‹ Plume et pinceau: e?tudes de litte?rature & d'artChapitre 10 sur 40 · Tcux vol. in-8o, à la librairie Calmaon Léw · texte numérisé non relu

Tcux vol. in-8o, à la librairie Calmaon Léw

d*en haut ou d'en bas. Le vers est tellement la langue propre de ce puissant interprète de la pensée humaine en présence des plus impénétrables mystères, qu'on est tenté de se demander parfois s'il n'est pas lui-môme l'artiste merveilleux, l'architecte incomparable qui forgeait les foudres de Jupiter et bâtissait le palais du soleil. Il tente comme Prométhée dé voler leur secret aux dieux ou plutôt aux éléments, et il assouplit la poésie comme un fer chaud, aux plus charmants ou aux plus gigantesques caprices d'une volonté cyclepéenne. Il est lui-même le Titan fait poëte, et il Mi rendre aux vers ce mugissement harmonieux et sonore qui est celui de la mer et des grands bois de pins.

Rien n'exprime mieux cette harmonie effrayante et lugubre par intermittences, qui était bien dans la pensée du poëte quand il a composé la Légende des siècles, que ces trois vers, tirés de la Vision d'oU est sorti œ livre:

Ressemblant à la phrase interrompue et sombre Que Toùragan, ce bègue errant sur les sommets, Recommence toiiyours sans rachever jamais ;

OU encore que ce vers :

L*arbre était sous le vent comme un luth sous Tarchet»

dans la pièce intitulée le Titan, et où il est si facile de reconncdtre le poëte.

PÉTRAROIE ET VICTOR HL'«tU 101

Mais où Use reconnaît sûrement et se retrouve tout entier, c'est dans œ burerrave indompté, Welf, coiUUan cTOsbor. Félibres de mon pays.

réjouissez-vous, car vous avez trouvé un maître qui est venu habiter parmi vous :

Je suis roi d'Arle aux verts coteaux.

Et j'ai pour fiefs Orange et Saint-Paul-Trois-Châteaux.

Le vieux Welf reste insensible aux présents du roi, du pape et de Tempereur, et ne veut pas descendre de sa montagne aiide et escarpée, jusqu a ce qu'il se laisse prendre et garrotter aux pièges de la charité. Le poète, s'adressant à lui, quand il le voit vaincu, lui crie alors dans une sorte d'Epitaphe sublime, à laquelle on ne saurait se méprendre :

Tu fus grand, c'est pourquoi l'on t'outrage. Sois triste.

Et pardonne. La foule ingrate et vaine existe.

Elle li>Te quiconque est par le sort livré.

Et raille d'autant plus qu'elle a plus admiré.

Que ton souvenir reste à la sombre vallée, «

Qu*on entende pleurer la source inconsolée.

Que l'bumble oiseau t'appelle et te mêle à son chant,

Et que le grand œil bleu des biches te cherchant

Se mouille, et soit rempli de lueurs effarées.

Si la mer prononçait des noms dans ses marées,

O vieillard, ce serait des noms comme le tien.

Tu fus rami, l'appui, le tuteur, le soutien,

En haut, de Tarbre immense, en bas, du frêle arbuste ;

Un jour les voyageurs sur ton rocher robuste

Monteront, et, penchés, tâcheront de te voir.

Vaincu superbe, au fond du précipice noir.

Et leurs yeux chercheront ton fantôme sublime Sous rentre-croisement des branches dans Tablme.

On n^entre pas, on le pense bien, dans une telle lecture sans préparation, et Ton reste tout d'abord un peu étonné sur le seuil. Nous ne sommes pas tous les jours habitué à coudoyer des montagnes et à nous mesurer avec Tunivers à chaque pas. Tout lecteur profane est un peu en présence de ces hauteurs vertigineuses comme ce Parisien jeté en face d'une nature gigantesque qui ne lui dit rien tout d'abord ou lui fait l'effet du chaos. Tel le paysage de la fontaine de Vaucluse, dont nous parlions tout à Theure. Il faut qu'on s'habitue au spectacle avant d'en comprendre la portée. Les monuments de Nimes et d'Arles ne parlent pas non plus aux yeux qui en ignorent la valeur ; il y faut une certaine éducation préparatoire, qui prédispose à l'admiration. Nous croyons qu'il en est ainsi de tout ce qui nous arrache à nos coutumes journalières et pédestres. La crainte de tomber des nues fait surtout que nous n'aimons pas à y suivre le poëte. Nous avons tant d'intérêts qui nous retiennent à terre 1 Craignons plutôt à un moment de ne pouvoir plus nous élever et de trop descendre.

Nous sommes un pays désemparé qui flotte,

Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote....

Et c'est pour cela que nous nous raccrochons à

la poésie comme à une épavo de notre naufrage, quand nous la trouvons sur notre chemin grande et belle, nonobstant les aspérités qui sont la marque de ce génie, comme le limon qui roule avec les blocs qui s'entrechoquent et se pulvérisent dans son parcours tumultueux sont les marques d'un fleuve grand et fertile.

Nous n'avons rendu qu'imparfaitement l'impression que nous causent toutes ces époques célestes et terrestres, ces combats de dieux et de héros. Une conversation sublime et mystique suit de près la bataille dans le cimetière d'Eylau (où le poëte immortalise le souvenir d'un oncle), et termine ce livre. C'est un hymne étrange dans lequel on entend tour à tour l'ilorame, la Terre, Saturne, le Soleil, Sirius, Aldebaran, Arcturus, la Comète^ Septentrion « le chandelier à sept branches du pôle », le Zodiaque, la Voie lactée « splendidc forêt des constellations», les Nébuleuses, l'Infini, Dieu enfin. Il a le dernier mot du livre. C'est la religion du poêle. Nous n'aurions garde d'y contredire, du moment que la politique est étrangère à l'affaire et qu'il n'est pas question ici d'une religion d'État.

Nous nous apercevons, en nous relisant, que nous n'avons pas nommé une seule fois le poëte. C'est la meilleure marque de déférence et de respect que nous ayons pu lui donner et qui s'est produite ici bien inconsciemment. Nous ne sommes pas familiarisé avec Olympio, ayant toujours

lOi PLUME ET PINCEAU

vécu à mi-côte, dans des régions de beaucoup inférieures, mais plus sereines et plus pacifiques. Où n'a pas toujours un aigle pour vous transporter au plus haut des cieux, et Ton n'irait pas habituellement de soi-même sans cette aile protectrice et toute-puissante qui vous y enlève, comme le passereau de la fable. On est tout étonné ensuite d'avoir pu envisaget en face et de si près r Abîme.

6 mars 1877.

LES OUVRIERS EUROPEENS K — LA POLYGAMIE EN ORIENT ET CHEZ LES JUIFS D'ALGÉRIE, ETC.

Nous abordons un sujet plein de difficultés, non que le livre de M. Le Play ne soit excessivement clair et méthodique, mais il est armé d'une science exacte et précise qui nous fait malheureusement défaut. Nous ne pouvons donc que suivre pas à pas notre excellent guide à la recherche des solutions les plus importantes du monde moderne, et que rien ne prime. La littérature et la science elle-même ne sont rien, quand elles ne s'intéressent pas au comment de rhumanité. Le mot est de Diderot, comme on sait, et c'est un des signes précurseurs de la Révolution française que d'avoir mis un jour le comment avant le pourqtwi. La science positive d'Auguste Comte s'est trouvée fondée dans cette indifférence pour la recherche des causes qui,

i. Un vol. in-8, chez Dcntu, au Palais-Royal.

sans les nier, les met à un rang tellement secondaire, qu'elles sont comme si elles n'existaient pas. Proudhon écrivait un jour : « Je ne fais pas de rérudition, mais j'étudie des problèmes sociaux de mon temps et pour Futilité du plus grand nombre... » Si ce n'est pas le texte exact, c'est l'esprit d'une de ses lettres que nous avons retenu. Je ne sais pourquoi, moi profane et complètement étranger à ces matières qui constituent la science par excellence de nos jours, je me permets de trouver du rapport entre un écrivain éminemment conservateur tel que M. Le Play et ces lettrés qui « visent à renverser l'ordre traditionnel des sociétés *. » Il me semble que M. Le Play, en se proposant comme il le fait, dès les premières lignes de son livre, la « possession du bien-être, » imite un peu ceux qu'il réfute, sauf qu'il vise au même but par d)autres voies et moyens. Mais l'auteur de ces admirables tableaux de statistique, qui font revivre pour nous dans ce volume les populations ouvrières des confins de la Sibérie, a beau se défendre de participation révolutionnaire à notre Occident et à notre monde moderne, — il a beau renier dans son Introduction et dans son Epilogue (comme le ferait un partisan tout à fait déclaré de l'ancien régime) la grande date de 1789, — il en reste frappé malgré lui dans ses préoccupations sociales du monde présent.

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