‹ Plotin au point de vue médical et psychologiqueChapitre 11 sur 16 · DD ES · texte numérisé non relu

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même mot pour exprimer cette affection et le goût qu’elles éprouvaient à l’égard de la philosophie. Impossible de préciser davantage les liens qui les unissaient, mais nous savons qu'il vivait dans une atmosphère féminine. Et ces présences féminines auprès de ce philosophe qui semble avoir eu la sexualité en horreur, si on en juge d’après les Ennéades, offre un intéressant contraste avec l'attitude mâle de Socrate qui accorde à la sexualité un entier droit de cité, mais qui «exclue les femmes de hauts pensers.

Remarquons toutefois que le cercle de Plotin est étroit et qu’il ne comporte que des enfants et des disciples dont il est le maître incontesté. Porphyre raconte une anecdote fort suggestive : « Origène, un jour, vint à une réunion. Plotin rougit violemment et voulut se lever. Prié par Origène de parler, il dit qu'on n’en avait plus envie quand, en parlant, on :savait que c'était à des personnes ‘qui connaissaient ce qu’on veut dire. Il continua un peu la discussion, puis il partit. >» Pourquoi? sans doute parce que, devant cet homme connu, il éprouve une impression d’infériorité insupportablement contraire à la certitude qu’il a de sa valeur; probablement aussi parce que Origène avait été son compagnon, aux cours d’Ammorius, à Alexandrie; il est un témoin de ce temps que Plotin a fui, dont il s’est difficilement émancipé au cours d’une crise morale définitive. En tous cas, Origène était un des pairs de Plotin. Il eut été intéressant

() Vie de Plotin 14.

pour l’un et pour l’autre qu'ils confrontassent leur évolution, Plotin se récuse, il quitte la salle. Il aime ses disciples et ses pupilles, et il cherche, avec un lucide acharnement, à écarter d'eux toute influence étrangère. Il méprise les inconnus qui fréquentent à ses cours. Il n’accepte pas une discussion d’égal à égal. Plotin craint la critique et jusqu’à l’ombre de critique que comporte un échange de vue.

Dans sa pensée philosophique, il est des points où Plotin témoigne d’une sagesse pratique, c’est-à-dire, une intelligence qui accepte les faits qu’elle rencontre et qui Sy, adapte.

C’est quand il examine objectivement le monde, et quand il défend contre les gnostiques le naturalisme Hellénique. Certes, cette partie de sa pensée peut entrer dans l’ensemble de sa doctrine. Mais elle a un autre accent. Plotin, pour la traiter, se met sur un plan d'assurance paisible qui est exceptionnel dans les Ennéades. Si on y trouve un parti-pris, venu de l'hostilité qu’il éprouvait à l’égard des destructeurs du bel équilibre grec, il n'empêche que ce parti pris semble moins violent, moins dominateur, moins chargé de potentiel affectif que celui qui poussait Plotin hors du monde. Ce n’est pas le Plotin de l’évasion qui parle.

Tel est un aspect de ce maître étonnant : un homme, à la vérité, étroit, mais séduisant, doué de qualités qui inspirent l’affection et le dévouement, qui aime et recherche la compagnie de ses amis, qui se préoccupe des faibles.et des abandonnés, un être sociable

et humain.

Regardons plus complètement. Le tableau change, comme à vue, si bien qu’il est difficile de trouver une relation entre l’homme que nous venons de considé- 1er et celui qui nous apparaît, anxieux de fuir, avide de disparaître et de s’évanouir, totalement et volontairement séparé du monde.

I1 semble qu’en cet esprit, naguère si accueillant, se soit installée une garde sévère qui refoule tout un ordre de représentation. Délibérément, les impressions heureuses de la vie sont rejetées, voire niées.

Le sage ne doit pas posséder la puissance de la beauté, de la force ou de la richesses: « Si elle vient à lui, il la diminue, car c’est lui-même qu'il chérit. Par sa négligence volontaire, il amoindrira et il laissera flétrir les richesses de son corps. Il abandonnera les pouvoirs. » (I 4-4).

Il ne s’attardera pas au spectacle des choses, car « les volumes et les grandeurs ne sont pas les premières choses. Au contaire, ces grossièretés sont les dernières des choses et ce sont les sens qui croient à leur existence réelle (V 1-5).

Il ne cherchera pas les joies d’un corps sain : « Tout en veillant sur sa santé, le sage ne voudra pas être tout à fait ignorant des douleurs et, si elles ne viennent pas d’elles-mêmes, il voudra les expérimenter dès sa jeunesse (I 4-14).

Il supprimera « les choses dont on sépare son âme afin que, à l’abri des vapeurs épaisses de la gourmandise et des excès de nourriture, son corps, sans être

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décharné, soit frêle et que l’âme puisse ainsi le conduire en paix (III 6-5).

Chacune des joies vivantes, si elle vient à passer dans le courant de sa pensée, est amoindrie et ca- Ilomniée.

Lui-même, en face de la vie réagit par la fuite. A 28 ans, à la suite d’on ne sait quelles expériences, peutêtre après les premières manifestations de sa maladie, il se jette passionnément dans la philosophie, laissant ses occupations passées sans espoir de retour.

À 38 ans, il abandonne inopinément son maitre Ammonius et Alexandrie pour suivre l’armée de Ga- Ben. Il fuit plutôt qu’il ne part en voyage, car il ne rentrera jamais en son pays. Quand, chassé par l’insurrection du camp, il aurait pu chercher en cette ville une retraite facile, parvenu à Antioche, ce n’est pas vers Alexandrie qu’il se dirige, il fuit jusqu’à Rome. Dernière étape matérielle, mais il poursuit son évasion en un monde surnaturel, factice, qu’il reconstruit avec les débris du monde réel qu’il condamne, ce « là-bas » qui revient sans cesse dans les Ennéades, comme un appel nostalgique.

Platon avait déjà écrit que l’âme doit fuir de ce monde. Mais les mêmes mots dans la bouche de Plotin, par l'effet des répétitions, par les nuances du contexte, prennent un sens presque panique.

Et la fuite qu’il effectue lui apparaît l'idéal du sage. À son ami et disciple Rogatianus qu’il propose en exemple à tous les philosophes, il adresse des félicilations répétées parce qu’au moment de se rendre au

tribunal et alors que ses licteurs l’attendaient, il refusa d’y aller, renonçant à ses fonctions de prêteur, délaissant jusqu’à sa maison, préférant dorénavant vivre et dormir chez des amis. Cette démission devant la vie satisfait Plotin et tout son enseignement y conduit. Il manifeste à l’endroït de l’action une animosité. entêtée parce qu’elle insère exactement lhomme dans la vie, parce qu’elle est la pierre de: touche véritable, parce que la volonté de Plotin est de désinsérer l’homme du monde dont, bon gré, mal gré, il est partie.

« L'action n’a pas d’autres fins que la contemplation. Ce que Fhomme ne peut saisir directement, il 1ôde autour en cherchant à s’en saisir >» (III 8-6).

« Quand ils sont trop faibles pour contempler, les hommes se livrent à cette ombre de la contemplation et de la raison : l’action » (III 8-4).

« L’âme est obligée à agir à cause de ce corps qui, pris parmi les autres, exige une attention constante » (IV 3-7). à

Il faut autant que possible fuir l’action, cette distraction, cette dispersion, et rester en soi car « le sage réfléchit, ce qu’il enseigne aux autres vient de lui : son regard est sur lui. Il tend vers l’Un, vers la sérénité, loin des choses du dehors. Il est tourné vers luimême : tout est en lui » (III 8-4). ‘

En présence de lamour, cet obstacle invincible à toutes les doctrines trop spiritualistes, Plotin choisit une position mitoyenne. Il Paccepte comme une faiblesse des hommes. Il l’interdit au sage : « A ceux

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“qui désirent engendrer, la beauté d’ici-bas suffit. Car ils n’ont pas présent à l’esprit l’archétype des choses qui est pourtant leur cause et la cause de l’amour. Si le souvenir de cet archétype les force à revenir des choses, elles ne sont plus aimées que comme des images. Ceux qui ne se le rappellent pas et qui ne connaissent pas réellement leur passion croient que l’image est la vérité. S’ils sont tempérants cette accoutumance à la beauté d’ici-bas n’est pas coupable. La chute dans les plaisirs sexuels est la faute. Celui qui n’a pas le désir d’engendrer est bien plus satisfait par la beauté (IT 5-7).

Qu’y a-t-il de commun entre ces conceptions et l'amour des hommes? Exactement rien. Mais, Plotin a choisi la manière de voir qui s’accommodait à son besoin d’indépendance spirituelle.

Sans cesse il revient sur cette idée que la fuite de ce monde est le seul chemin du bonheur. Il Y insiste, il presse ses disciples de s’y engager. Ë

« Il faut que l’âme oublie volontiers ce qui lui vient c’en bas. peu de choses d’ici-bas conviennent à une vie élevée. » (EV 3-32).

« I faut fuir en haut, ne pas suivre dans le sensible les images sensibles, ne pas être entraîné dans la vie végétative par le désir d’engendrer ou par la convoitise des repas. Maïs il faut aller vers l’intelligible, vers l'intelligence, vers le divin. » (III 4-2).

« Il faut fuir d’ici-bas, nous séparer de ce qui s’est ajouté à nous, ne pas être ce corps animé où le maître est surtout le corps qui a pris une trace d'âme. » (II 3-9).

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Et cet impératif brutal qui conclut une discussion où rien ne le pressentait : « Mais, comment cela peut-il être? Retranche tout. » (V 3-17).

On prolongerait indéfiniment les citations si on voulait souligner cette idée de fuite dans les Ennéades. Elle est partout. Que ce soit les problèmes. classiques de la situation des intelligibles, hors ou en Pintelligence, celui du temps, celui de la mémoire ou tel ou tel, Plotin prend toujours la solution qui rétrécit la part du corps et qui laisse libre les voies de son évasion loin du monde. Plotin a horreur, on dirait presque qu’il a peur de tout ce qui touche à la réalité des faits.

Pour obtenir en ces conditions restreintes une sécu-rité intellectuelle et morale, il est indispensable qu’on élimine de la conscience une quantité d’états contradictoires. Plotin y pourvoit. Il fait de ces éliminations une nécessité intellectuelle. Il possède une trop fine expérience de la vie psychologique pour n’avoir pas noté que l’âme ne prend conscience que de ce qui lémeut tout entière. Il sait que « le souvenir, même des meilleures choses, n’est pas très bon >» parce qu’il ne nous souvient pas toujours qu’il nous souvient et, le souvenir, essentiellement étranger, mais devenu par le fait un élément de la personnalité, risque de faire déchoir l’âme. » Aussi, tel celui qui attend une voix qu'il désire, s’écarte des autres voix et éveille son ouie pour ce son, le meilleur de tous, jusqu’à ce qu’il soit venu, tel faut-il que le sage laisse les auditions sensibles autant qu’il est possible et garde les puis-

sances réceptives de son âme pures et prêtes pour les murmures d'en haut (IV 44 et V 1-12).

Plotin récuse intentionnellement certains témoignages, il juge sans connaître entièrement la cause et sans vouloir la connaître. C’est parce que sa décision est déjà prise. Son but est parfaitement connu de lui; il fuit en un monde idéal qu’il possède déjà grâce à une expérience mystique.

C’est la seconde note dominante du tempérament de Plotin, la première étant sa volonté irrationnelle de s'évader. « Souvent, écrit-il, m’éveillant en moimême du sommeil de mon corps, m’écartant de tout et rentrant en moi, je vois une beauté admirable incomparablement. Je sens que j’ai une destinée meilleure, j’expérimente une vie parfaite en moi-même, je parviens jusqu’au divin, je m'installe en lui et, parvenu à cette activité, je suis au delà des intelligibles. Et, quand, après cette situation divine, je reviens de l’intelligence dans la discussion, je ne sais plus comment j’ai pu descendre, comme je redescend, comment mon âme, un jour, a pu venir à l’intérieur d’un corps étant en elle-même ce qu’elle m’est apparu alors qu’elle est dans un corps. >» (IV 8-1). Plotin voit et sent un monde supérieur, fait de beauté, d’ordre et de tranquillité, le lieu de la vie « impassible et sans larme des Dieux. » C’est là le terme et le motif de sa fuite. Il fuit parce qu’il est dans sa nature de fuir, mais aussi parce que son expérience mystique lui révèle un objet. Il serait bien difficile d’ailleurs de discerner ce qui est principal de la vision du but ou de

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la tendance fugitive. Nous croyons qu’elles existent toutes les deux indépendamment et simultanément.

Plotin, qui a déjà abandonné le monde et ses beautés, le corps et ses avantages, exige encore que le sacrifice soit consommé par une démission totale de la personnalité. IF remarque que « penser n’est la première chose ni par l'être, ni par la dignité » que c’est au contraire « une action de second rang puisqu’elle vient après le bien et dès sa conception se meut vers lui. >» (V 6-6). Il remarque encore que la conscience, loin d’être un avantage, est un défaut et le signe d’un défaut, car on n’a conscience que de FPanormal, que de la maladie; Ja santé n’éveille pas décho (V 8-113). I y a même grand danger que la conscience n’amoindrisse les actes qu’elle accompagne (I 4-11).

Dans la grande Paix de lUn, l’homme perd tout ce qui le constitue et jusqu’à la pensée et à la conscience. C’est alors seulement qu’il atteint l’épuration totale, qu’il est absolument évadé et heureux.

« Plotin nous feme les paupières, nous prend par la main et nous conduit derrière le voile, au-delà du langage, au-delà du temps, au-delà de toute approbation et de tout contrôle. C’est à bon droit que l’âme alors s’affole, qu’elle redoute de n’avoir plus que le néant devant elle: (Le Femps et l’Eternité chez Plotin et St Augustin, 90). Et l'exemple de sa vie est-il si rassurant que le dit Pauteur de ces lignes? Nous ne le pensons pas. Peut-être au contraire cette discordance ajoutet-elle une inquiétude par évident déséquilibre qu’elle traduit.

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Bref, à regarder du dehors et sans prétendre à autre chose, nous trouvons dans le psychisme de Plotin trois éléments primordiaux.

1. À l’égard du groupe fermé de ses disciples et pupilles, une attitude humaine, sage et intelligente.

2. À l’égard du monde, des hommes, de tout ce qui y touche ou en dépend, voire même à l'égard de l'amitié — car le sage est ami avec modération et p’aime au fond que soi-même — une attitude restreinte, craintive et fuyante; un ensemble complexe où se mêle le mépris d’un être supérieur pour des êtres et des choses inférieures et la crainte d’un être blessé et désespéré.

3. Une attitude nettement mystique qui apporte au raisonnement la sécurité personnelle de l’expérience et qui en dirige la progression.

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