Deux vol. in-S", à la librairie Calmann Lcvv
d'en haut ou d'en bas. Le vers est tellement la langue propre de ce puissant interprète de la pensée humaine en présence des plus impénétrables mystères, qu'on est tenté de se demander parfois s'il n'est pas lui-même l'artiste merveilleux, l'architecte incomparable qui forgeait les foudres de Jupiter et bâtissait le palais du soleil. Il tente comme Promélhée de voler leur secret aux dieux ou plutôt aux éléments, et il assouplit la poésie comme un fer chaud, aux plus charmants ou aux plus gigantesques caprices d'une volonté cyclopéenne. Il est lui-même le Titan fait poëte, et il fait rendre aux vers ce mugissement harmonieux et sonore qui est celui de la mer et des grands bois de pins.
Rien n'exprime mieux cette harmonie effrayante et lugubre par intermittences, qui était bien dans la pensée du poëte qaand il a composé la Légende des siècles, que ces trois vers, tirés de la Vision d'où est sorti ce livre:
Ressemblant à la phrase interrompue et sombre Que l'ouragan, ce bègue errant sur les sommets, Recommence toujours sans l'acliever jamais ;
OU encore que ce vers :
L'arbre était sous le vent comme un luth sous l'archet,
dans la pièce intitulée le Titan, et o.ù il est si facile de reconnaître le poëte.
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Mais où il se reconnaît sûrement et se retrouve tout entier, c'est dans ce burgrave indompté. Welf, castellan (TOshor. Félibres de mon pays, réjouissez-voas, car vous avez trouvé un maître qui est venu habiter parmi vous :
Je suis roi d'Arle aux verts coteaux, Et j'ai pour fiefs Orange et Saint-Paul-Trois-Chàteaux.
Le vieux Welf reste insensible aux présents du roi, du pape et de l'empereur, et ne veut pas descendre de sa montagne aride et escarpée, jusqu'à ce qu'il se laisse prendre et garrotter aux pièges de la charité. Le poëte, s'adressant à lui, quand il le voit vaincu, lui crie alors dans une sorte d'Épitaphe sublime, à laquelle on ne saurait se méprendre :
Tu fus grand, c'est pourquoi l'on t'outrage. Sois triste,
Et pardonne. La foule ingrate et vaine existe,
Elle livre quiconque est par le sort livré,
Et raille d'autant plus qu'elle a plus admiré.
Que ton souvenir reste à la sombre vallée.
Qu'on entende pleurer la source inconsolée.
Que l'humble oiseau t'appelle et te môle à son chant.
Et que le grand œil bleu des biches te cherchant
Se mouille, et soit rempli de lueurs effarées.
Si la mer prononçait des noms dans ses marées,
0 vieillard, ce serait des noms comme le tien.
Tu fus l'ami, l'appui, le tuteur, le soutien,
En haut, de l'arbre immense, en bas, du frêle arbuste ;
Un jour les voyageurs sur ton rocher robuste
Monteront, et, penchés, tâcheront de te voir.
Vaincu superbe, au fond du précipice noir,
Et leurs yeux chercheront ton fantôme sublime Sous l'entre-croiseraent des branches clans l'abîme.
On n'entre pas, on le pense bien, dans une telle lecture sans préparation, et l'on reste tout cVabord un peu étonné sur le seuil. INous ne sommes pas tous les jours habitué à coudoyer des montagnes et à nous mesurer avec l'univers à chaque pas. Tout lecteur profane est un peu en présence de ces hauteurs vertigineuses comme ce Parisien jeté en face d'une nature gigantesque qui ne lui dit rien tout d'abord ou lui fait l'effet du chaos. Tel le paysage de la fontaine de Taucluse, dont nous parlions tout à Theure. Il faut qu'on s'habitue au spectacle avant d'en comprendre la portée. Les monuments de Kimes et d' Ailles ne parlent pas non plus aux yeux qui en ignorent la valeur; il y faut une certaine éducation préparatoire, qui prédispose à l'admiration. Nous croyons' qu'il en est ainsi de tout ce qui nous arrache à nos coutumes journalières et pédestres. La crainte de tomber des nues fait surtout que nous n'aimons pas à y suivre le poëte. Nous avons tant d'intérêts qui nous retiennent à terre! Craignons plutôt à un moment de ne pouvoir plus nous élever et de trop descendre.
Nous sommes un pays désemparé qui flotte,
Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote....
Et c'est pour cela que nous nous raccrochons à
la poésie comme à une épave de notre naufrage, quand nous la trouvons sur notre chemin grande et belle, nonobstant les aspérités qui sont la marque de ce génie, comme le limon qui roule avec les blocs qui s'entrechoquent et se pulvérisent dans son parcours tumultueux sont les marques d'un fleuve grand et fertile.
Nous n'avons rendu qu'imparfaitement l'impression que nous causent toutes ces époques célestes et terrestres, ces combats de dieux et de héros. Une conversation sublime et mystique suit de près la bataille dans le cimetière d'Eylau (où le poète immortalise le souvenir d'un oncle), et termine ce livre. C'est un hymne étrange dans lequel on entend tour à tour l'Homme, la Terre, Saturne, le Soleil, Sirius, Aldebaran, Arcturus, la Comète^ Septentrion « le chandelier à sept branches du pôle », le Zodiaque, la Voie lactée « splendide forêt des constellations», les Nébuleuses, l'Infini, Dieu enfin. Il a le dernier mot du livre. C'est la religion du poète. Nous n'aurions garde d'y contredire, du moment que la politique est étrangère à l'affaire et qu'il n'est pas question ici d'une religion d'État.
Nous nous apercevons, en nous relisant, que nous n'avons pas nommé une seule fois le poète. C'est la meilleure marque de déférence et de respect que nous ayons pu lui donner et qui s'est produite ici bien inconsciemment. Nous ne sommes pas familiarisé aVec Olympio, ayant toujours
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vécu à mi-côte, dans des régions de beaucoup inférieures, mais plus sereines et plus pacifiques. On n'a pas toujours un aigle pour vous transporter au plus haut des cieux, et l'on n'irait pas habituellement de soi-même sans cette aile protectrice et toute-puissante qui vous y enlève, comme le passereau de la fable. On est tout étonné ensuite d'avoir pu envisager en face et de si près l'Abîme.
6 mars 1877.
LES OlTRIEflS EUROPEENS K — LA POLYGAMIE EX ORIENT ET CHEZ LES JUIFS D'ALGÉRIE, ETC.
Nous abordons un sujet plein de difficultés, non que le livre de M. Le Play ne soit excessivement clair et méthodique, mais il est armé d'une science exacte et précise qui nous fait malheureusement défaut. Nous ne pouvons donc que suivre pas à pas notre excellent guide à la recherche des solutions les plus importantes du monde moderne, et que rien ne prime. La littérature et la science elle-même ne sont rien, quand elles ne s'intéressent pas au comment de l'humanité. Le mot est de Diderot, comme on sait, et c'est un des signes précurseurs de la Révolution française que d'avoir mis un jour le comment avant le ^;o2<?7wo/. La science positive d'Auguste Comte s'est trouvée fondée dans cette indifférence pour la recherche des causes qui,