I. Un volume in-8<», chez Pion
cellënt livre qui a servi de sujet à cette chronique, n y avait, dans l'opposition, des partisans de la Sainte-Alliance en pure haine du 2 Décembre ; ce parti renfermait tout ce que l'empire avait fait de mécontents, des doctrinaires et des libéraux de parade et de tous les bords réactioimaires et rétrogrades par essence, dont les représentants illustres se sont montrés de nos jours les plus acharnés ennemis de la République, quand une révolution, dont ils ont profité les premiers, les a ramenés au pouvoir.
En nous reportant aujourd'hui froidement aux temps dont nous parlons, c'est-à-dire à 1 8o4 et à 1859, il nous est impossible de partager ces haines et ces colères, épousées pourtant un moment par quelques républicains, et contre lesquelles protesta Barbés dans une belle lettre qui lui valut ce qu'il ne demandait pas, — sa grâce.
Bouder la Patrie, à cause du porte-drapeau, dans les luttes où elle verse son sang, c'est faire preuve de sophiste encore plus que de bon citoyen. De telles aberrations menaient un jour le général Lamoricière à échanger une carrière glorieuse (nonobstant quelques peccadilles bien romaines toutefois) contre une brigade de soldats du pape.
Les bonapartistes n'ont pas agi autrement , du reste, quand ils ont, pendant l'invasion dernière, enrayé le mouvement patriotique par des capitulations successives, montrant ainsi qu'ils met-
talent le salut du régime bien au-dessus de celui du pays. C'est contre de tels sentiments que nous nous élevons, en disant que nous, dont le vote n'avait contribué en rien à la guerre fatale de 1870, nous aurions payé encore de quelques années d'empire le maintien intégral du territoire national, au risque même des persécutions que le moindre triomphe militaire aurait pu attirer sur la tête des républicains.
Il nous semble qu'en pensant ainsi, nous sommes dans une ligne de saine politique, celle du moins que nous tenons de l'enseignement de nos pères et qui ne remonte pas au delà de la Révolution. Nous nous sentons patriote et même un peu jacobin, si l'on veut. Nous mettons le salut et l'honneur de la patrie avant toute autre considération.
Nous entendons aujourd'hui prêcher le désintéressement de la France dans la question d'Orient ; nous déplorons que la France puisse avoir d'elle-même cette opinion qu elle se croie désintéressée dans des événements aussi graves. Elle sera entraînée comme les autres dans le tourbillon. Une mappemonde ne tourne pas sans que tous les points qui la composent tournent à la fois. Qu'on agisse diplomatiquement, si Ton ne
LK COMTE DE CAVOUK lit
se suppose pas en mesure d'agir autrement, mais qu'on ne se croie pas étranger à une question qui intéresse à un si haut degré toute TEurope. On le verra bien, ou plutôt n'attendons pas que trois ou quatre vautours se partagent notre continent. L'existence de la Turquie est nécessaire pour arrêter les prétentions de la Russie. Nous le disons, parce que c'est notre conviction, au risque de nous faire de grands ennemis parmi nos propres amis qui ne pensent pas comme nous. On a récriminé, il y a vingt-trois ans, contre la guerre de Grimée, et puis, quelques années plus tard, contre celle d'Italie ; ce sont à nos yeux les deux seules guerres légitimes de l'empire, et il ne pouvait les éviter. La première a traîné en longueur ; on a coupé court subitement à la seconde, au lendemain d'une victoire des plus sanglantes ; mais il était indispensable, dans le moment même, que ces deux guerres se fissent. Il fallait à tout prix en finir avec les empiétements de la Russie qui débordent encore et menacent la liberté européenne.
Nous n'ignorons pas que les conditions de la politique extérieure de l'équilibre européen — comme on dit — ne sont plus aujourd'hui, pour la France, ce quelles étaient en 18G9. L'empire
lui-même lui a fait perdre tous les bénéfices et le prestige de cette guerre libératrice en Italie, par celte néfaste et impolitique journée de Mentana. Cette seconde violation du territoire italien, au profit du pape et pour soutenir une vieille masure qui ne demandait qu'à crouler, nous a aliéné une nation qui a le sentiment de son existence propre et d'une vitalité bouillonnante. Nous avions tout fait pour les lui rendre, il fallait quand même la conserver notre alliée.
Qui dit alliés implique cette association dans laquelle chacun apporte sa part de cotisation et d'intérêts réciproques ; mais la solidarité ne saurait aller jusqu'à rendre ces liens indissolubles, le jour où l'un des deux intéressés tend à se précipiter de gaîté de cœur dans un gouffre.
Le parti clérical a beaucoup exploité le mot àiHngratitude contre lltalie ; il est toujours prêt à compromettre la France dans ses alarmes ; il profite du moindre prétexte pour pousser des cris d'aigle : ces jours derniers encore, on l'a vu tout ému par une récente allocution du pape, et il a fallu que M. Decazes posât du baume sur ces saintes plaies.
La reconnaissance et le sentiment n'ont que faire en politique comme dans tous les intérêts privés ou publics de ce monde, quand ils ne sont pas basés sur un inébranlable bon sens. M. de Gavour avait cédé, comme gage et rançon d'amitié, la Savoie et Nice, — et nous ne voudrions
pas les perdre aujourd'hui ; nous ne &isons pas fi de la grandeur matérielle d*une nation, et nous croyons que retendue du territoire contribue à son hygiène et à sa grandeur morale en présence des nations rivales. Nous ne sommes pas de ceux qui disent, en regardant la nouvelle carte de France : « Bah I elle est encore assez grande. « Nous tenons à Nice, à la Savoie, comme à la Corse et à nos colonies. C'est plus qu'antipatriotique, c'est insensé de penser autrement, et nous savons que ces rêves hantent certains cerveaux, dans lesquels, si on grattait bien, on trouverait, peut-être à leur insu, un premier fond de rouille monarchique et cléricale.
Le grand ministre, qui avait refait l'Italie, de concert avec la France, déchsdna sur lui une tempête de malédictions, le jour où Tabandon des deux provinces fut un fait accompli. Garibaldi ne le lui pardonna jamais ; Rattazzi l'assaillit en plein parlement. Le ministre avait, dans sa sage politique, et ne pouvant pas Eure autrement, cédé deux diamants pour conserver la couronne entière, c'est-à-dire la délivrance de l'Italie. Le roi avait dit avec finesse, non sans un serrement secret, comme toutes les fois qu'on fait un grand sacrifice, rendu obligatoire : «qu'après avoir donné
la fille (la princesse Glotilde), on pouvait donner le berceau (la Savoie) ». — Cette politique valait mieux et était plus sincère assurément que les ruses et atermoiements du duc de Savoie, Victor- Amédée, qui irritaient tant Louis XIV : — le moucheron piquant et déconcertant le lion, comme on Ta dit.
C'était à Tempire à tenir bon par la suite dans sa politique, et à n'en avoir pas une double, en présence des vœux et des tendances de Tltalie.
« Les nations^ les unes à Végard des. autres^ n'ont d'autre règle que leur intérêt bien entendu, » — N'en est-il pas de même, dans la vie pratique, dans toutes les relations où les intérêts sont en jeu ? On ne peut exiger d'aucun ami, associé ou allié, quUl serve une cause mauvaise, qu'il croit contraire à ses intérêts. Le dévouement en amitié est sublime, mais quand il n'engage qu'un individu. De peuple à peuple, on n'a jamais vu le sacrifice aller jusque-là. Nous avions émancipé l'Italie, c'était à nous à nous tenir envers elle à la hauteur des circonstances.
Quant au reproche d'avoir créé, de nos propres mains, cette puissance rivale, il faut se demander si le génie de Cavour n'aurait pas fini par triompher des difficultés, même sans le secours de la France, et si la France n'aurait pas plus perdu que gagné à laisser lltalie du Nord chercher \ib appui ailleurs 1 — Qu'on ne l'oublie pas, la politique de la France en ces années fut couronnée
d'un succès flatteur pour le pays, le jour où on la fit l'arbitre des destinées de la Vénétie. Mais le chef de TÉtat s'endormit sur ce triomphe, que la paix de Villafranca n'aurait jamais fait prévoir.
Ceux qui traitent encore la guerre d'Italie d'entreprise chevaleresque et de folle aventure, ne se sont jamais posé celte question ; que serait-il advenu, dans le cas où Gavour, désespérant de rallier la France à sa cause, y aurait gagné une autre puissance ? Y aurait-il eu grand avantage pour nous ? Nous y perdions tout d'abord notre prépondérance en Europe ; nous cessions d'être l'arbitre des nations.
Il est impossible de supposer que le génie persévérant de Gavour fût resté inactif devant un refus de la France ; c'eût été une difficulté de plus pour lui, mais il aurait tout mis en œuvre pour la surmonter ; et, en définitive, il se serait adressé ailleurs. A qui ? Aux ennemis naturels de PAutriche ; aux plus fins et aux plus politiques ; à ceux qui auraient le mieux compris le parti à tirer de la situation. Mais le rôle de la France était tout tracé, elle était toujours à cette époque la première puissance politique de l'Europe : elle venait encore de le prouver en Grimée : il y avait eu déjà une alliance contractée avec le Piémont dams cette première guerre, où Gavour avait engaigé quinze mille hommes, tout ce qu'il pouvait faire, « un bijou d'armée >\ suivant l'expression du maréchal Bosquet.
C'avait été un des actes les plus habiles de sa part, de mêler le sang du Piémont à celui de la France et de l'Angleterre dans cette entreprise contre la Russie, et comme toujours, dans les luttes parlementaires, le grand politique avait failli ne pas être compris. Fort heureusement son ascendant auquel on s'accoutumait l'emporta, sauf à encourir plus tard des reproches qui le remplissaient d'angoisses pendant les lenteurs de cette longue guerre.
« Un jour, vers l'automne de 1850, » raconte M. Charles de Mazade, c à la veille d'entrer pour la première fois au pouvoir comme simple ministre du commerce, Cavour visitait les provinces du Piémont et il s'arrêtait à Stresa, aux bords du lac Majeur, dans la maison du philosophe Rosmini, où il se rencontrait avec Manzoni. Ces esprits supérieurs s'entretenaient des destinées de l'Italie, regardant fixement, du haut de la villa Bolongaro, la rive opposée, qui restait pour le moment, qui semblait devoir rester pour longtemps autrichienne. Manzoni , dans l'ingénuité de son àme , ne cessait d'espérer ; Rosmini souriait tristement des illusions du poëte. Cavour se frottait les mains, — c'était déjà un de ses gestes familiers, — et il répétait avec une vivacité persuasive : • Nous ferons quelque chose. »
Il se le promettait dès ce temps-là ; c'était une vocation chez un honmie de sa trempe, d'une volonté ferme et pondérée par un bon sens des plus remarquables qui se soit jamais trouvé dans ime tête humaine. Il était bien difficile que l'unité de l'Italie ne se Ht pas sous son impulsion.
L'Allemagne, qui allait prendre tant de prépondérance, sous une impulsion analogue, aurait aidé ritalie tôt ou tard à accomplir rœuvrc commune contre T Autriche. L'honneur de la France, en dépit d'une politique routinière qu'on nous vante encore et qu'on essaie de ressusciter, clajt de prendre les devants , mais aussi de les garder par la suite. Il fallait sans cesse rester à l'avantgarde et sur le qui-vive.
Sait-on quels adversaires la giierre d'Italie avait en France? Les lettres de Cavour, que cite M. de Mazade, vont nous les faire connaître. Il y avait alors à la Celle-Saint-Cloud un salon d'opposition, tenu par une femme des plus aimables et des pi un spirituelles, la comtesse de Circourt, que tous ?/;s amis, même ceux q-.:e des raisons ynW'vyif:^ U-naient éloignés de son s^lon, ont vîverr.';nt regrettée à sa mof.. — J'a: en cf; .T.orr.e^r.t sois l^r^ yeux un bu-Sie de B'.r.s>* v-ii. I-'z;-; j,^r f-M---. >^ \ ,u de ces deniiers. d^L* ell-: p. •>.->/. \'t^A. A .'f'.^.\,r.\ et le talent. — Le c.::///; 'ir; ''>to-.; écr^T^.*. v> ,- ▼ent à iâ ccn^-^s-,^ -'ie Crv^.;*: \i. 'i.e M.^-7^..'i.e
de lèSi :
sans dangers, je le sais, et je sens tout le poids de la responsabilité que cela fait peser sur moi ; mais elle nous était imposée par l'honneur et le devoir. Puisque la Providence a voulu que, seul en Italie, le Piémont fût libre et indépendant, le Piémont doit se servir de sa liberté et de son indépetidance pour plaider devant l'Europe la cause de la malheureuse péninsule. Nous ne reculons pas devant cette tâche périlleuse ; le roi, le pays, sont décidés à l'accomplir jusqu'au bout. Vos amis les doctrinaires et les libéraux^ qui pleurent la perte de la liberté en France a])rès avoir aidé à V étouffer en Italie, trouveront peut-être notre politique absurde et romanesque. Je me résigne à leurs censures, certain que les cœurs généreux comme le vôtre sympathiseront avec nos efforts pour rappeler à la vie une nation renfermée depuis des siècles dans un affreux tombeau. Si je succombe, vous ne me refuserez pas un asile au milieu des vaincus éminents qui viennent se grouper autour de vous.... Recevez cet épanchement comme l'aveu que toute ma vie est consacrée à une œuvre unique : l'émancipation de ma patrie.... •
Dans une autre lettre, datée de Paris cette fois, en 1855, il écrivait :
« J'ai vu Thiers, il approuve la guerre, mais il voudrait maintenant la paix. Il désespère de son parti et presque du régime parlementaire. Cousin s'est fait fusionniste.... Je me suis trouvé avec Montalembert, et, malgré le peu de sympathie réciproque, nous nous sommes serré la main. J'ai vu aussi le nonce, à qui j'ai dit que nous désirions un accord sur la base du système français ; il a fait semblant de ne pas comprendre... »
G'étaient-la ces doctrinaires et ces libéraux dont Gavour parlait l'année précédente à M°»e de Circourt. Ajoutons-y Tun des plus spirituels et peut-
être aussi le plus sceptique, M. de Rémusal, pour faire plaisir à M. de Mazade, qui lance quelque part, dans ce volume, sa pierre à M. Barodet, à propos d'une élection dans laquelle avait échoué Cavour en 1849. Rémusat n'est pas Cavour, il n'a jamais cherché à entraîner la France, et à sa voix ne s'est jamais levée une légion. <' M. Thiers approuve la guerre, mais il voudrait la paix... » Se tire de ce dilemme qui pourra. G"est bien là de la politique de ijetit hov.rgeoi.H. Cavour, qui avait autant d'esprit que Thiers et plus de chaleur, le rendit un jour à Rothschild, qui était allé le voir pour le sonder, pendant son nouveau voyagea Paris en mars 18o9.
« Le tout-puissant banquier, fort opposé à la ^^uerre, >» dit M. de Mazade. * iut-éressé a savoir ou en tU-uf.iAW.h f-hoses, se montrait pressant. « Ehî eh! répliquait Ccivour, il y a beaucoup de cbanr>:;5 pour la paii. il y a beaucoup de chauces pour la guerre.. . «
C'est ainsi que les Norrrjands disent qu'il y aura des pommes et qu'il n'y aurapa^ de porurrjes. Mais le baron James de Rothschild eut .sa revanclie.
• — Toujours ^î^A'i. ui'jh\ï':^i^ i(f tyAuU-'. r'-poudit-il, — Tenez, monsieur Je b*rorj, r^^j'Ht ^..a%our. y- >fjn!> \ou% (aire une proposjtjon ; a'.bf-lon'-. *;u^':::ijA'; 6':h !'.;;'>. jO-jo'j* à la hausse, je dcLner<jj ma oérni'i'^jori, jj > aura uL*r ba'j»''.-e de trois franco. — Vou% ^:*le»; trop ruodebte, iiioni^jeur ie comte, vous ^alez bien *>iz fra:>i%. »
Certes^ c'était là Jouer fin et gaiment entre gens d'afl&dres et d'esprit.
Il a été tout à l'heure question du nonce dans la lettre de Gavour. Ce même nonce disait à l'empereur, à la suite de l'attentat d'Orsini, en 1858, que c'était là « le fruit des passions révolutionnaires fomentées par le comte de Gavour ».
Or, le premier mot de Gavour, en apprenant l'attentat, avait été celui-ci : « Pourvu que ce ne soient pas des Italiens 1 » G'étaient des Italiens I et ce n'était pas leur premier attentat : on se souvient du comte Piorri, qui avait déjà tiré une première fois sur l'empereur. Nous ne le regrettons pas pour la France, mais ce furent les républicains français qui payèrent encore une fois par de nouvelles lois d'exception, des arrestations, des condamnations, des déportations, etc. Nous n'avons pas oublié cet épisode.
On a surnommé Napoléon III, le taciturne ; on va voir combien ce surnom était justifié. L'attentat d'Orsini n'avançait pas les affaires de Gavour. La police française voulait ^tendre son action sur la presse italienne; on demandait la suppression
de certains journaux. Le ministère français, ayant à sa tête ce même colonel Espinasse que nous avions vu présider le conseil de guerre à Montpellier après le 2 Décembre, essayait d'exercer tant qu'il le pouvait une pression conmiinatoire sur le cabinet de Turin ; il multipliait les communications de plus en plus pressantes et menaçantes, si bien qu'im jour, raconte M. de Mazade, on arrivait, à quoi ?
« Le prince de Latour d'Auvergne (ain|)assadeur de Fiance) ayait été chargé de lire une nouvelle dépêche plus péremfktoire au comte de Cavour. Celui-ci écoutait fort patiemment, sans la moindre émotion ; puis, la lecture achevée, il disait avec la plus grande tranquillité, d*un ton amicalement narquois : « Mais c'est fini, le roi a mçu hier de l'empereur une lettre qui termine tout, i Rien n'était plus vrai, et le prince de Latour d'Auvergne, homme bienveillant, éclairé, qui exécutait fidèlement ses instructions, mais qui conunençait à être sceptique sur bien des choses, n'avait plus qu'à replier sa dépêche ; il s'en allait en méditant sur la difficulté de servir les souverains qui ont deux diplomaties. »
Avec de tels sujets, on n^en finirait pas. Nous nous sommes peut-être un peu trop étendus en commençant sur nos impressions personnelles, qui sont aussi des souvenirs rapportés de Turin en 1859. Notre admiration pour Gavour nous vient de ce temps-là; nous partagions l'enthousiasme
général pour ce ministre patriote qui eut en lui du Vauban et du Louvois — un véritable leader de la tribune — dont la parole vibrante et toujours juste trouvait tout de suite le nœud des difficultés que ses adversaires faisaient naître, le plus grand parlementaire peut-être des temps modernes, parce qu'il joignait Taction et la pratique à Téloquence, un homme tel enfin quHl en a manqué un de nos jours à la France.
Avec lui, il ne se serait jamais créé cet antagonisme qui va de plus en plus s^élargissant dans notre pays, qui sépare un peu plus la nation en deux classes, et qui est si inquiétant pour Tavenir ; — ennemi de toute violence, il aurait conjuré le cléricalisme en réconciliant le clergé avec la nation, en fondant Tun dans Tautre de façon à éviter tout esprit de cast^ et de prédominance. C'est là Tart de gouverner pour les grands politiques qui ne sont pas tenus d'être des philosophes.
Les philosophes sont toujours la minorité dans les nations, et quand on gouverne, c'est pour le plus grand nombre. Gavour était vraiment un honmie de 89 dans son pays.
Le livre de M. de Mazade nous fait vraiment comprendre le régime parlementaire que CSavour a tant contribué à fonder en Italie ; il ne voulait rien faire sans la majorité ; mais il avait Part de persuader son conseil au Parlement, et on savait que c'était toujours le bon. Le plus accessible des hommes d'Etat, il ne s'enveloppait pas d'un
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nuage et ne se gonflait pas d'une importance exagérée ; il s'intéressait à tout et il savait aussi profiter de tout. Le portrait qu'en trace M. de Mazade est des plus sympathiques :
t II n'avait de dédain pour rien, ni pour les hommes ni pour les choses..,; il savait tenir compte des petites gens, même des avis, des observations qu'il provoquait souvent, qu'il écoutait et qu'il s'appropriait. Après cela, sous cette apparence de facilité et de bonne humeur (car la bonne humeur est un de ses traits dominants', Cavour ne gardait pas moins les deux souveraines qualités de l'homme d'État, la netteté, la précision des idées, et une puissance de volonté qui, en certains moments, faisait tout plier, qui ne s'arrêtait ni devant le péril, ni devant les difficultés intimes. Seulement, cette volonté d'acier s'enveloppait de grâce ; la précision des idées se parait d'agrément ; le sentiment pratique, si développé, si sûr en lui, s'alliait à la grandeur, à l'étendue des conceptions ; et cette nature heureuse, enjouée, Ubérale, impétueuse, fascinatrice, devenait irrésistible : elle entraînait amis, dissidents, adversaires. »
N'oublions pas encore celte admirable qualité de rhomme politique et pratique : il disait que la rancune était absurde, et il prétendait qu'il n'y avait rien d'ennuyeux.
Au physique (car nous l'avons vu de très-près en ces années-là; nous lui avons trouvé de la ressemblance avec Proudhon sans barbe et avec M. Thiers, mais encore plus avec les portraits gravés de Manin ; il eut celui-ci pour ferme et constant ami de sa politique. Il avait conquis dès le premier jour tous les grands cœurs, amis de
leur pays, qui avaient senti en lui le véritable libérateur de Tltalie, celui qui devait la faire sortir de ses limbes et de cette ornière de conspirations dans lesquelles elle était toujours vaincue, où elle s'épuisait en efforts impuissants, et qui n'aboutissaient qu'à des proscriptions et à des fusillades. Des esprits comme Gavour travaillent au grand jour ; il disait qu'il trompait la diplomatie en lui disant toujours la vérité : « mais on ne me croit pas », ajoutait-il.
« Un matin de cet hiver de 1858-1859, avant le jour, un visiteur inconnu s'était présenté chez le président du Conseil, qui avait été aussitôt prévenu par un valet de chambre un peu effaré, a Quel est cet homme ? disait le chef du cabinet « piémontais. — Il a un large chapeau , un gros bâton à la *i main et il ne veut pas dire son nom, il prétend que « monsieur le comte Tattend. » C'était Garibaldi, qui était venu s'entendre avec Cavour en se rangeant sous les ordres de Victor-Emmanuel. »
Manin et Garibaldi, il y avait bien de quoi enflammer les cœurs patriotes de ce temps-là ; c'en était assez pour justifier notre enthousiasme de jeunesse.
2 et 3 avril 1877.
LA FILLE ÉUSA. -^ LA MASCARADE DE LA VIE PARI- SIESNE, PAR M. CHAMPFLEURY.
Liberté 1 que de crimes oa commet en ton nom I Ce cri de M°*® Roland sur Téchafaud pourrait être appliqué de nos jours à- la physiologie, avec la différence que les crimes au compte de cette dernière ne sont que de mauvais romans, dans lesquels on abuse de cette science. Toute œuvre dMmagination scabreuse ou malsaine se met sous Tinvocation de la physiologie, qui a vaincu et détrôné la phrénologie, à laquelle on a dû aussi tant de fausses inductions, gobées avidement par les prédécesseurs de M. Dumas fils et autres écrivains de son école. Le vice et le travers du temps en littérature est d^exposer, — au nom de prétendues notions scientifiques à données peu précises et qui n'ont pas été acquises dans les amphithéâtres de dissection ni dans les laboratoires de chimie, mais dans des conversations avec des médecins hommes du monde ou dans des lectures mal digérées, — les produits les
plus graveleux de rimagination, et de les couvrir d^une autorité scientifique ou soi-disant telle. L'auteur du Demi-Monde a le docteur Favre qui fait des conférences pour expliquer les élucubrations de son ami ; — ou bien, quand M. Dumas craint pour une de ces folles œuvres qu'il veut faire passer au Gymnase, il s'empresse de surexciter à l'avance la curiosité par un livre insensé, où la science le dispute à la Bible, en fait de prétentions absurdes, et qui est destiné à servir de préface à la pièce en préparation. C'a été le cas de V Homme-Femme pour la Femme de Claude, Le spectateur était prévenu : il pouvait s'attendre, après le livre, à quelque chose de plus fort, — de plus raide, comme on dit. — dette locution, devenue familière, est encore de M. Dumas fils. La pauvre Déjazet faisait danser la monaco pour se donner le temps de changer de costume dans une pièce où elle remplissait plusieurs rôles ; elle jetait de la poudre aux yeux qpielques instants, mais elle n'aveuglait pas. Les romanciers et dramaturges modernes ont des ficelles plus matérielles et plus grossières; ils brutalisent l'opinion. Sous prétexte d'imiter Balzac, qui a mis de tout dans ses œuvres et a traité le roman en alchimiste, plutôt qu'en véritable chimiste, ils ont adopté tous ses tics. Cette ambition puérile et mal fondée de vouloir passer pour savant, comme s'il ne suffisait pas à la gloire d'un littérateur d'être avant tout homme d'esprit et d'imagina-
lion, date du grand romancier. Elle s'expliquait chez lui, à la rigueur, par d'immenses lectures, dans lesquelles il pouvait bien avoir puisé plus d'une idée fausse; car dans le creuset de son vaste cerveau, cet insatiable abstracteur de quintessence, renouvelé du moyen âge, mettait bien des matières en fusion et laissait couler un peu de tout. Il en résultait parfois un singulier amalgame.
Il est rare que l'intrusion d'éléments étrangers au talent qui les met en œuvre ne se sente pas chez les esprits les mieux doués et les plus capables de combiner toutes les forces de la nature pour en tirer une œuvre de génie (vers ou prose). , Le critique qui y regarderait d'un peu près — et qui aurait assez d'autorité pour cela — trouverait à tout moment, dans les productions les plus célèbres ou les plus retentissantes, de ces erreurs enfantines, de ces solécismes inconscients ou voulus uniquement en vue de l'effet ou de certaines assonances, et qui prouvent bien que l'homme universel n'existe pas; qu'il ne suffit pas d'être un très-grand artiste pour être un parfait géographe ou un mythologue irréprochable ; que l'inspiration la plus grandiose rapproche parfois singulièrement les distances dans ses enjambées ou ses échappées de Micromégas à travers le globe * et l'espace; qu'elle invente même, dans sa mythologie imagée, de faux dieux ou des déesses in< connues de l'Antiquité, etc.
Ce que Fart j^urifie chçque souvent les hommes spéciaux qui croient qu'il n'y a pas de vrai savoir sans bases certaines et positives. Le poëte, il est vrai, peut toujours répondre à certains d'entre eux comme le peintre de l'Antiquité : Ne sutor ultra,., (Cordonnier, ne regarde pas audessus de la semelle ; tu n'es pas juge de l'ensemble). Mais quand il ne s'agit pas d'oeuvres où l'essor de la pensée et de la fantaisie a plus de part que la réalité, — où c'est un romancier qui déclare lui-même, en tète de son livre, qu'il « s'est imposé les études et les devoirs de la science », ces grands mots font dresser l'oreille. On se demande si c'est bien là le but d'un roman. C'est donner beaucoup d'appareil à de petites choses. La science n'est admissible, en pareil cas, qu'à la condition qu'elle aide à l'intérêt du roman et qu'elle ne se sente pas.
Les ' écrivains qui empiètent avec préméditation sur un terrain qui n'est pas le leur, exposent leurs enfants de prédilection à ce qu'ils périclitent le jour où les frêles arguments scientifiques sur lesquels ils ont étayé leurs créations auront été démodés. Car la science elle-même a ses changements et ses variations. Une découverte chasse l'autre. On le voit bien par Fexemple du sulfate de cuivre, dont il vient d'être démontré qu'il n'était pas un poison. Que deviennent cependant tous les romans, basés sur cette antique donnée de Tempoisonnement par le cuivre?
M. EDMOND DE GONCOl'RT 139
Mais ce qui ne varie pas, ce qui est éternellement vrai, parce que la nature humaine en dehors de l'étude des sucs, qui fait la cloire des Claude Bernard reste éternellement la même, et qu'il ny aurait qu'une révolution dans les conditions atmosphériques qui pourrait la changer, c'est la science des Molière, des La Fontaine, des La Bruyère : — Racine et Le Sage n'ont pas eu besoin de microscope pour lire dans le cœur humain, et si le premier n'a pas été dépassé comme admirable psychologue, le second a jeté les bases du roman de mœurs dans ce roman si profondément humain et si vrai de Gil Blas. En un mot, rien n'a ébranlé la science des crands moralistes qui ont le mieux percé à jour toute la perversité et aussi la bonté de notre espèce. Leurs observations restent vraies comme au premier jour.
Ce qui reste aussi, en dépit des changements de la mode et des gouvernements, c'est un vieux tableau de fleurs. La rose est toujours la rose, et laisse la même impression de fraîcheur avec sa goutte de rosée, que si elle venait d'être cueillie le matin. Comparez cette étude de Redouté, peinte en 1830, avec le meilleur tableau de genre ou d'histoire de la même époque : ce ne sont pas les fleurs qui auront vieilli.
Ce qui ne vieillit pas non plus, c'est la bonne humeur, cette fleur et cette jeunesse de Tesprit, qui fiadt passer sur certains défauts salés de nos pères, des Montaigne, des Rabelais et même de
Mathurin Régnier. Que nous en sommes loin avec la littérature actuelle et particulièrement le livre de M. de Goncourt, la Fille Élisa! *.
Nous pataugeons décidément dans un courant insalubre et putride, manquant tout à fait de gaîté. Un Gérard de Nerval, qui aimait aussi à flréquenter les bouges, à la manière des YiUon, mais sans y laisser de son honnêteté, y porterait au moins plus à'humour et de tempérament.
M. Edmond de Goncourt en est complètement dépourvu.
Nous pourrions citer encore un Anglais, le peintre Guys, qui a peint des aquarelles trèscaractéristiques en ce genre et fort appréciées des amateurs, msds qu^on n^exhibe pas dans les salons des familles. M. Edmond de Goncourt ne nous a donné qu'une étude froide et désagréablement pénible. On voit qu'il manquait de conviction et qu'il n'a voulu que tenir une gageure, accomplir un tour de force, une bravade, dont le secret remonte sans doute à une vieille histoire arrivée à Louis Bouilhet, et que nous ne raconterons pas par respect pour nos lecteurs. Une perle dans im fumier, c'est ce que trouva un jour cet auteur dramatique, mort il y a quelques années, et le souvenir de son aventure n'est peutêtre pas étranger à l'un des épisodes les plus particuliers (nous n'osons dire piquants^ car rien