GOarAGNOIfS

de Toiseau^ il trouve des morceaux de gras de baleine qui ne sont pas encore digérés, c^est un signe certain

que non loin de là quelque confrère a Sût une bonne renconti^e. Mais quelle direction prendre pour découvrir ce confrère ? Celle que Talbatros lui-même indique^ car il vole contre le vent, de même que le marsouin voyage en remontant vers le lit du fleuve. — Cette espèce de pilote ne nous a jamais trompés^ et quand nous l'avons interrogé^ dans nos quêtes de cétacés^ lious avons toujpurs découvert^ après quelques bordées au plusprès^ un. navire fondant ou virant une baleine.

Qu'Âudubon et le prince Charles-Bonaparte me pardonnent de chasser sur leurs terres. — Mais je ne puis résister au plaisir de faire un peu d'ornithologie.

Les règnes végétal et animal des terres océaniennes, si différents de ceux des anciens continents, nous offren tdes individus identiquement semblables dans les nombreuses familles des oiseaux de mer. Je croyais revoir ici les mêmes damiers^ les mêmes alcyons, les mêmes pétrels, les mêmes albatros qu'aux environs du cap de Bonne- E^érance et du cap Hom.

Le premier, le plus grand, le plus fort dé tous les

procellaires^ c'est Talbatros^ le mouton du cap, k Jean de Jenteo des Hollandais. La puissance de son vol est miraculeuse. On le rencontre planant dans ratmosphère à plus de cinq cents lieues des terres; il nage aussi vite que marcherait notre plus fine pirogue année de nos cinq meilleurs rameurs ; et quand il se repose^ c'est à la cime d'une vague qui le berce. J'en ai TU de blancs comme le cygnele plus irréprochablement blanc ; d'autres tachetés de gris et de noir^ d'autres^ tout à fait gris avec la tête jaune et l'extrémité du bec aussi noire que s'ils l'avaient plongée dans un encrier. L'\albatros est gros comme un gros cygne. Quelques naturalistes l'ont confondu à tort avec la frégate^ qui ne fréquente que les latitudes tropicales^ tandis que Talbatros appartient aux zones tempérées et froides de l'hémisphère sud. L'appareil osseux de ses ailes dépouillé de ses plumes a quatre mètres soixante-dix centimètres de longueur et se compose de quatre parties articulées. J'en ai conservé un, avec les liga^ mènts et les capsules articulaires. Ces os, dont le plus long a la grosseur du petit doigt, peuvent servir de tuyau de pipe ; et j'ai fabriqué avec l'enveloppe des pattes palmées de l'oiseau^ plus d'une blague à tabac^

• 6 LES GOMPAGHONS

joli sachet triangulai]»^ aux griffes aiguës^ au tissa im* perméable^ écailleux et flexible*

M. Hilne-Edwards évalue la longueur du corps de Falbatros à la longueur du {upenuer os de Taile. Cette évaluation est arbitraire^ car duis le steam-boai, sornooi donné à une espèce d'albatros plus petite q[ue celle du vrm mnUw, du cap, ce pienÛBr os de de Faite est, à lui seul plus long que le corps du plus grand mouton. Ce steam-^boat, qui vole avec une vitesie fantastique^ a la taille d'une die commune, son bec corné et con^posé de plusieurs pièces articulées se recourbe à Tavant, en forme ëe croc. Il est poltiron. — ; Les mouettes lui font une guene acharnée» et ce a^est que tout en les fuyant sans cesse qu'il peoA recueillir sa nourriture : le frai des poissons^ les détritus de mollusques et les fragments des gras de baleines, n mourrait de faim, si la Providence^ en compensation de sa lâcheté naturelle, ne lui av^ donné ics moyens de parcourir l'espace avec une rapidité 'fied^ukase. Quand j'étais riche en munUions, j'ainaais beauooqi è lui envoyer quelque cbevrotme; et pour l'atteindre, l'expérience ox'avait aj^is à viser dans le vide au-devant de lui et à une distance de sa tête prop<Mrtionnée

DS LA BALBIMB. «7

à flon éloignement éa navire. La cbeTrotine toachait alors au-dessous des aiks. Si je le Tîsais à la téte^ je manquais presque toujours mon coup. Souvent, dans son estomac autopsié^ j'ai rencontré une substance oornée d'un rouge: brunâtre, une espèce d'ongle en écaille provenant des mollusques qu'il ^avait avalés {Sepia <^opedn).

Le vol de Taigle cesse d'être malestueux, comparé à celui des albatros et des $team-boais. Les pécheurs «reani dans les solitudes des mers austrtdes saluent leur arrivée par dés houiras de joie. -^ C'est un heureux présage, car si la baleine n'est pas là, ils diront où eUe se trouve. Ils apparaissent d'abord à l'horizon ooname ime tâdie l^^ère et perdue dans l'immensité ; puis, ils grandissent, ils grossissent à vue d'oeil et tout à coup viennent tourbillonner à l'entour des voiles.

Les matetots ressemblent parfois aux enfants ; comme eux ils sont cruels, cruels sans nécessité, crueb pour se distraire. Je m'indignais souvent quand, après avoir capturé un de ces moutons, ils lui coupaient les pattes et le renvoyaient ainsi mutilé. Le pauvre oiseau^ croyant retrouver la liberté, volait pendant

68 LBS COMPAGNONS

quelques instants, puis il retombait sanglant à la mer. D'autres matelots, plus cruels encore, en ont jeté vivants dans les chaudières d'huile bouillante. Us prétendaient, ceux-là, que la chair de Talbatros rôtie qui, d'ordinaire, est dure, filamenteuse et désagréable, acquérait par ce genre de cuisson des qualités déli* cieuses. Notre capitaine dut intervenir et déclarer qu'il punirait sérieusement quiconque commettrait désormais de pareilles atrocités.

Je me suis amusé quelquefois à attacher au col d'un albatros que je rendais à la liberté un morceau de parchemin, sur lequel j'écrivais un mot à mes amours de France. Je n'ai jamais su si mes missives étaient parvenues à leur adresse, par l'entremise de ce nouveau &cteur.

Pendant que le capitaine était en veine d'humanité, il eût bien dû défendre aussi un autre jeu barbare ; il se contenta de le modifier* Figurez-vous deux morceaux de, corde attachés ensemble par le milieu et formant quatre branches. A chaque branche on plaçait un hameçon amorcé avec du lard. Un morceau de bois réuni à cet appareil devait le maintenir à flot dans le sillage du navire. A peine ce quadruple

DE tA BALEINE. 69

appât tombait-il à la iner que les albatros se précipitalent en foule sur lui ; les quatre plus agiles de la bande en avalaient chacun un morceau ; et chacun faisait des efforts inouïs pour Tingurgiter complètement. Il y avait alors quatre tractions opérées en sens contraires et les quatre dévorants demeuraient pris par le bec aux quatre hameçons.

Bientôt épuisés par leurs efforts, ils battaient de l'aile ; et disparaissaient submergés par les flots.

Le capitaine^ sur mon observation^ ne voulant pas priver réquipage de cette distraction^ se contenta de modifier le programme de ce féroce amusement. Il prohiba les hameçons; et ce nefîitplusquerisible de voir les gloutons obligés de vomir leur proie que d'autres avalaient après eux pour la vomir encore.

Le plus intrép|ide de tous les procellaires c'est le pétrel. — Compagnon inséparable de la baleine^ il descend sur elle pour becqueter les myriades d'insectes qui pullulent à l'entour de ses yeux et de ses évents et forment^ sur son museau, une couronne jaunâtre dont ils sont les fines pierreries auprès des gros diamants et des grosses perles représentés par les tarets, les balanes, les bénacles, les coquilles étoilées in-

crustées dans sa peau noire. Armé de longues ailes^ le pétrel vole des jours entiers^ sans repos ; muni de pattes palmées^ il hage^ il court; il marche si bien sur les vagues que Buffon suppose que les matelots anglais qui, les premiers ont observé cette facilité de locomotion, ont nommé cet oiseau le Pétrel ou oiseau Pierre y en souvenir de Tapôtre qui marchait sur la mer. Les pétrels se divisent en nombreuses tribus distinctes les unes des autres; ils ne'&équententiacôte que pour se reproduire. Les nids s<»it placés dans les fentes des rochers. Ils se nourrissent comme les albatros et alimentent, dit-on, les petits en leur dégorgeant dans le bec des substances ramollies par un comnoencement de digestion. Duteurs se faisait le dénicheur de pétrels sur les rivages de Ghiloë et des îles Malouines, car leurs œufs frais sont aussi bons que des œufs de poule. Je crois^ avoir iremarqué cette manœuvre, mais ils ne m^ont jamais craché leurs aliments au visage, comme certains voyageurs le racontent Ces oiseaux se réunissent, par bandes innombrables, pour» pondre et pratiquer l'incubation, de sorte qu'il est très-facile de les observer à Tœuvre, sans qu'ils prennent la fuite en s'épouvantant.

linné n'admettait que six espèces de pétrels ; Forster en reconnaît douze. Je serais tenté de croire qu'il y en a un plus grand nombre dans les mers du Sud^ car aux environs du cs^ de Bonne-Espérance et des îles Saint-Pierre et Saint-Paul^ j'ai compté jusqu'à seize variétés de Bobe.

Le pétrel de ces derniers parages est le cheval de mer, car, d'après Pontoppidam^ son cri ressemble à un hennissement. Je mets ce cri au nombre des fables. Ce pétrel crie comme nos canards domestiques^ mais sur un ton plus aigu. — Voilà tout.

Les pétrels s'abattent en si grand nombre sur U baleine qu'on dépouille le long du bord, qu'il est facile aloors de les tuer à coups d'espars^ petites solives^ petits mâts de canots^ véritables géodes.

Le damier y â joii et û commun au sud du Caf^icorne^ est le damier à robe carrelée de blanc et de noir. De Irâi, il ressemble au pigeon par sa grosseur et ses formes élé^ntes^ et sa queue frangée aussi de blanc et de noir s'étend^ dit Frézier^ et se défdoie comme une écfaarpe de demi-deuil. Les Portugais le nonunent pintade. Son frère^ le pétrel bleu^ pullule comme lui daBsl'faémisphèresud. Le pétrel de Tasmanie {Ptmimus

brevicaudm,) pétrel à courte queue^ rend des services à la thérapeutique* On montrait à-rexposition universelle de Londres (i 851) un flacon d'une huile précieuse pour la guérison des rhumatismes et extraite,

par la pression de Vestomac, de ce dernier genre de pétrel.

Les damiers se réunissent aux albatros et aux autres procellaires^ pour piller en commun la carcasse flottante des cétacés. J'ai sur la conscience le meurtre inutile d'un très-grand nombre de ces pauvres oiseaux.

— Meurtre inutile^ car il est impossible de manger leur chair si dure et si huileuse que, même en temps de disette et de scorbut^ nous le répoussions de notre (ordinaire; elle nous produisait FeSet d'un purgaEtif et même de l'émétique.

Quand gronde la tempête et que les violences de l'ouragan lés empêchent de traverser l'atmosphère, je crois les voir encore s'abattre au fond de la vallée liquidé que dominent les remblais de deux grandes vagues^ et là> les ailes à demi étendues et le col gracieusement rejeté eh arrière, îl& se laissent bercer en repos par les ondulations de la mer.

J'en ai remarqué ce que remarqua^ du fond de son

DE LÀ BALEiriE. 78

cabinet notre grand naturaliste, H. de Buffon, c'està-dire que les damiers fussent des êtres civilisés^ et tellement civilisés qu'ils appellent à eux le festin que le hasard ou la Providence leur envoie.

Le damier ressemble à tous les carnassiers voyageurs; il quête pour lui seul et dévorerait tout ce qu'il rencontre^ si Tinstinct et là voracité de ses compar gnons, qui quêtent comme lui^ ne venaient lui disputer une portion de sa proie.

Buffon ajoute que le damier donne des signés de tristesse et de deuil quand la mort frappe un de ses semblables.

Ce passage est trop curieux pour que je ne le transcrive pas :

— a Quoique les damiers paraissent ordinairement « en troupes au milieu des vastes mers qu'ils habitent^ a et qu'une sorte d'instinct social semble les tenir ras- € semblés^ on assure qu'un attachement plusparticu-

« lier très-marqué tient unis le mâle et la femelle et qu'à a peine l'un se pose sur l'eau que l'autre vient s'y met- « tre^ qu'ils s'invitent réciproquement à partager la a nourriture que le hasard leur fait rencontrer; qu'ènfi n « si l'un d'eux est tué, la troupe entière donne à la vé-

« rite des signes de regrets en s'abattant et demeurant « quelques instants autour du mort^mais que celui qui

(( survit donne des marques évidentes de tendresse et « de douleur. II becquette le corps de son compagnon^ a comme pour essayer de le ranimer^ et il reste encore « tristement et longtemps auprès du cadavre après « que la|troupe entière s'est éloignée (1) ! x> Vraiment cela est joli ! Vous serez peut-être tentés

de croire comme moi^ que le baron de Lacépède^ corrigeant^ augmentant^ éditant^ les œuvres de Buffon^ y a ajouté après coup ce tableau idyllique de la sociabilité des pétrels. II a dit tant d'autres choses de la même force à propos des cétacés.

Vous verrez plus loin.

Mais moi^ qui ne suis pas un homme de cabinet^ moi^ qui ai fl&né tant de fois sur les îlots antipodiques, sur Tristan d'Aeuhana, sur les rivages est et ouest de la portion magellanique de TAmérique méri* dionale; moi enfin qui ai vécu si longtemps avec les pétrels ; j'ai vu qu'à la saison des amours^ le mâle et la femelle se suivaient et ne se quittaient jamais^ imi-

(1) BufTon, Œuvres complètes, remises en ordre par Lacépède, 1828.

tant en cela le commun des oiseaux. J'ai vu aussi qu'aussitôt cette saison passée et les nouveau-nés en état de voyager, les habitants ailés de la même contrée,

du même îlot, des mêmes rochers, se réunissaient par phalanges innombrables et partaient pour la haute mer où ils vivront désormais isolés ou par bandes, • mais indépendants les uns des autres.jusqu'au retour du printemps prochain. J'ai vu aussi que lorsque je tirais un coup de fusil sur un de leurs pelotons, le mort tombait et demeurait seul et abandonné, tandis que ses prétendus amis s'enfuyaient à lire d'ailes. — J'ai vu enfin qu'ils ne pensaient nullement à se convoquer au partage d'une bonne aubaine, qu'ils se disputaient avec acharnement à qui happerait le premier l'appât jeté àleurgloutonnerîe, et qu'un fidèle et tendre compagnon n'accourait jamais au secours de celui qui, pris à l'hameçon, se débattait, entraîné par une ligne funeste dans le remous du navire.

Bon! J'allais oublier le pétrel bleu, le pétrel noir, le pétrel de neige ou pétrel blanc, le fulraar ou l'oiseaudiaibleyle quebrante ou casseur d'os des Espagnols, le poulet de mère Carrey, le majogue,le maître blanc et le bolze noir à ventre blanc, etc., etc., etc. Ces es-

pèces sont moins communes que les damiers. Leurs principales différences consistent dans la teinte de la robe^ la grosseur et le nombre des ongles^ mais toutes

sont palmées et organisées pour exécuter de grands voyages atmosphériques.

Notre hémisphère possède quelques genres de pétrels^ et ceux du Spitzberg ressemblent assez au bolze noir à ventre blanc.

Le bleu fréquente le Pacifique entre la Nouvelle- Zélande et le Chili; le blanc se rapproche du pôle et stationne sur les banquises de glaces. Le quebrante^ le plus grand de tous^ a été retrouvé quelquefois au nord dé Téquateur et dans les mers de lIEurope. Cest lui-même^ ou plutôt un individu presque identique^ qu'on nomme dans Tarchipel grec Toiseau de. Diomède^ guerrier métamorphosé^ qui vient pousser des cris plaintifs sur les malheurs de la mère-patrie.

Nos matelots donnent le nom caractéristique de croque-mort au pétrel noir du Sud^ qui ramasse les immondices tombées hors des bâtiments ; il y a aussi le Procureur et le Cordonnier, oiseaux d'un noir terne.

Le docteur Martin prétend que Toiseau-diable, le fulmar, se sert de son éperon pour s'ancrer sur la

baleine^ quand il veut manger les paraâtes dont j^aî parlé plus haut. — ^Erreur^ — presque aussi poltron que le mouton du Cap^il ne s'abat sur la baleine que quand elle est morte^ et c'est à plein vol et de la pointe du bec qu'il enlève ces gros poux jaunes dont il est isi Mand.

L'histoire du pétrel fulmar crachant au nez de celui qui le déniche^ et dont j'ai parlé plus haut, appartient à ce même docteur Martin.

Il est un genre de pétreP;^ pas plus gros que le passereau et qui n'apparaît que pendant les tempêtes ; c'est le pinson de l'orage, le storm-finck des Anglais. Plus l'ouragan a de violence, plus l'oiseau est vif, actif et sémillant. Il varie et enlace sans cesse les mille méandres de son vol. Sa présence alarme les matelots, et sitôt qu'elle est signalée, on serre les voiles légères, on se met en garde contre la tempête.

Une fois j'ai vu tomber nos mâts de perroquet, et la mer brisél* nos pavois de l'arrière et balayer le pont, après avoir éventré les deux canots de la drome, tandis que cette hirondelle de malheur voltigeait joyeusement au ras de l'écume des vagues. Il est noir, noir comme du charbon, mais d'un noir terne et si-

nistre. Ses ailes étendues plutôt en long que transversalement dépassent sa queue^ et quand il se tient en repos, si jamais il se repose^ elles se replient sur son dos en deux compartiments.

Une autre varjiété de pétrel, aussi petit que le pinson de Torageetdont jignore le vrai nom, mais qui se rapproche du bolze par son ventre blanc et le plumage brun du reste de son corps, est remarquable par son talent de plongeur. Je Tai vu demeurer sous Teau pendant plus de vingt minutes.

Les diables ou diablotins, oupou/e^s de lu mère Carrey, abondentaux atterrissages du Chili et de la terre de Van-Diemen. J^ai vainement cherché à découvrir d^où leur vient cette qualification de poulets de la mère Carrey, Sans nul doute, quelque vieiHe chronique ^e mer s'y rattache. Le père Labat, naïf et verbeux narrateur, a fait une longue description de cette tribu de

pétrels,, et il en résume ainsi la monographie :

« Le mâle adulte est de la grosseur d! une poule à fleurs^

et c'est un mets délicieux qu un jeune poulet (de la inère

Carrey)> au sortir de la broche. »

Il avait reconnu plus haut : que leurs grands yeux à

fleur de tête leur servaient pour voir.

Milne Edwards place les albatros et les pétrels dans l'ordre des palmipèdes^ famille des longipennes. Les mouettes^ les sternes ou hirondelles de mer^ appartiennent à cette même famille^ tandis que la frégate^ le fou de Bassan^ Taningha, le phaéton ou paille en queue^ ou oiseau des tropiques, dépendent de celle des latipalmes. Quoique ces oiseaux ne descendent pas jusque vers les latitudes où nous croisons, je ne puis m'empécher d'en dire un mot.

La frégate (trachypète) noire et blanche n'habite que les régions tropicales, où elle fréquente le cachalot. Rien de plus majestueux, de plus rapide à la fois, que SOQ vol'aux grandes allures* Ses ailes immenses et aiguës emportent son corps plus gros mais plus allongé que celui de la grande palombe — une queue fourchue lui sert d'aviron de gouverne, et quand le poisson volant s'élance hors de l'eau pour échapper à ses ennemis sous-marins, la frégate fond sur lui et le dévore sans s'arrêter. On dit, mais c'est encore du fantastique en histoire naturelle ; on dit qu'elle' fait la guerre au fou deBassannon pour le tœr, mais pour lui faire dégorger le produit de sa péefae et l'avaler ensuite.' La frégate est trop adroite.

trop noble pour s'abaisser à de telles manœuvres. Je Tai

vue en chasse^ ainsi que le fou. Le fou conserve dans son estomac tout ce qu'il a avalé ; mais comme ses mouvements sont lents^ il garde quelques instants en

travers de son bec le poisson qu'il vient de capturer et la frégate le lui escamote avec une merveilleuse dextérité.

Ce pauvre fou (Sala) ouboubi a'ia réputation d'être très-bête ; à le voir voler on croirait qu'il ne sait où il va, il n'a pas de ligne de conduite; nos matelots l'appellent l'oie de mer, parce qu'il est bête comme une >oie.

L'aningha (plotus) est un vrai cormoran. J'ai rencontré cet habile plongeur sur le littoral de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-Zélande.

Le phaéton, l'oiseau du tropique, le paille en queue, ne s'éloigne jamais de Téquateur, il va et vient du Cancer au Capricorne et du Capricorne au Cancer. J'en ai cependant tué un aux environs de l'île Tristan d'Acuhana par 37<* 5' latitude sud. — Emporté sans doute par un coup de vent loin des zones tièdes, où l'instinct lui ordonne de vivre, il vint harassé de fatigue se poser sur la corne d'artimon de YAsia. C'était

un soir; on le prit à la main. Je voulais lui rendre la liberté, mais il n'aurait pas eu la force de retourner vers le soleil, et comme dans sa captivité à bord '11 serait mort de faim, je pensai qu'il était plus humain de Fétouffer de suite.

J'eusse jeté sa dépouille à la mer, car lorsque les * oiseaux ne sont pas rares on doit épargner le savon arsenical ; mais celui-là se distinguait du commun de son espèce par la longueur démesurée de la plume caudale qui, s'échappant du bouquet de la queue, lui fait donner ce nom de paille en queue ; cette plume était longue d'un grand pied, et l'oiseau, tout blanc, sauf deu^ linéaments gris-clair au bord externe des ailes, n'était pas plus gros qu'une perdrix. Le préparateur qui a exécuté le montage de sa dépouille à mon retour en France, a eu la bonne idée de l'immobiliser les ailes ouvertes, les pattes reployées en nageoires et la paille horizontalement tendue. Un fil qui descend du plafond et le retient par le milieu du dos, aide à l'illusion. On croirait qu'il est vivant, et qu'il vient d'entrer, arrivant du large, dans le cabinet de l'ami auquel j'en ai fait don. »

Les navires servent quelquefois de refuge à de pau-

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vres petits oiseaux égarés^ qui^ après s^étre éloignés des arbres du rivage à l^eure du calme^ n'ont pu remonter le courant d'une brise soudainement partie de la côte.

Nous avons recueilli des passereaux à plus de trois cents lieues de toute terre, et je ne puis m'expliquer leur présence à des distances aussi considérables^ qu'en admettant qu'ils ont passé d'un ns^vire à un autre, espérant toujours que du haut de la vergue sur laquelle ils se posent, ils verront bientôt verdoyer la terre.

Le marsouin, comme l'albatros, est le courrier de la baleine : il nous indique si hors de vue quelque pêcheur travaille fructueusement^ car il charge sa panse de morceaux de gras de baleine, qu'il n'a pas toujours le temps de digérer, avant qu'un coup de harpon l'arrête au passage.

Les marsouins voyagent par bataillons épais; on les aperçoit venir de loin, comme une bourrasque qui fait moutonner la mer; chaque individu nage en jetant sa queue hors de l'eau, et la vague écume, blan-

chitet bouillonne sous leurs élans.

Rencontrent-ils un navire, ils tournoient longtemps autour de lui et semblent se complaire à déployer aux

yeux de l'équipage toute leur agilité, agilité surprenaate et pareille à celle du chien de chasse qui va et vieni, retourne, revient encore ; cette meute de la mer parcourt deux fois, trois fois dans le même laps de temps, la même étendue d'espace que parcourt le navire filant avec sa plus grande vitesse.

On dirait, quand les marsouins se livrent à cet exercice, que la mer est saupoudrée de virgules, d'accents aigus, d^accents graves et même de points d'exclamation, tant leurs queues flexibles prennent des positions variées !

A peine la phalange a-t-elle commencé ses évolutions, qu'à bord on sif^e en les appelant de leur nom anglais : Porpers ! Porpers {porcus piscis) 1 Alors on croirait qu'ils entendent les matelots et se réjouis^ sent d^être reconnus. Alors le plus alerte des harponneurs s'élance à la martingale du beaupré, et là, debout sur une corde, son harpon à la main pour balancier, il attend, il choisit, il vise le plus gros ou le plus effronté de la bande qui passe et repasse, et grouille et fourmille sous l'étrave ; le harpon retenu par une h'gne tombe et traverse de part en part la victime que Fon hisse à bord en moins d'une seconde.

et sitôt t|ue le sang de sa blessure Mt tache sur lamer^ la bande épouvantée s'enfuit rapide comme un vol d'oiseaux et reprend sa route dans le lit du vent.

Et maintenant pourquoi nagent-ils ainsi toujours dans le vent ?

a II est assez plausible^ nous dit je ne sais plus quel a naturaliste, que cette habitude provient du besoin <c et du désir qu'ils ont d'être avertis plus facilement^ « par les émanations odorantes que le vent apporte « à l'organe de leur odorat, de la présence des objets a qu'ils redoutent ou qu'ils recherchent. »

Cependant Cuvier, d'après la nature des membranes qui tapissent l'intérieur de leurs narines, leur refuserait presque le sens de l'odorat, à peu près nul chez les autres cétacés. -

Mais ne peut-on pas répondre que si cette marche debout au vent ne profite pas au sens de l'odorat, elle peut être utile au-sens de l'ouïe ?

On fête à bord la prise d'un marsouin ; le coq à cette occasion déploie ses talents culinaires, il délaie dans de la farine et de l'eau la cervelle du marsouin, comme on délaierait des œufs, et il en fabrique des crêpes.

Il a eu soin préalablement d'extorquer au capitaine

un flacon de rhum qu^il doit ^

afin d^y provoquer un commence

mais il se trompe de récipient et

au lieu de verser dans la terrine

ques gouttes au fond du flacon^ (

En outre, le rable et. surtout

neront d'excellents beéfsteaks

fera les délices du déjeuner de 1

qui reste de la masse musculs

marmite en compagnie de tra

boulettes de pâte à pain, de pru

de pommes de terre, de pimer

d'ail, de sel et de poivre pour

délices du baleinier américain.

Les quatre côtés des deux m

cune de vingt-cinq dents blanci

nettoyés et dépouillés de leurs

précieusement conservés pour L

qui en feront des démêloirs.

JTiésite à décrire avec trop le dauphin-marsouin, cet être Grecs^ et que nos grossiers m simplement cochon de mer ; ma:

server VOS illusions d'enfance à Teadroit du sauveur d'Arion^ lisez ce qu'en écrit M. de Lacépède^ tome V delà continuation de Buffon, page 465.

Je n'ai jamais rien lu de si sentknenti^^

Avant de citer la prose poétique de l'illustre naturaliste^ diso^is dans notre prose toute matérielle^ que le marsouin n'a de beau que son agilité ; il est laid et ressemble à un énorme radis noir doué du mouvement perpétuel.

Et cependant M. deLacépèdes'éme {jisum teneatist):

c Ses proportions ne sont pas éloignées de celles que nous regardons comme le type de la beauté ! »

Puis^ comine il rie se serait pas trop enthousiasmé pour si peu^ il ajoute :

« Aucun objet ne frappe plus l'imagination de « l'homme que le dauphin^ dans les longues navigac tions; quand on lé rencontre^ il charme par ses évo- « lutions vives et folâtres Tennui des calmes pro- « longés. D

Je crois qu'il serait peut-être moins poétique^ mais plus scientifique de dire tout simplement ce qui se passe quand un bataillon de marsouins rencontre un

navire.

L'agité de ces animaux^ à laquelle nous assignons une cause toute naturdle^ n'est-elle pas déjà assez admirable par elle-même^ sans qu'on;! se batte les flancs^ pour arrondir en périodes des phrases semblables à celle-ci :

« Le navigateur voit le dauphin se plaire autour de a lui^ disparaître comme Téclair^ s'échapper comme a l'oiseau qui fend Tair^ reparaître^ s'enftiir, se monc trer de nouveau^ jouer avec les flots agités^ braver la

« tempête et ne redouter ni les éléments^ ni la dis- « tance^ ni les tyrans des mers. »

Toyez-vous un poisson qui ne redoute pas l'eau ! Ah ! M. de Lacépède^ que M. de la Palisse était peu de chose près de vous I . — Ce n'est pas tout.

a Quand le navigateur est revenu dans ses retraites « paisibles, qu'il s'est plu à orner, il jouit encore de l'i- « mage du dauphin que la'main des arts a tracée sur « les chefe-d'œuvre qu'elle a créés, il en parcourt la « touchante histoire dans les productions immortelles « que le génie delà poésie présente à son esprit et à son « cœur, et lorsqu'au milieu d'une nuit paisible, dans les a momentsde calme et de mélancolie, où la méditation

sa LES COMPAGNONS

a et de tendres souvenirs donnent tant de force à tout a ce que son âme éprouve, il laisse errer sa pensée « de la terre vers le ciel, et qu'il lève les yeux vers la ({ voûte éthérée, il voit encore cette même image du a dauphin briller parmi les étoiles. »

Ouf!!

En voilà des mots pour nous dire que le marsouin qui nage comme un poisson, c'est déjà convenu, a posé pour les sculptures de l'antiquité, et que les astronomes ont donné le nom de dauphin à une constellation.

A mon tour quelques mots :

Je suis un navigateur, H. de Lacépède, j'ai fait deux fois et demie le tour du monde. Eh bien I je vous jure, que quand le vent du sud-ouest mugit et promène dans le ciel d'immenses montagnes de nuages noirs, et qu'à cent lieues de la côte, dans Tintérieur des terre, je crois, assis devant mon feu, entfodre encore battre les larges ailes de la tempête, s'il m'arrive alors de rêver aux aventures de mes longues années de na-

vigation, si mon cœur bat au souvenir de cet abtme béant, où cent fois j'ai pensé être englouti, je vous jure, M. de Lacépède, que jamais il n'est arrivé à mon imagination, si vagabonde qu'elle soit, de mêler à ces

soavenirs Timage enchanteresse d'un marsouin. Ah ! poètes de la Grèce^ créateurs d'un dauphin spécial^ aussi intelligent que Talbatros et que Toiseau de Diomède^ qui gardait dans son bec Teau de la mer pour en aller asperger^ comme d'une eau lustrale^ le temple de Delphes ! poètes^ qu'est devenu votre dauphin^ qui mériterait aujourd'hui des médailles de sauvetage? où est-il^ votre dauphin dilettante?' où retrouverons-nous ce dauphin sybarite qu'un proconsul africain faisait oindre de parfums^ et qui revenait au rivage^ lorsque ces cosmétiques avaient perdu leur arôme? Hélas! il faut bien le dire^ ô poètes ! il est devenu ce que le matelot appelle le cochon de mer^ alerte et agile animal^ si alerte et si agile^ que Rondelet compare ceux qui se tourmentent pour faire une chose impossible^ à ceux qui tenteraient de lier un dauphin par la queue.

En effets ce n'est point à tort que Bernardin de Saint-Pierre le nomme la flèche de la mer.

Revenons à cette bonne et simple réalité qui^ en histoire naturelle^ me parait déjà si merveilleuse.

J'ai toujours vu^ disais-je tout à l'heure^ qu'aussitôt qu'un marsouin était transpercé par le harpon^ la

troupe de ses compagnons iprenait la fuite. Aristote cependant raconte qu'un jour^ sur les rivages de Carie^ un marsouin ayant été pris par des pécheurs^ les autres marsouins^ ses camarades, envahirent le port et protestèrent si énergiquement à cet attentat contre la liberté individuelle^ quils ne regagnèrent la pieine mer que quand le captif leur eut été rendu sain et sauf.

Aristote raconte le fait^ il ne dit point qu'il Ta vu.

Quant à moi^ j'y vois une allégorie qui prouve qu'il anrive parfois qu'une protestation collective est écoutée là où une protestation individuelle ne l'est pas..

Pline^ qui comme M. de Lacépède s'est beaucoup occupé du marsouin^ Pline assure qu'il est susceptible de concevoir une grande affection pour l'homoie : un animal de cette espèce^ raconte-tril^ s'approchait chaque jour du rivage où était bfiiie lapetite villed'Hippo-Diarrhyte en Barbarie ; là il enseignait la natation anx baigneurs de la contrée^ et recevait en récotnpense la nourriture de la main de quiconque voulait la lui offrir.

Que dis-tu de cela^ vénérable père Jean^ doyen des maîtres des bains nageurs du pont Louis XV? Ne te paratt-il pas bien merveilleux qu'un dauphin^ qui n'a que des nageoires et une queue apprenne

à nager fi un homme qui a des bras et des jambes?

Jusqu'à présent, tu avais dit à tes écoliers : Regardez la grenouillBy tu leur diras maintenant : Regardez le dauphin.

Macenas Fabius et Flavius Rufus mentionnent dans leurs chroniques, qu'un dauphin ayant pénétré dans le lac Lucrin, s'était lié d'amitié avec un jeune enfant qui chaque jour partageait son pain avec lui. Le dauphin accourait à la voix de l'enfant et le laissait monter sur son dos.

L'enfant mourut !

Le dauphin anéanti par la douleur vint s'échouer sur la grève et y expira.

C'est le premier suicide qui ait été constaté chez les poissons.

C'est celui-là qui a été divinisé et placé aux cieux par les astronomes.

Vous savez de quelle intelligence était doué le dauphin du Pirée qui portait sur son dos un singe au lieu d'un homme et qui, après une erreur géographique commise par celui-ci, reconnut sa méprise et le noya.

Phalante fait naufrage sur les côtes de lltalie — c'est un marsouin qui le sauve.

De féroces matelots jettent Ârion à la mer ; par boaheur il a sa lyre; vous croyez quil va se sauver dessus comme sur une cage à poules.

Vous n'y êtes pas.

Ârion donne le la — et un dauphin lui prête son dos-do.

Les Thraces^ qui osèrent tuer des dauphins^ furent mis au ban de tous les peuples de Tantiquité.

Spiralisé à la tige d'une ancre^ ou bien formant une demi-auréole au-dessus d'une tête humaine^ c'est le signe hiéroglyphique de ce mélange de lenteur et de promptitude que l'on nomme la prudence. C'est la traduction animalisée de ce proverbe d'Auguste :

a Hâte-toi lentement. x>

Les chefs gaulois^ nos ancêtres^ l'ont placé au nombre de leurs emblèmes guerriers; et le fils aîné de nos rois, quand nous avions des rois, s'appelait le Dauphin.

Enfin il rampe aux pieds de la plus belle Vénus de notre musée^ et comme nous l'a dit si élégamment M. de Lacépède^ les astronomes l'ont placé dans les cieux.

Il y a bien de quoi le consoler^ convenez-en^ de ce que les matelots l'appellent le cochon de mer.

Potier s'étonnait que Fauteur des Frères féroces ou des Querelles de famille infiniment trop prolongées n'eût fait que trois actes avec un pareil titre.

On a le droit de s'étonner que H. de Lacépède^ avec de pareilles autorités^ n'ait écrit sur le dauphin que Particle dont nous avons donné des extraits à nos lecteurs.

Buffon hésite à décider qui^ du cygne ou dumarsouin^ a servi de gabarit au premier navire.

Que d'allégories où figure le dauphin !

L'amour est représenté avec un dauphin dans une maûi et de^ fleurs dans l'autre^ pour indiquer que son empire s'étend sur la terre et sur ronde.

Le dauphin se recourbant autour d'un trident symbolise la liberté du commerce.

Caressé par Neptune^ il signifie le calme prochain des flots et présage le salut des nautoniers.

Les armes d'Ulysse^ les médailles derTarente^ de Paestum et de Corinthe^ nous oifrent l'empreinte d'un dauphin.

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