‹ Plume et pinceauChapitre 12 sur 46 · Un volume in-8", chez Pion · texte numérisé non relu

Un volume in-8", chez Pion

cellent livre qui a servi de sujet à cette chronique. Il y avait, dans l'opposition, des partisans de la Sainte- Alliance en pure haine du 2 Décembre ; ce parti renfermait tout ce que l'empire avait fait de mécontents, des doctrinaires et des libéraux de parade et de tous les bords réactionnaires et rétrogrades par essence, dont les représentants illustres se sont montrés de nos jours les plus acharnés ennemis de la République , quand une révolution, dont ils ont profité les premiers, les a ramenés au pouvoir.

En nous reportant aujourd'hui froidement aux temps dont nous parlons, c'est-à-dire à 1834 et à 1859, il nous est impossible de partager ces haines et ces colères, épousées pourtant un moment par quelques républicains, et contre lesquelles protesta Barbés dans une belle lettre qui lui valut ce qu'il ne demandait pas, — sa grâce.

Bouder la Patrie, à cause du porte-drapeau, dans les luttes où elle verse son sang, c'e^t faire preuve de sophiste encore plus que de bon citoyen. De telles aberrations menaient un jour le général Lamoricière à échanger une carrière glorieuse (nonobstant quelques peccadilles bien romaines toutefois) contre une brigade de soldats du pape.

Les bonapartistes n'ont pas agi autrement , du reste, quand ils ont, pendant l'invasion dernière, enrayé le mouvement patriotique par des capitulations successives, montrant ainsi qu'ils met-

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laieut le salut du régime bien au-dessus de celui du pays. C'est contre de tels sentiments que nous nous élevons, en disant que nous, dont le vote n'avait contribué en rien à la guerre fatale de 1870, nous aurions payé encore de quelques années d'empire le maintien intégral du territoire national, au risque même des persécutions que le moindre triomphe militaire aurait pu attirer sur la tète des républicains.

Il nous semble qu'en pensant ainsi, nous sommes dans une ligne de saine politique, celle du moins que nous tenons de l'enseignement de nos pères et qui ne remonte pas au delà de la Révolution. jSous nous sentons patriote et même un peu jacobin, si l'on veut. Nous mettons le salut et l'honneur de la patrie avant toute autre considération.

Nous entendons aujourd'hui prêcher le désintéressement de la France dans la question d'Orient : nous déplorons que la France puisse avoir d'elle-même cette opinion qu'elle se croie désintéressée dans des événements aussi graves. Elle sera entraînée comme les autres dans le tourbillon. Une mappemonde ne tourne pas ^ans que tous les points qui la composent tournent à la fois. Qu'on agisse diplomatiquement, si Fou ne

se suppose pas en mesure d'agir autremeut, mais qu'on ne se croie pas étranger à une question qui intéresse à un si haut degré toute l'Europe. On Je verra bien, ou plutôt n'attendons pas que trois ou quatre vautours se partagent notre continent. L'existence de la Turquie est nécessaire pour arrêter les prétentions de la Russie. iS'ous le disons, parce que c'est notre conviction, au risque de nous faire de grands ennemis parmi nos propres amis qui ne pensent pas comme nous. On a récriminé, il y a vingt-trois ans, contre la guerre de Crimée, et puis, quelques années plus tard, contre celle d'Italie ; ce sont à nos yeux les deux seules guerres légitimes de l'empire, et il ne pouvait les éviter. La première a traîné en longueur ; on a coupé court subitement à la seconde, au lendemain d'une victoire des plus sanglantes ; mais il était indispensable, dans le moment même, que ces deux guerres se fissent. Il fallait à tout prix en finir avec les empiétements de la Russie qui débordent encore et menacent la liberté européenne.

Nous n'ignorons pas que les conditions de la politique extérieure de l'équilibre européen — comme on dit — ne sont plus aujourd'hui, pour la France, ce qu'elles étaient en 18G9. L'empire

lui-même lui a fait perdre tous les bénéfices et le prestige de cette guerre libératrice eu Italie, par cette néfaste et impolitique journée de Mentana. Cette seconde violation du territoire italien, au profit du pape et pour soutenir une vieille masure qui ne demandait qu'à crouler, nous a aliéné une nation qui a le sentiment de son existence propre et d'une vitalité bouillonnante. Nous avions tout fait pour les lui rendre, il fallait quand même la conserver notre alliée.

Qui dit alliés implique cette association dans laquelle chacun apporte sa part de cotisation et d'intérêts réciproques ; mais la solidarité ne saurait aller jusqu'à rendre ces liens indissolubles, le jour où l'un des deux intéressés tend à se précipiter de gaîté de cœur dans un gouffre.

Le parti clérical a beaucoup exploité le mot à: ingratitude contre l'Italie ; il est toujours prêt à compromettre la France dans ses alarmes ; il profite du moindre prétexte pour pousser des cris d'aigle : ces jours derniers encore, on Fa vu tout ému par une récente allocution du pape, et il a fallu que M. Decazes posât du baume sur ces saintes plaies.

La reconnaissance et le sentiment n'ont que faire en politique comme dans tous les intérêts privés ou publics de ce monde, quand ils ne sont pas basés sur un inébranlable bon sens. M. de Gavour avait cédé, comme gage et rançon d'amitié, la Savoie et Nice, — et nous ne voudrions

pas les perdre aujourd'hui ; nous ne faisons pas fi de la grandeur matérielle d'une nation, et nous croyons que l'étendue du territoire contribue à son hygiène et à sa grandeur morale en présence des nations rivales. Nous ne sommes pas de ceux qui disent, en regardant la nouvelle carte de France : « Bah ! elle est encore assez grande. » Nous tenons à Nice, à la Savoie, comme à la Corse et à nos colonies. C'est plus qu'antipatriotique, c'est insensé de penser autrement, et nous savons que ces rêves hantent certains cerveaux, dans lesquels, si on grattait bien, on trouverait, peut-être à leur insu, un premier fond de rouille monarchique et cléricale.

Le grand ministre, qui avait refait l'Italie, de concert avec la France, déchaîna sur lui une tempête de malédictions, le jour où l'abandon des deux provinces fut un fait accompli. Garibaldi ne le lui pardonna jamais ; Rattazzi Tassaillit en plein parlement. Le ministre avait, dans sa sage politique, et ne pouvant pas faire autrement, cédé deux diamants pour conserver la couronne entière, c'est-à-dire la délivrance de l'Italie. Le roi avait dit avec finesse, non sans un serrement secret, comme toutes les fois qu'on fait un grand sacrifice, rendu obligatoire : « qu'après avoir donné

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la iille [Idi princesse Glotilde), on pouvait donner le berceau (la Savoie) ». — Cette politique valait mieux et était plus sincère assurément que les ruses et atermoiements du duc de Savoie, Yictor- Amédée, qui irritaient tant Louis XIV : — le moucheron piquant et déconcertant le lion, comme on l'a dit.

C'était à l'empire à tenir bon par la suite dans sa politique, et à n'en avoir pas une double, en présence des vœux et des tendances de l'Italie.

<-< Les nations^ les unes à l'égard des autres, n'ont d'antre règle que leur intérêt bien entendu. » — N'en est-il pas de même, dans la vie pratique, dans toutes les relations où les intérêts sont en jeu ? On ne peut exiger d"aucun ami, associé ou allié, qu'il serve une cause mauvaise, qu'il croit contraire à ses intérêts. Le dévouement en amitié est sublime, mais quand il n'engage qu'un individu. De peuple à peuple, on n"a jamais vu le sacrifice aller jusque-là. Nous avions émancipé l'Italie, c'était à nous à nous tenir envers elle à la hauteur des circonstances.

Quant au reproche d'avoir créé, de nos propres mains, cette puissance rivale, il faut se demander si le génie de Cavour n'aurait pas fini par triompher des difficultés, même sans le secours de la France, et si la France n'aurait pas plus perdu que gagné à laisser l'Italie du Nord chercher un appui ailleurs ! — Qu'on ne foublie pas, la politique de la France en ces années fut couronnée

d'un succès flatteur pour le pays, le jour où on la fit l'arbitre des destinées de la Vénétie. Mais le chef de l'État s'endormit sur ce triomphe, que la paix de Yiilafranca n'aurait jamais fait prévoir.

Ceux qui traitent encore la guerre d'Italie d'entreprise chevaleresque et de folle aventure, ne se sont jamais posé cette question : que serait-il advenu, dans le cas où Gavour, désespérant de rallier la France à sa cause, y aurait gagné une autre puissance ? Y aurait-il eu grand avantage pour nous ? Nous y perdions tout d'abord notre prépondérance en Europe ; nous cessions d'être l'arbitre des nations.

Il est impossible de supposer que le génie persévérant de Gavour fût resté inactif devant un refus de la France ; c"eùt été une difficulté de plus pour lui, mais il aurait tout mis en œuvre pour la surmonter ; et, en définitive, il se serait adressé ailleurs. A qui ? Aux ennemis naturels de l'Autriche ; aux plus fins et aux plus politiques ; à ceux qui auraient le mieux compris le parti à tirer de la situation. Mais le rôle de la France était tout tracé, elle était toujours à cette époque la première puissance politique de TEurope : elle venait encore de le prouver en Crimée ; il y avait eu déjà une alliance contractée avec le Piémont dans cette première guerre, où Gavour avait engagé quinze mille hommes, tout ce qu'il pouvait faire, «un bijou d'armée», suivant l'expression du maréchal Bosquet.

C'avait été un des actes les plus habiles de sa part, de mêler le sang du Piémont à celui de la France et de l'Angleterre dans cette entreprise contre la Russie, et comme toujours, dans les luttes parlementaires, le grand politique avait failli ne pas être compris. Fort heureusement son ascendant auquel on s'accoutumait l'emporta, sauf à encourir plus tard des reproches qui le remplissaient d'angoisses pendant les lenteurs de cette longue guerre.

<. Un jour, vers l'automne de 1850, » raconte M. Charles de Mazade, « à la veille d'entrer pour la première fois au pouvoir comme simple ministre du commerce, Cavour visitait les provinces du Piémont et il s'arrêtait à Stresa, aux bords du lac Majeur, dans la maison du philosophe Rosmini, où il se rencontrait avec Manzoni. Ces esprits supérieurs s'entretenaient des destinées de l'Italie, regardant fixement, du haut de la villa Bolongaro, la rive opposée, qui restait pour le moment, qui semblait devoir rester pour longtemps autrichienne. Manzoni , dans l'ingénuité de son âme , ne cessait d'espérer ; Rosmini souriait tristement des illusions du poëte. Cavour se frottait les mains, — c'était déjà un de ses gestes familiers, — et il répétait avec une vivacité persuasive : 0 Nous ferons quelque chose. »

Il se le promettait dès ce temps-là ; c'était une vocation chez un homme de sa trempe, d'une volonté ferme et pondérée par un bon sens des plus remarquables qui se soit jamais trouvé dans une tête humaine. Il était bien difficile que l'unité de l'Italie ne se fit pas sous son impulsion.

L'Allemagne, qui allait prendre tant de prépondérance, sous une impulsion analogue, aurait aidé ritalie tôt ou tard à accomplir l'œuvre commune contre l'Autriche. L'honneur de la France, en dépit d'une politique routinière qu'on nous vante encore et qu'on essaie de ressusciter, était de prendre les devants , mais aussi de les garder par la suite. Il fallait sans cesse rester à l'avantgarde et sur le qui-vive.

Sait-on quels adversaires la guerre d'Italie avait en France? Les lettres de Cavour, que cite M. de Mazade, vont nous les faire connaître. Il y avait alors à la Celle-Saint-Cloud un salon d'opposition, tenu par une femme des plus aimables et des plus spirituelles, la comtesse de Circourt, que tous ses amis, même ceux que des raisons politiques tenaient éloignés de son salon, ont vivement regrettée à sa mort. — J'ai en ce moment sous les yeux un buste de Bonstetten, légué par elle à Fun de ces derniers, dont elle prisait très-haut l'esprit et le talent. — Le comte de Cavour écrivait souvent à la comtesse de Circourt; M. de Mazade cite de lui^ entre autres, cette belle lettre, datée de 1834 :

« Les événements ont amené le Piémont à prendre une position nette et décidée en Italie. Cette position n'est pas

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sans dangers, je le sais, cl je sens tout le poids do la responsabilité que cela fait peser sur moi ; mais elle nous était imposée par l'honneur et le devoir. Puisque la Providence a voulu que, seul en Italie, le Piémont fut libre et indépendant, le Piémont doit se servir de sa liberté et de son indépendance pour plaider devant l'ICuropc la cause de la malheureuse péninsule. Nous ne reculons pas devant cette tâche périlleuse ; le roi, le pays, sont décidés à l'accomplir jusqu'au bout. Vos amis les doctrinaires et les libéraux, qui pleurent la perte de la liberté en France après avoir aidé à l'étoufer en Italie, trouveront peut-être notre politique absurde et romanesque. Je me résigne à leurs censures, certain que les cœurs généreux comme le vôtre sympathiseront avec nos efforts pour rappeler k la vie une nation renfermée depuis des siècles dans un affreux tombeau. Si je succombe, vous ne me refuserez pas un asile au milieu des vaincus émincntsqui viennent se grouper autour de vous.... Recevez cet épanchement comme l'aveu que toute ma vie est consacrée à une œuvre unicpie : l'émancipation de ma patrie.... »

Dans uuc autre lettre, datée de Paris cette fois, en I800, il écrivait :

« J'ai vu Thiers, il approuve la guerre, mais il voudrait maintenant la paix. 11 désespère de son parti et presque du régime parlementaire. Cousin s'est fait fusionniste.... Je me suis trouvé avec Montalembert, et, malgré le peu de sympathie réciproque, nous nous sommes serré la main. J'ai vu aussi le nonce, à qui j'ai dit que nous désirions un accord sur la base du système français ; il a fait semblant de ne pas comprendre... »

G'étaient-Ia ces doctrinaires et ces libéraux dont Cavour parlait Tannée précédente à M™^ de Gircourt. Ajoutons-y l'un des plus spirituels et peut-

être aussi le plus sceptique, M. de Rémusat, pour faire plaisir à M. de Mazade, qui lance quelque part, dans ce volume, sa pierre à M. Barodet, à propos d'une élection dans laquelle avait échoué Cavour en 1849. Rémusat n'est pas Cavour, il n'a jamais cherché à entraîner la France, et à sa voix ne s'est jamais levée une légion. « M. Thiers approuve la guerre, mais il voudrait la paix... » Se tire de ce dilemme qui pourra. C'est bien là de la politique àt petit bourgeois. Cavour, qui avait autant d'esprit que Thiers et plus de chaleur, le rendit un jour à Rothschild, qui était allé le voir pour le sonder, pendant son nouveau voyagea Paris en mars 1859.

« Le tout-puissant banquier, fort opposé à la guerre, » dit M. de Mazade^ << intéressé à savoir où en étaient les choses, se montrait pressant. « Eh ! eh ! répliquait Cavour, il y a beaucoup de chances pour la paix, il y a beaucoup de chances pour la guerre.... »

C'est ainsi que les Normands disent qu'il y aura des pommes et quïl n'y aura pas de pommes. Mais le baron Jaunes de Rothschild eut sa revanche.

« — Toujours drôle, monsieur le comte ! répondit-il. — Tenez, monsieur le baron, reprit Cavour, je vais vous faire une proposition : achetons ensemble des fonds, jouons à la hausse, je donnerai ma démission, il y aura une hausse de trois francs. — Vous êtes trop modeste, monsieur le comte, vous valez bien six francs. »

Certes, c'était là jouer fin et gaîment entre gens d'affaires et d'esprit.

Il a été tout à l'heure question du nonce dans la lettre de Gavour. Ce même nonce disait à l'empereur, à la suite de l'attenlat d'Orsini, en 1838, que c'était là « le fruit des passions révolutionnaires fomentées par le comte de Cavqur».

Or, le premier mot de Cavour, en apprenant l'attentat, avait été celui-ci : « Pourvu que ce ne soient pas des Italiens ! » C'étaient des Italiens ! et ce n'était pas leur premier attentat : on se souvient du comte Piorri, qui avait déjà tiré une première fois sur l'empereur. Nous ne le regrettons pas pour la France, mais ce furent les républicains français qui pavèrent encore une fois par de nouvelles lois d'exception, des arrestations, des condamnations, des déportations, etc. Nous n'avons pas oublié cet épisode.

On a surnommé Napoléon III, le taciturne: on va voir combien ce surnom était justifié. L'attentat d'Orsini n'avançait pas les affaires de Cavour. La police française voulait étendre son action sur la presse italienne ; on demandait la suppression

de certains journaux. Le ministère français, ayant à sa tête ce même colonel Espinasse que nous avions vu présider le conseil de guerre à Montpellier après le 2 Décembre, essayait d'exercer tant qu'il le pouvait une pression comminatoire sur le cabinet de Turin ; il multipliait les communications de plus en plus pressantes et menaçantes, si bien qu'un jour, raconte M. de Mazade, on arrivait, à quoi ?

« Le prince de Latour d'Auvergne (ambassadeur de France) avait été chargé de lire une nouvelle dépèche plus péremptoire au comte de Cavour. Celui-ci écoutait fort patiemment, sans la moindre émotion ; puis, la lecture achevée, il disait avec la plus grande tranquillité, d'un ton amicalement narquois : « Mais c'est fini, le roi a reçu hier de l'empereur une lettre qui termine tout. » Rien n'était plus vrai, et le prince de Latour d'Auvergne, homme bienveillant, éclairé, qui exécutait fidèlement ses instructions, mais qui commençait à être sceptique sur bien des choses, n'avait plus qu'à replier sa dépêche ; il s'en allait en méditant sur la difficulté de servir les souverains qui ont deux diplomaties. Il

Avec de tels sujets, on n'en finirait pas. Nous nous sommes peut-être un peu trop étendus en commençant sur nos impressions personnelles, qui sont aussi des souvenirs rapportés de Turin en 1859. Notre admiration pour Cavour nous vient de ce temps-là; nous partagions l'enthousiasme

général pour ce ministre patriote qui eut en lui du Vauban et du Louvois — un véritable leader de la tribune — dont la parole vibrante et toujours juste trouvait tout de suite le nœud des difficultés que ses adversaires faisaient naître, le plus grand parlementaire peut-être des temps modernes, parce qu'il joignait l'action et la pratique à réloquence, un homme tel enfin qu'il en a manqué un de nos jours à la France.

Avec lui, il ne se serait jamais créé cet antagonisme qui va de plus en plus s'éiargissant dans notre pays, qui sépare un peu plus la nation en deux classes, et qui est si inquiétant pour l'avenir ; — ennemi de toute violence, il aurait conjuré le cléricalisme en réconciliant le clergé avec la nation, en fondant l'un dans l'autre de façon à éviter tout esprit de caste et de prédominance. C'est là l'art de gouverner pour les grands politiques qui ne sont pas tenus d'être des philosophes.

Les philosophes sont toujours la minorité dans les nations, et quand où gouverne, c'est pour le plus grand nombre. Cavour était vraiment un homme de 89 dans son pays.

Le livre de M. de Mazade nous fait vraiment comprendre le régime parlementaire que Cavour a tant contribué à fonder en Italie ; il ne voulait rien faire sans la majorité ; mais il avait l'art de persuader son conseil au Parlement, et on savait que c'était toujours le bon. Le plus accessible des hommes d"État, il ne s'enveloppait pas d'un

nuage et ue se gonflait pas d'une importatice exagérée ; il s'intéressait à tout et il savait aussi profiter de tout. Le portrait qu'en trace M. de Mazade est des plus sympathiques :

« Il n'avait de dédain pour rien, ni jjour les hommes ni pour les choses...; il savait tenir compte des petites gens, même des avis, des observations qu'il provoquait souvent, qu'il écoutait et qu'il s'appropriait. Après cela, sous cette apparence de facilité et de bonne humeur (car la bonne humeur est un de ses traits dominants", Cavour ne gardait pas moins -les deux souveraines qualités de l'homme d'État, la netteté, la précision des idées, et une puissance de volonté qui, en certains moments, faisait tout plier, qui ne s'arrêtait ni devant le péril, ni devant les difficultés intimes. Seulement, cette volonté d'acier s'enveloppait de grâce ; la précision des idées se parait d'agrément ; le sentiment pratique, si développé, si sûr en lui. s'alliait à la grandeur, à l'étendue des conceptions ; et cette nature heureuse, enjouée, libérale, impétueuse, fascinatrice, devenait irrésistible : elle entraînait amis, dissidents, adversaires. ^

N'oublions pas encore celte admirable qualité de l'homme politique et pratique : il disait que la rancune était absurde, et il prétendait qu'il n'y avait rien d'ennuyeax.

Au physique (car nous l'avons vu de très-près en ces année.s-là) nous lui avons trouvé de la ressemblance avec Proudhon sans barbe et avec M. Thiers, mais encore plus avec les portraits gravés de Manin ; il eut celui-ci pour ferme et constant ami de sa politique. Il avait conquis dès le premier jour tous les grands cœurs, amis de

leur pays, qui avaient senti en lui le véritable libérateur de Tltalie, celui qui devait la faire sortir de ses limbes et de cette ornière de conspirations dans lesquelles elle était toujours vaincue, où elle s'épuisait en efforts impuissants, et qui n'aboutissaient qu'à des proscriptions et à des fusillades. Des esprits comme Cavour travaillent au grand jour ; il disait qu'il trompait la diplomatie en lui disant toujours la vérité : « mais on ne me croit pas y^, ajoutait-il.

« Un matin de cet hiver de 18o8-18o9, avant le jour, un visiteur inconnu s'était présenté cliez le président du Conseil, qui avait été aussitôt prévenu par un valet de chambre un peu effaré. « Quel est cet homme? disait le chef du cabinet « piémontais. — Il a un large chapeau , un gros bâton à la 1 main et il ne veut pas dire son nom, il prétend que 0 monsieur le comte l'attend. » C'était Garibaldi, qui était venu s'entendre avec Cavour en se rangeant sous les ordres de Victor-Emmanuel. »

Manin et Garibaldi, il y avait bien de quoi enflammer les cœurs patriotes de ce temps-là ; c'en était assez pour justifier notre enthousiasme de jeunesse.

■2 et 3 avi'i! 1877.

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