‹ Plume et pinceau: e?tudes de litte?rature & d'artChapitre 12 sur 40 · Inlroduclion, p. XXVL · texte numérisé non relu

Inlroduclion, p. XXVL

depuis, d'un génie tout moderne (ajouterons-nous) qui a su embrasser, diviser et distribuer en la coordonnant toute Toeuvre de la civilisation. »

Que deviennent en face des faits les théories et les systèmes?

Gomme certains esprits qui ont trop vécu dans le passé ou dans un monde étranger au nôtre, réminent auteur des Ouvriers européens a peutêtre gardé, plus qu'il ne pense, la nostalgie des pays qu'il a habités pendant si longtemps ; il a été frappé à sa manière de la poésie des lieux, et ses regrets s'expriment d'une feçon tout à fait appropriée à ses aptitudes scientifiques. Écrivain, métallurgiste et savant, il a longtemps exploré les mines des monts Ourals, il a vécu de la vie patriarcale de ces contrées. Il y voit des conditions de bonheur inconnues à notre Occident, trop accidenté et bouleversé par un état de révolution en permanence, et il s'ingénie à nous présenter ces populations paisibles et pastorales des extrémités de l'Europe comme des modèles d'une vie heureuse et parfaitement calme. C'est un retour vers l'âge d'or qu'il est intéressant d'étudier sur nature, mais qu'il nous paraît bien difficile de mettre en pratique.

Nous pourrions ainsi nommer plus d'un historien, homme de conscience et de talent, en qui

Fesprit du passé combat aussi l'esprit moderne, qui voudrait les combiner tous les deux, mais dont la haute raison admet, comme celle de M. Le Play, Tesprit de discussion et de tolérance. C'est r inconvénient de ces fortes et absorbantes cultures prises à doses continues, dont M. Le Play a proclamé, comme nous Pavons dit, le néant : quand on a trop vécu dans un milieu intellectuel qui vous a été sympathique et favorable, on le voit partout par la suite ; on voudrait l'approprier aux besoins présents et nouveaux de circonstances qui n'y sont plus propres, et en dépit même des changements sans retour qui se sont opérés. — On ne se sépare pas ainsi volontiers, à chaque changement de port, du viatique qu'on s'est assimilé pendant de longues années ; on le porte avec soi à travers les cataclysmes et les révolutions ; il vous revient sans cesse, même quand on croit avoir du nouveau et de l'étonnant à présenter ; on est toujours tenté de l'appliquer à ce qui se passe.

L'utopie de M. Le Play et un peu aussi sa panacée universelle est l'Orient. Nous en retenons naturellement ce qui est le plus conforme à nos vues :

« Il est une coutume sur laquelle s'accordent en Orient les

chrétiens et les musulmans : c'est que les populations ouvrières ne doivent jamais payer un loyer pour leur maison. Dans l'opinion commune, le pauvre doit jouir gratuitement du lieu qu'il habite, comme de Tair qu'il respire. »

Il faut bien rire un peu. Ceci nous rappelle un mot très-spirituei de Charles Monselet pendant la Commune. Nous le rencontrâmes un matin au Palais-Royal, dont les boutiques étaient fermées; on sentait partout Tabandon et le désert. Il était à peu près l'heure du déjeuner. Monselet marchait souriant, gardant toute sa philosophie au milieu de ces événements graves ; il avait même son ruban rouge à la boutonnière : « Eh bien ! » nous dit-il, « la Commune vient d'abolir les loyers, et nous ne céderons pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. »

Mais M. Le Play ne base pas seulement l'extinction du paupérisme sur l'abolition des propriétaires et des portiers. Il y faut encore, comme première condition, la crainte de Dieu, la soumission aux dix commandements du Décalogue qui est professée naïvement dans le désert par ces pasteurs nomades, si voisins du temps d'Abraham et du berceau présumé du monde, qui a eu bien d'autres berceaux (car l'homme est né probablement en plus d'un endroit), et enfin, comme conséquence de ces mœurs antiques et pastorales, observées encore en iSbo, l'institution universelle de la famille patriarcale.

Une des principales conditions de paix et de tranquillité chez ces peuples nomades est la jouissance gratuite du terrain et de ses produits dans les steppes qu'on leur abandonne. Ces steppes qui constituent la majeure partie de la Russie méridionale, de FAsie orientale et de TAsie centrale, sont encore plus considérables et mieux situées que celles de l'Afrique et même que les fameuses prairies de TAmérique du Nord. Un jeune ménage doté par ses parents de tentes, de chariots et d'un troupeau est toujours assuré de trouver sur Tune de ces steppes inoccupées tous les moyens de subsistance. Le déménagement est bientôt fait. Quand l'herbe commence à manquer, on va planter la tente ailleurs. L'habitation n'est elle-même quelquefois qu'un chariot, couvert d'un feutre. Telle la Maison du Berger^ dédiée à Eva, dans Alfred de Vigny.

C'est un véhicule plus poétique que commode.

Un vers du poète s'applique parfaitement aux steppes, quand il décrit d'avance les joies du voyage, assis au seuil de la maison roulante :

Les longs pays muets longuement s'étendront.

M. Le Play donne de ces steppes une descrip-

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lion imagée, qui fait pâlir toute comparaison avec la Camargue et nos maigres garrigues :

* Les cours d'ecu y sont rares, presque toujours encaisses au fond de ravins étroits ; le soi et le ciimat ne comportent guère la croissance des arbres ; ces régions sont exposées sans défense aux agents météorologiques et sont difficilement habitables durant les sécheresses de l'été et les froids de l'hiver. Les nomades qui les parcourent incessamment doivent donc momentanément se retirer dans quelques districts mieux abrités que les autres, et surtout près des montagnes qui y confinent çà et là. En revanche, il s'y développe au printemps une luxuriante végétation de plantes herbacées appartenant aux genres poa, phleiim, bronius, stipa^ holcus, festuca, avena, veronica, salvia, lepidiiim, trifoliitm, melitotus, medicago, vicia, ervurit , astragalus, etc. Au mois de juin, lorsque le vent agite ces grandes herbes, oii les chevaux, les bœufs, les chameaux eux-mêmes sont à demi plongés, la steppe ressemble à un océan de fleurs et de verdure. Cette comparaison, qui se trouve depuis des siècles dans la poésie de ces peuples, se présente tout d'abord à la pensée du voyageur. La vue des steppes asiatiques en cette saison est un des plus grands spectacles naturels dont il soit donné à l'homme de jouir. »

M. Le Play donne ensuite le tableau de plusieurs familles qui vivent ainsi patriarcalement dans les steppes. C'est ce qu'il nomme des monographies et ce qu'il est le plus curieux d'étudier dans son livre. On y s\^rprend, comme il l'a fait lui-même, la vie sur place ; il relève avec soin

chaque détail qui peut le mieux exprimer Tidée d'un peuple ou d'une tribu ; il y apporte la même précision qu'un interne des hôpitaux qui inscrit les moindres phases d'un cas de pathologie confié à sa garde. C'est ce que M. Le Play a appelé photographier des types d'ouvriers et de familles; et c'est en cela que son livre est indispensable à tous ceux qui s'occupent des questions sociales. Il commence par la description exacte ; ses théories, qu'on les accepte ou non, sont basées sur des faits. On est forcé de conclure avec lui que les pasteurs du désert et les peuples nomades sont plus heureux que les habitants des villes.

On peut admettre encore qu'un peuple convaincu du Décalogue et qui l'observe strictement à la lettre lui doit en partie ce bonheur. Le Décalogue, certes, ne donne que de sages conseils ; mais comment est-il si impuissant dans notre Occident, où il n'est pourtant pas inconnu ? Recommandez donc à M. de Bismarck d'observer les septième et huitième commandements ? Commençons par les pratiquer nous-mêmes quand nous serons de nouveau les plus forts, afin de ne pas donner l'exemple et le prétexte aux autres de les violer une autre fois.

Un voyage en Orient, chez ces peuples restés primitifs, explique vraiment certaines paroles de l'Évangile et particulièrement celles qui recommandent de ne songer d'avance ni aux vêtements

ni à la nourriture. La terre et le climat y pourvoient chez ces peuples encore enfants.

Ce qu'on comprend mieux aussi, c'est la polygamie, à laquelle M. Le Play consacre un long chapitre de haute et sévère moralité, qui explique plutôt qu'il ne condamne la Loi du prophète sur ce point. Chez les nations frivoles et corrompues on est porté à juger légèrement ce qui se traite sérieusement ailleurs. C'est comme, le divorce, qui est l'indice d'une moralité certaine et réfléchie parmi les nations protestantes. Chez les Orientaux, un chef de famille prend plusieurs femmes, parce qu'il en a besoin pour les travaux de son ménage.

« La domesticité féminine étant inconnue chez les paysans, les femmes ne peuvent avoir pour aides que des esclaves ou des parentes vivant dans la méooe communauté.... Les parentes peuvent faire défaut; plus souvent encore Toccasion manque pour acheter des femmes esclaves. Celles-ci, d'ailleurs, deviennent le plus souvent concubines du chef de la famille où elles sont introduites , et rivales de la première femme, qui n'a ainsi aucune raison de les préférer à d'autres femmes légitimes. On conçoit que, -dans ces circonstances, une femme conseille son mari de contracter un nouveau mariage, surtout si on réfléchit que déjà elle commence à vieillir et qu'elle est absorbée par les devoirs de la maternité. Du reste, les cas où une seule femme ne peut suffire aux travaux du ménage sont assez rares ; ils ne s6

présentent guère que chez les paysans les plus riches, qui tiennent à honneur de recevoir beaucoup d'étrangers comme hôtes de leur maison. A ce point de vue, on peut dire (jue, si la polygamie suppose toujours la richesse, il arrive aussi chez les paysans que la richesse entraîne presque nécessairement la polygamie. »

C'est le cas de celte famille de Bousrah (un village sur la lisière même du grand désert de Syrie) que cite M. Le Play. Cette famille, véritablement patriarcale, avec tous les devoirs et les charges qu'entraînent les conditions de cette qualité en Orient, se compose de trente-deux personnes, dont la nomenclature est donnée tout au long (page 310). Le Cheikh Mohammed, chef de la famille, a trois femmes dont la seconde, Ouatha Bente Kmedad, est dite ferame de fantaisie. Voici l'explication que donne M. Le Play de ces trois mariages :

€ Le Cheikh Mohammed s'est marié pour la première fois à dix-sept ans, avec une femme du môme «nge, dont il a eu sept enfants; il n'occupait pas alors la première place dans la communauté, son père d'abord, puis son frère aîné Daoud, ayant été avant lui Cheikhs du village et chefs de la famille. Quand Mohammed fut substitué à son frère en cette double qualité, sa femme Sarah devint par cela môme maîtresse de la maison ; les jeunes frères de son mari n'étant pas encore mariés, elle resta seule avec l'esclave Bahérié pour pourvoir aux travaux de ménage, dont elle partageait auparavant la charge avec ses deux belles-sœurs, femmes de Daoud. Sa tâche se trouva ainsi tellement accrue qu'elle ne pouvait l'accomplir et donner en môme temps à ses jeunes enfants les soins dont ils avaient besoin ; elle demanda alors à son

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mari de lui donner une compagne pour l'aider dans ses travaux, et ce fut pour répondre à cette invitation que Mohammed épousa Ouatha, sa seconde femme. Il demeura ensuite pendant plusieurs années sans songer à un nouveau mariage ; mais, il y a deux ans, à la suite d'une querelle des habitants de Bousrah avec une tribu de Bédouins, il se décida, pour sceller la réconciliation, à épouser une des filles du Cheikh de cette tribu, Salkah la Bédouine. Cette dernière alliance a donc été évidemment contractée dans un but politique ; tout porte môme à croire que, sans les circonstances qui l'ont amenée, Mohammed se serait contenté de ses deux premières femmes, car il parle avec un certain regret des dépenses qu'il a fallu faire pour ces mariages successifs. »

Il faut bien, du reste, que la polygamie soit dans les mœurs et la Loi de Mahomet, puisque rien n'a pu encore Textirper non-seulement des Musulmans, mais même des Juifs indigènes, soumis à la loi française en Algérie par un décret promulgué par le gouvernement de la Défen.se nationale à Tours, le 24 octobre 1870. Un de ces Juifs, si Ton s'en souvient, nommé Sasportès, passait, en 187o, devant la cour d'assises d'Oran, pour avoir contracté un second mariage, sa première femme étant encore vivante.

« Notre loi (la loi mosaïque), » dit l'accusé devant le tribunal, « autorise la polygamie, et c'est la violer que de ne pas prendre une seconde femme quand, après dix ans de mariage, la première ne vous a pas donné d'héritier.... La loi

française, » ajoutait-il en réponse à une observation deraccusation, « ne peut pas changer ma loi religieuse. Je soutiens qu'on n'est pas un bon israélite quand on ne pratique pas tous les préceptes de notre loi. >»

Je cite les paroles mêmes empruntées à un compte rendu des tribunaux du temps. Allez donc extirper de telles racines du cerveau d'un vieil enfant du désert !

Le jury admit que le législateur peut accorder la naturalisation, mais qu'il ne saurait l'imposer, surtout à des individus obéissant à une loi religieuse en dissidence avec le nouveau statut.

En conséquence, le juif Sasportès fut acquitté.

27 mars 1877.

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