‹ Plume et pinceau: e?tudes de litte?rature & d'artChapitre 15 sur 40 · Un vol. gr. in-i8, chex Charpentier · texte numérisé non relu

Un vol. gr. in-i8, chex Charpentier

n'est piquant dans cette fange) du livre de M. de Goncourt. Aussi ne nous y arrêterons-nous pas longtemps.

A la prétention affichée et signalée plus haut d'avoir écrit une étude scientifique, appuyée sur les rapports de deux médecins qu'il nomme, M. de Goncourt ajoute celle d'avoir obéi à « un sentiment de curiosité intellectuelle et de commisération pour les misères humaines ».

Dans tous les cas, c'est un sentiment de curiosité malsaine, et qui rend la lecture de son livre absolument impossible à haute voix. On n'y retrouve pas non plus ce sentiment de pitié que l'auteur prétend avoir eu pour les misères dont il parle. Il n'a fait, comme il le dit, qu'un livre de curiosité, — de cette curiosité dont il se pare, et qui est un des tics de l'école morbide à laquelle il appartient, — un dernier vestige de ce petit clan romantique de la rue du Doyenné où l'on affectait de lire le dimanche les œuvres du marquis de Sade. On croyait s'y élever ainsi fort au-dessus de l'humanité.

Les deux frères de Goncourt (dont l'aîné est seul survivant) sont des classiques dans leur genre ; ils le sont de toute cette génération qui les a précédés et qu'ils ont prise tout de suite au sérieux en entrant dans la littérature. Ils sortent de leur élément quand ils signent des romans de barrière, tels que la Fille Élisa, Ils ont voulu encore une fois mentir à leur nature, et ils en

sont punis. Le Tintamarre les a châtiés Tautre semaine par une ignoble parodie.

Leur tempérament d^écriyain n'allait pas jusqu'à la passion. Us ont donné un jour une Vie de Marie-Antoinette, qui les fît passer pour plus royalistes qu'ils n'étaient, jusqu'au moment où la princesse Mathilde les prit en grande amitié, leur ëuToya des cadeaux, comme elle faisait à tous ses amis, et les convia souvent à Ssdnt-Gratien.

Sainte-Beuve aussi les aimait. tendrement à cause de leur gentillesse et de leurs prévenances; mais il renonça, en 1869, à un article qu'il préparait sur l'un de leurs livres, Madame GervaisaiSy parce qu'un mot, échappé au plus jeune sur les observations qu'il leur avait faites à propos de ce livre, lui avait été répété. Il aurait écrit, à l'occasion de ce roman, où l'on retrouvait le procédé habituel et les défauts des Goncourt, une grande étude dans laquelle il aurait embrassé tout le roman moderne, — ce genre libre, mais qui pourtant a ses règles qui doivent être au moins celles du bon sens et de l'honnêteté.

M. Edmond de Goncourt, en publiant la Fille Elisa^ qu'il a signé seul, a traité un peu trop la société comme ce philosophe qui tenait certains propos devant des femmes à qui il avait dit que leur honnêteté leur permettait de tout entendre. « Yous noais traitez un peu trop en honnêtes femmes >, lui dirent-elles à un moment en lui imposant silence.

Ce n^était pas la peine de recommencer en sousœuvre et en renchérissant VAne mort et la Femme guillotinée. L'œuvre de jeunesse de Janin, qui n'était pas déjà très-saine en soi et qu'il a répudiée plus tard, gagne à être relue à côté de la Fille Élisa^ oh. ne perce pas un rayon de soleil. Le moindre défaut littéraire de Tœuvre de M. de Goncourt est d'être mal écrite, heurtée, haletante, fetiguée ; les notes et les tons pittoresques s'y accumulent comme des taches sur la palette d'un peintre. C'est d'un style bigarre, on dirait des hachures ou des coups de brosse. L'auteur paraît avoir été pressé d'en finir avec cette besogne rebutante ; il n'aimait pas son sujet, et on le comprend du reste. Mais qui l'y forçait?

Il n'est passé par là que pour prendre quelques notes. Il en a fait des esquisses. Ce livre me rappelle un mot d'Edmond About à l'un de ses plus illustres amis, un écrivain célèbre et un philosophe, qui se croyait très-fort sur l'article des femmes : « Toi, tu es allé un jour (dans un café célèbre du quartier latin) ; tu y as dépensé vingt fipancs, et, en sortant, tu as dit : je connais les femmes. »

Aucun enseignement ne se détache du livre de M. de Goncourt. L'avertissement moral, que l'auteur feit pressentir dans sa préface, reste enfoui sous l'amas des couleurs voyantes et des descriptions à outrance. Son type n'est nullement inté-

ressaut. En £gdt de Gil Blas femelle, il a été devancé depuis longtemps par M. Ghampfleury, dans la Mascarade de la me parisiennes un beau livre et qui porte sa moralité consolatrice, — le remède à côté du mal. Nous demandons la permission d^en détacher un passage mis par M. Ghampfleury dans la bouche d'ua médecin, qui est un personnage du roman :

« Le courage, tous les êtres ne Pont pas ; et cependant chacun en a besoin, du petit au grand, car la société est organisée pour la lutte. Or, tout le monde n*étant pas organisé pour lutter, qu'arrive-t-il ? C'est qu'il y a une certaine quantité de gens broyés en route. Les femmes, quoiqu'on ait placé leur paradis à Paris, comptent encore plus de victimes que les hommes. J'ai beaucoup vu de ces malheureuses dans la situation de la pauvre fille dont vous vous occupez, et je peux affirmer qu'il y a moins de débauche que de paresse, et moins de paresse que d'impuissance dans les organes cérébraux. Ces femmes n'ont pas le cerveau assez développé pour lutter. Que voulez-vous qu'elles deviennent après une faute? Ce sont des enfants dans la vie; elles restent enfants et meurent enfants. Vous me direz qu'elles ne devraient pas commettre la première faute ; mais leur état de faiblesse intellectuelle les y prédispose. Quel est celui qui ne commet pas de fautes dans sa jeunesse? Mais la raison arrive avec ses contre-poids qui l'emportent sur les vices. Une fois sortie de chez ses parents, la jeune fille qui vous intéresse devait aboutir à ce triste résultat. Il lui fallait la vie de famille, un soutien, un mari pour la guider. N'étant pas capable de* se conduire elle-même, peu à peu elle s'est laissé entraîner; pou» l'arrêter dans sa chute, un homme qui aurait eu assez d'empire sur elle, pouvait peut-^^re la protéger. Il est présumable que cet homme ne s'est pas rencontré. »

Il nous est bien permis de nous arrêter sur ces quelques lignes d'une morale douce, humaine et sans prétention.

17 avril 1877.

SA CORRESPONDANCE, TRADUITE EN FRANÇAIS, D'APRÈS UN RECUEIL ALLEMAND, PAR M. ANTONIN PROUST DÉPUTÉ DES DEUX-SÈVRES i .

Nous sommes mal à l'aise pour parler en toute liberté de la Correspondance de M. de Bismarck. Juger son ennemi n'est pas commode, et pourtant, à la façon dont ce livre se présente, nous ne pouvons que rendre hommage, avec M. Antonin Proust, à la « largeur de vues et à la franchise parfois brutale qui sont les traits caractéristiques de ce puissant homme d'Etat ». Il a ce point commun avec Gavour de tromper la diplomatie en ne dissimulant pas la vérité. « Le principal artifice de M. de Bismarck, » a dit un de ses biographes, « a toujours été de dire très-haut ce que d'ordinaire on pense tout bas. » Et la diplomatie s'y laisse prendre, parce qu'elle ne peut croire à tant de franchise. C'est la ruse de ces esprits pé-

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