IIVHE DE M. MÉZIERES. — LA KOUVELLE SÉRIE DE LA LÉGENDE DES SIÈCLES
Montpellier a eu le rare bonheur de posséder dernièrement dans ses murs un rédacteur du Figaro, qui rend compte de ses voyages dans l'illustre feuille. M. Henri Chabrillat, avant de séjourner dans notre bonne ville, à laquelle il a consacré ces jours-ci une assez longue lettre, presque tout entière relative au phylloxéra, s'était arrêté à Avignon, où la lutte électorale l'avait attiré. Au moment de prendre congé de M. du Demaine, le reporter de M. de Villemessant s'est cru obligé d'aller faire le pèlerinage de rigueur à la fontaine de Vaucluse. Nous ne relèverions pas ses impressions de touriste, si M. Chabrillat (dont le nom rime et sonne si bien en auvergnat), s'était contenté d'exprimer le plus profond dédain pour cette imposante muraille de granit, qui lui a paru mesquine et d'une réputation surfaite. Le rédacteur du Figaro s'est donné un petit air de blasé
qui. convient bien à un écrivain de high life. Chateaubriand avait déjà passe par les mêmes sentiers et les avait débinés avant lui : c'est un point de plus de commun avec la légitimité, à laquelle se fait honneur d'appartenir M. Henri Chabrillat. Mais Chateaubriand, qui promenait son ennui par toute la terre, n'a jamais admiré que ce qu'il n"a pas vu ; le plus grand ])(njsarjiste des temps modernes en fait de style, il a inventé des sites qu'aucun voyageur n'a reconnus après lui. Il découvrait l'Amérique comme Méry a découvert l'Inde et la Chine, à sa manière.
Pour revenir à M. Chabrillat, nous nous occuperions peu de sa façon de penser et de sentir en présence de la nature, s'il n'avait empiété d'une façon encore plus hérétique sur le terrain littéraire. Ici c'est un manque de respect absolu, qui prouve, hélas ! une incompétence parfaite et qui appelle le pardon, comme ce célèbre martyr de l'intolérance au xv« siècle (Jean Huss ou Savonarole) l'invoquait pour la bonne femme qui apportait un fagot de plus à son bûcher. Sanrti simjilicitas! s'écria-t-il. C'est la seule réponse qui convienne aux lignes suivantes que nous demandons pardon à notre tour de mettre sous les yeux de lecteurs sérieux :
« Voilà cinq siècles qu'un tas de badauds qui n'nnt, de leur vie, lu un seul vers du citoyen Pétrarque, s'arrêtent en route, font le pèlerinage de la fontaine et viennent inscrin leur nom et celui ai leur douce compagne sur le roc vau-
PETRARQUE ET VICTOR HUGO m
clusien. Il y eu a des milliers ; aussi loin qu'un bras a pu atteindre, pas une pierre n"est demeurée vierge de cet idiot pinceau noir qui, lourdement, marie les plates amours de Tardivcau et de Moirond avec le souvenir du vieil imbécile qui, lui du moins, faisait des sonnets discrets et ne les écrivait pas sur des rochers. >
Pétrarque, un vieil imbécile! La jeunesse ne respecte rien, nous le pensions tout à Tlieure ; nous ne sommes pas bien sûr que M. Ghabrillal soit jeune cependant, mais il fait preuve d'une haute indépendance en matière littéraire. Son bagage historique ne le gêne pas en voyage. On rougit néanmoins, quand on songe qu'un journal français, tiré à un aussi grand nombre que le Figaro, imprime de pareilles choses! Certes, les Italiens sont des gens d'esprit; ils n'auraient jamais trouvé celle-là, bien sûr, eux qui donnent les noms de leurs grands hommes aux rues de leurs moindres cités. Défions-nous de Voffenhachie, ce dissolvant moderne. C'est elle qui pousse à ces excès de plume et justifie ces ignorances de petits journalistes.
Après cela, nous n'approuvons pas davantage le journal républicain qui traita un jour sans pudeur M. Edmond Scherer, l'illustre critique et philosophe du Temps, de crétin, parce qu'ils n'étaient pas du môme avis sur deux grands poètes, dont l'un est à l'aurore, l'autre au zénith du ciel romantique, André Ghénier et Victor Hugo. — La seule réponse à faire pour M. Scherer, s'il ne l'eût dé-
daignée, était de réimprimer l'injure dans le Temps.
Avant d'aborder le gmnd événement littéraire du jour, qui est la nouvelle série de la Légende des Siècles, nous voudrions achever de nous décharger le coeur que l'impertinence du Figaro indigne, à propos de Pétrarque. Quelques lignes vengeresses seulement : nous les empruntons à l'excellent livre d'un des professeurs les plus distingués de la Sorbonne, M. Mézières, membre de l'Académie française :
« Le vrai Pétrarque,» dit-il, «n'est pas seulement un faiseur de sonnets et de chansons; c'est la plus grande figure du xiv^ siècle, le représentant des idées politiques les plus hardies qui s'y soient agitées , aussi bien que le restaurateur des Lettres et le chef admiré d'une génération de poêles, de latinistes, de savants. Tant qu'il a vécu, rien de grand ne s'est fait dans son pays ni même hors de son pays sans qu'il en ait été le confident ou le juge.. »
Celait le Voltaire du temps, l'un de ces hommes qui sont les leaders de l'humanité, vers qui tous les rayons convergent et qui rayonnent leur propre lumière sur le monde entier. Écoulez encore comme au seul nom de pairie il tressaille; sa véritable Laure est l'Italie ; celle des sonnets n'est qu'un incident dans sa vie. Il est l'ami de Rienzi, ce tribun romain qui entreprit unjour de
rétablir l'antique République, et de faire de Rome le centre de l'Italie ivae. On voit combien Rienzi et Pétrarque devançaient les siècles :
« Pétrarque, » dit M. Mézières, « le félicite, il l'encourage, il l'exhorte à ne se laisser ni tromper ni intimider; il conjure les Romains de se grouper autour de lui , il le compare à Romulus et à Brutus, il attend ses réponses en tremblant, il juge ses actes non en spectateur, mais en combattant dont la vie est en jeu, dont la destinée dépend du triomphe et de la chute du tribun. Autour de lui, presque tout le monde se prononce contre Rienzi. Le pape est irrité, les cardinaux ont peur, les Coionna entrevoient la ruine de leur famille. Pétrarque seul défend son ami contre ceux qui l'accusent. Lui qui vit à Avignon, qui porte l'habit ecclésiastique, qui attend sa fortune de la faveur des souverains pontifes ou de la bienveillance des prélats , il n'hésite pas un instant à compromettre toutes ses espérances pour soutenir une cause déjà condamnée.
«Peu lui importent les inimitiés qu'il attire sur sa tête, les préjugés ou les besoins de la cour pontificale. Rome se relève, elle sort de ses ruines et de son long silence ; elle parle enfin au monde attentif.... Tant pis si ce réveil épouvante les princes de l'Eglise, tant pis si les papes tremblent pour leur héritage!... N'ont-ils pas volontairement abandonné la ville éternelle?... De quel droit s'étonnent-ils que, sans eux, loin d'eux, leur épouse délaissée se réveille et se donne à qui la console de son veuvage, à qui lui restitue sa gloire et ses honneurs? Pétrarque avait été peut-être le premier confident de Rienzi ; peut-être le futur tribun lui avait-il révélé tous ses projets, le jour oii, pendant son ambassade à Avignon, il l'entraîna sous le portail d'une église et lui annonça de telles choses, que Pétrarque s'était écrié : « Puissé-je les voir de mon vivant 1 » Pétrarque fut aussi le dernier à le défendre, le dernier à croire à ses fautes, à accepter sa chute, et, quand il fut tombé, le seul à invo-
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quer en sa faveur la générosité du peuple romain, à placer ce proscrit, ce prisonnier sous la protection de ceux qu'il avait voulu arracher à une oppression séculaire'. »
Voilà de la chaleur, de la générosité, de Félan voltairiens. Un poëte républicain et (mieux qu'un poète) un penseur en vers et en prose, à la façon de Voltaire, est dans ce solitaire de Vaucluse, qui ne se condamne à la solitude que pour la méditation et le travail. Vaucluse, c'est son Ferney, — son Guernesey. — Rien ne dénote plus un grand esprit que cette précursion de l'avenir, cette amnistie anticipée des causes vaincues de la veille, qui triompheront le lendemain ou dans les siècles futurs. « Il faut mourir aux mains de ceux qui auront voix délibérative au chapitre de l'avenir,» a dit quelqu'un de la même famille. La Rome de Garibaldi a déjà donné en partie raison à Pétrarque, et c'est peut-être aussi ce qui lui vaut, par intuition, les injures du Figaro . Les contraires se sentent et se haïssent, même à cinq cents ans de distance. Sophocle passerait encore pour un fou parmi les partisans de Fopérette.
Quand on a lu la nouvelle série de la Légende
1. Pélrarque, Elude d'après de nouveaux documents, par m: a. Mézièies. Paris, Didier, un vol. in-S». 1868.
des Siècles^, il semble qu'on vient de faire en quelques heures le tour des douze signes du zodiaque. Ceci n'est point une critique, et nous nous rappellerions trop d'ailleurs, pour nous la permettre, la fable du serpent et de la lime. Ce que nous exprimons est une illusion vraie, ressentie surtout après la vision nocturne de Vénus, la belle étoile de ce nom, parcouremt les mondes sans fin, dans sa course échevelée, à travers tous les abîmes, côtoyant tous les soleils, rallumant les lunes épuisées, illuminant Uranus, réchauffant Saturne, et remettant du feu dans les astres. Le poète s'est fait Cosmos ; son inspiration grandiose est devenue toute positive, pour ne pas mentir à son siècle, dans cette belle pièce qui a pour titre : Là-haiU, et qui n'a rien ou presque rien de métaphysique et de mystique, malgré le sentiment qu'il prête aux étoiles.
Ces deux volumes nous ont fait comprendre les mystères de l'Apocalypse et des mythologies antiques, auxquelles la mythologie moderne vient se joindre en traversant les siècles ténébreux du moyen âge. Toutes les époques, symbolisées par les dieux à l'âge des peuples enfants, sont entrevues et expliquées, à chaque siècle marquant de l'humanité ou du monde mystique ; le poète, sûr de lui-même, se confond avec l'esprit de tous les temps et s'élève ou s'enfonce dans tous les abîmes