‹ Plotin au point de vue médical et psychologiqueChapitre 12 sur 16 · LES CAUSES DE L’ATTITUDE DE PLOTIN · texte numérisé non relu

LES CAUSES DE L’ATTITUDE DE PLOTIN

Quelle est l'explication de la contradiction que nous relevons? Quelle est la cause de cette tendance mystique ou du moins quels sont les éléments physiques et psychiques qui semblent en favoriser l'existence ?

Nous avons vu que Plotin réservait à ses disciples et à ses pupilles le côté humain de son caractère. Cela prouve au moins qu’il était capable de cette humanité et qu’il n’était pas un schizoïde complet. D’où vient qu’il n’avait cette attitude qu’à l’égard d’un groupe restreint? Qu'est-ce qui était dominant chez lui de la schizothymie qu’il manifeste à l’égard du monde, ou de l’humanisme qu’il montre à ses disciples? Essayons de le savoir en relisant sa vie.

Elle s’ouvre sur une notation très intéressante « Plotin semblait rougir d’être dans un corps. Il ne voulait rien dire de ses parents, de ses ancêtres ou de sa patrie. Il ne pouvait supporter ni peintre, ni sculpteur. À Amélius, qui lui demandait de laisser faire son portrait, il répondit que c'était assez de porter Fimage dont la nature nous a vêtu et qu’il ne fallait pas laisser de cette image une image plus durable comme si c'était un objet digne d’être vu (Vie de Plo- Évr, 1)?

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Il ne dit jamais à quiconque ni le jour, ni le mois de sa naissance parce qu’il ne jugeait pas utile, à l'occasion de cet anniversaire de sacrifier ou de festoyer (Vie de Plotin, 1). j

Et cela bien qu’il eût accoutumé, aux anniversaires. traditionnels de Platon et de Socrate, de faire un sacrifice et d'offrir un banquet à ses amis.

Ce sont là des traits caractéristiques du tempérament émotif qui attache à tout ce qui le touche une importance excessive, puis qui redoute l’importance einsi construite. Nous savons par là un aspect général de Plotin.

En quelques mots, Porphyre nous rapporte ‘trois. crises dont deux au moins furent graves et décisives.

« Bien qu’il allât chez de maître de grammaire, il cût une nourrice jusqu’à 8 ans. Il lui découvrait les seins en voulant la têter. Ayant entendu dire qu’il était un mauvais garçon, il eut honte et s’en abstint. » (Vie de Plotin, TT).

C’est un bien petit incident, presque ridicule. I faut: remarquer néanmoins que c’est le seul détail que nous possédions sur l'enfance de Plotin; que c’est lui-

même, si discret, qui l’a dit à Porphyre au moins

“Ginquante et un ans après d'événement; et que Por-

phyre se l’est si spécialement rappelé, qu’il l’a consigné dans sa brève biographie, quelque trente ans plus tard.-doït accorder à ce fait, si minime en soi, une certaine attention.

N'y cherchons pas trop une perversion sexuelle précoce. Il est certain que le geste de l’enfant était

trouble mais nous ne croyons pas que ce soit la véri- . table portée du souvenir qui parut considérable à Plotin quand, en compagnie de son ami, il regardait Son passé.

I revoit la première honte de sa vie, le premier contact brutal qu’il ait eu avec la réalité et probablement le premier désir qu'il ait éprouvé de cette fuite qui sera le but de son existence. Les émotifs ont peur de la vie. Ils redoutent de manifester et de satisfaire leurs désirs les plus légitimes. D’eux-mêmes,. ils sont portés aux refoulements. Ils ont besoin d’être encouragés et-poussés —.en même temps d’ailleurs que- guidés — plutôt que d’être freinés et combattus. Dans le cas de Plotin il y avait plus de risques psychiques à intervenir radicalement et brutalement dans «cette expansion sexuelle qu’à laisser évoluer une tendance qui pouvait dévier. Il est probable, — comme c’est fréquent, — qu’une éducation, maladroitement bien intentionnée, fut à la base des erreurs vivantes de Ploün. Malheureusement, nous ne possédons rien d’autre sur son enfance et son adolescence. Nous ignorons les autres expériences qu'il a faites, les voies où on l’a conduit, les occupations qu’il a eues.

Nous perdons complètement sa trace jusqu’à 28 ans. À cette époque, il se « lance >» dans la philososophie. On le met en relation avec les maîtres alors connus en Alexandrie, mais il revient de leurs cours plein de « découragement et de chagrin », si bien qu’il confie à un ami ce qu’il souffre : « Celui-ci comprit le désir de son ami et le conduisit à Ammonius

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qu’il n'avait pas encore fréquenté. Il entra, l’écouta, et dit à son compagnon : « Cest cet homme que je cherchais! » (Vie de Plotin).

En quelques mots, c’est le récit d’une révolution morale. On ne se lance pas — opuxw — à 28 ans, dans la philosophie par l'effet d’une vaine curiosité. Cela est d'autant plus certain qu’un pareil motif pousserait vers les maîtres en renom au lieu que ceux-ci aécouragent et attristent Plotin.

En vérité, il quitte un passé qui n’a pas apaisé ses désirs. Il fuit fiévreusement la vie qu’il menait à Alexandrie et dont nous ne savons rien. Sous l’influence de quelles circonstances? Nous l’ignorons encore, bien que deux motifs nous paraissent possibles : la maladie qui existait peut-être déjà et qui avait pu se manifester par un accident impressionnant tel qu'une hémoptysie ; surtout une sensibilité trop vibrante, qui ne sait pas accepter les médiocrités de la vie où

L'action n'est pas la sœur du rêve;

qui conduit à des échecs dans la vie pratique et qui en exagère le retentissement moral. La haine que Plotin manifestera à l’égard des œuvres matérielles et temporelles, son attitude faite de bonté envers ceux qui dépendent de lui, d’indifférence hautaine et méprisante à l’égard des autres, tout suggère cette hypothèse, Si Plotin incrimine l’action avec tant de véhémence, n’est-ce pas parce que, ne pouvant être le premier dans une lutte ordinaire, il discrédite la lutte <t cherche un terrain où il est seul et indiscuté?

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Remarquons la façon dont cette crise se dénoue. Plotin va inquiètement de l’un à l’autre des maîtres en renom. Il sort «< morne et plein de tristesse », ce qui démontre l'insécurité croissante où il se trouve.

Sa position, en face de la philosophie, n’est pas scientifique, mais spirituelle. Il ne cherche pas une explication du monde, mais un remède à sa souffrance et accessoirement, à côté de cette thérapeutique morale, une métaphysique. Son inquiétude est centripète, si on peut dire.

Brusquement, il retrouve un calme passager grâce à une fixation à un maître, phénomène très fréquent chez les émotifs qui sont des faibles, phénomène normal chez l'enfant.

Cette adhésion immédiate à la personne d’Ammonius est irraisonnée, impulsive. Elle éclate : « C’est cet homme que je cherchais. » Et cette fixation va durer onze années. Plotin commence un nouveau palier de son existence, palier nécessairement provisoire, qui doit conduire à une nouvelle crise (Vie de Plotin).

Dans les relations entre Ammonius et Plotin, il y a encore un détail étonnant, c’est l'engagement que les disciples prirent entre eux de ne pas divulguer l’enseignement de leur maître. Sans doute ne faut-il pas accorder une importance excessive à ce fait qui semble avoir été assez fréquent à Alexandrie. Mais, ici encore, l’attitude de Plotin est spirituelle, non scientifique, étroitement personnelle.

Onze ans après, Plotin s’évade de nouveau. IT avait,

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à l’école d’Ammonius, étudié complètement les philo- .sophes classiques. Il avait même essayé de pénétrer ies pensées Hindoues et Perses. « L'empereur Gordien devant se rendre chez les Perses, Plotin alla à son camp et l’accompagna. Il avait alors 39 ans, car il était resté onze ans à l’école d’Ammonius. Gordien fut tué en Mésopotamie. Plotin se sauva à grand’peine en fuyañt vers Antioche, et quand Philippe eut pris le pouvoir, il partit pour Rome, âgé de quarante ans. » (Vie de Plotin).

Nouvelle crise. Les causes en sont plus facilement compréhensibles. C’est une crise d’émancipation barale, conclusion fatale de toute fixation à un maître. Elle prend un caractère spécial du fait de la sensibilité de l’homme. Le laconisme du texte permet de supposer que le départ fut inopiné. La suite des évènements le confirme. Pourquoi, en effet, Plotin fugitif, revenu à Antioche, ne prend il pas le chemin d’Alexandrie qui est proche, au lieu de celui de Rome . qui est éloigné et incertain? Il a brûlé ses vaisseaux. Et, d’ailleurs, pourrait-il supporter d’avouer l'échec de son entreprise? Il préfère fuir.

Les cassures complètes sont encore un trait ordinaire de la vie des émotifs et des inquiets.

Il entre dans la troisième et dernière étape de sa vie, celle où il est affranchi de toute autorité et de toute compétition, où il consomme son évasion.

Tout cela éclaire un peu et réduit l’opposition que nous avions remarquée. Ce n’est pas l'humanité ni le monde que Plotin fuit véritablement, c’est la lutte

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pour laquelle il est trop vulnérable. Chaque fois qu’il n’a pas lieu de la craindre, Plotin est simplement homme, Quand il la prévoit, il refuse le combat et se retire, dans cette tente du monde intelligible où, d’ailleurs, il a transposé toutes les richesses admirables du monde sensible et jusqu'aux plus matérielles. Rarement, philosophe a mis dans ses œuvres autant de couleurs, de formes, de beautés presque voluptueuses.

Mais il semble, en outre, que Plotin ait eu besoin de disciples. Non seulement il expose sa pensée, mais il veut convaincre et persuader. Il craint qu’une pensée étrangère, comme celle des gnostiques, ne trouble l'harmonie de son cercle. I s’indigne contre ces intrus qui ne pensent pas comme lui et persistent à ne pas penser comme lui. « J’ai quelque honte à penser que des amis qui ont rencontré une pareille doctrine avant de devenir nos amis, y persistent encore, je ne sais pourquoi ? > (Enn,, II, 9-10). II cherche à écarter toute influence qui n’est pas la sienne, toute occupation à laquelle il ne préside pas. I déconseille Pactivité sociale et politique qui distrait de ses conceptions. Tout cela est plus que le signe d’un zèle de la vérité et témoigne d’une insécurité intérieure. On pressent chez ce timide, chez cet humble apparent, un secret besoin de domination, d’une domination qu’il possède sur ses amis et ses pupilles, qu’il défend par toutes les ressources de son génie, qu’il veut conserver.

Cela encore permet de comprendre l'opposition qui existe entre les deux attitudes de Plotin. Il craint et

il fuit l'échec qui froisse son désir de puissance et que

pures

le monde lui réserve. Il s’enferme dans sa tour d'ivoire avec des amis qui reconnaissent sa suprématie.

Quant à sa tendance ascétique, elle est une conséquence. Les besoins de son corps n’existent pour lui que d’une manière tout à fait secondaire. Il les sacrifie sans difficulté à des satisfactions plus entières et d'autant plus volontiers que ces sacrifices aident à la vie intérieure qu’il recherche. L’ascèse n’est pas précisément voulue. Elle apparait logiquement, mathématiquement à mesure que Plotin progresse dans son évasion et elle s’accroît en fonction de ces progrès.

Il y a deux autres éléments qui facilitent la fuite hors du monde et qui intensifient l’expérience mystique qui est le soutien de toute la pensée Plotinienne.

Plotin est presque aveugle et sa myopie était apparue avant qu’il ait commencé d'écrire — de même, d’ailleurs qu’à cette date il avait dépassé les crises de sa vie. Frappant un être tel que Plotin — que ses écrits montrent comme un visuel, qui commence son traité sur le Beau en proclamant que le Beau réside surtout dans la vue — cette infériorité devait nécessairement le rejeter en lui-même. C'était une « deminutio capitis » à l’égard du monde, un amoindrissement de sa valeur humaine, qui le forçait définitivement à chercher ailleurs une primauté quelconque.

Enfermés en eux-mêmes par leur infirmité qui les prive de la majorité des expériences humaines, les aveugles se construisent, hors les contradictions de la réalité, un monde où ils vivent. C’est'la raison de leur relative bonne humeur et de l’intransigeance qu’ils

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montrent même à propos de choses pour lesquelles ils sont en état d’infériorité patente. Ainsi Plotin, forcément détaché de la vie normale qu’il désire fuir, peut plus facilement s’absorber en sa contemplaticu intérieure et parvenir même jusqu’à l’extase.

Les essais de produire une extase mystique laïque ont montré que cela était d’autant plus facile que le sujet était déjà, par nature, plus schizoïde et plus apte à renoncer complètement aux réalités sensibles, à constituer le vide intérieur (Pr. Laignel-Lavastine). Plotin réalise pleinement ces conditions. Il se présente d’une manière générale comme un schizoïde, et ses sens, en l’abandonnant, aident à ses efforts.

Par ailleurs, et pour autant que cela est vrai, la tuberculose dont nous croyons que Plotin fut atteint, agit puissamment sur le psychisme.

Dans une longue et déjà ancienne étude qui fut consacrée à la psychologie des tuberculeux, on trouve ces lignes qui reposent sur tous les traits du philo-. sophe :

« Lymphatiques, féminins, ils sont paresseux comme par une prévision de leur nature fatiguée; doux et caressants comme par sentiment de faiblesse; voluptueux d’une tendance plus cérébrale que médullaire et pouvant s’éteindre dans les équivalences mystiques ; distingués par rareté des gestes, efforts musculaires dont ils sont économes, sympathiques enfin. Ils attirent comme tous les êtres faibles et retiennent lattention par leur intelligence précoce qui étonne, par

cet antagonisme paradoxal chez des êtres jeunes entre

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l’activité musculaire nulle et l'intellectuelle déliée, paraissant démontrer la justesse de l’opinion philosophique qui fait de l’idée un début de l’action. L’achvité diminue, l’affectivité augmente, l'intelligence s'élève. >»

C’est presque un portrait de Plotin. Paresseux physiquement, sa haine de l’action témoigne qu’il l’est et plus encore, ce mot « immobile » qui revient sans cesse sous sa plume quand il veut exprimer le bonheur des intelligibles. II déteste autant le mouvement et l’activité qu’il déteste la passivité.

Voluptueux cérébral, il l’est dans toutes ses descriptions; ces femmes qui l’entourent et qui ne sont pas, sans doute, ses maîtresses, sa conception de l’amour dont il écarte tout l’élément médullaire, prouvent qu’il l'était.

Affectueux et doux, ce sont presque les termes ‘du poème que Porphyre approuve : « il était bon, bienveillant, doux, agréable comme le miel. >» Et nous savons que Plotin embrassait les amis qu’il rencontrait.

Sympathique, il le reste malgré les siècles qui n’ont pas su diminuer l'attrait de ses œuvres. Et s’il étonne, s’il est pour ceux qui le lisent une énigme, n'est-ce pas à cause de cette opposition qui existe entre son intelligence déliée et la négation de toute activité vivante, telle qu’il paraît chez lui que l'intelligence est destinée à détruire l’homme ?

* Revue de Médecine, 10 mars 1907 : La Psychologie des tuberculeux de Laïignel-Lavastine. :

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