A LA MÉMOIRE D'ALBERT CASTELNAU
Ancien Député de l'Hérault et l'un des 363 '
Albert Castelnau est mort à Paris le 6 octohre 1811 , à la teille de la résurrection et avant d'avoir touché de nouveau à la terre promise et définitivement conquise cette fois (ccst du moins notre espoir et notre vœu). Il n'avait que cinquante-quatre ans; il était né à Montpellier le 2o septemhre t82ô, d'une dés familles les plus considérables et les plus recommandaUes de cette bourgeoisie protestante oie Vapostolat et le martyre sont de tradition depuis la révocation de ledit de Nantes., et où, Vhonneur^ la p'obité et le travail sont aussi un héritage
1. Albert Castelnau avait accepté la dédicace de ce volume. Nous n'avions eu d'abord d'autre pensée, en la lui offrant, que d'acquitter une dette d'amitié et de reconnaissance envers celui à qui nous nous plaisons encore aujourd'hui à rendre un tel hommage. Il nous avait mis, l'hiver dernier, la plume à la main. Nous lui devions ainsi d'avoir pu écrire, dans la Réinibli'iue du Midi, une série d'articles qui sont entrés pour la plupart dans ce volume. Nous lui savions gré de nous avoir jugé digne de tenir l'emploi de critique dans son journal. Mais son excessive délicatesse aurait gêné, de son vivant, l'expression de l'éloge sous notre plume en tète de ce petit
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2)our ainsi dire patroiiymique et un blason. Des traits révélés de son enfance montrent de honne heure Albert Castehiau fratiqvjint déjà, d'une façon inconsciente , ces i^rincipes de son compatriote Auguste Comte, qiiil adoptera plus tard avec la conviction raisonnée d'un philosophe, et oit sont contenus tant de germes de solidarité humaine, — seuls principes, peut-être, qui représentent, en ce temps de religions ébranlées et croulantes, le vrai culte et l'unique religion de l'avenir, — le culte et la religion de l'humanité. Le futur auteur de l'apostrophe Aux riches, chaleureux plaidoyer oii il revendiquait hautement, en ISiS, les droits des classes laborieuses et assujetties, s'était manifesté dès rage le plus tendre. Albert Castelnau, tout enfant, donnait ait x pauvres ses vêtements neufs, à l'insu de sa vénérable mère\ étonnée de voir son fils user si vite tant de vête-
livre : nous n'aurions pu parler de lui en toute liberté sous ses yeux. Une catastrophe prématurée nous a malheureusement relevé, à cet égard, de toute fausse honte. Albert Castelnau est mort avant la publication de ce volume auquel il applaudissait d'avance. Nous n'avons plus aujourd'hui à retenir nos sentiments et nos regrets. On ne doit aus morts que la vérité : c'est presque un soulagement pour nous de pouvoir esquisser ici ce portrait d'un ami qui a laissé un si grand vide autour de lui et des racines si profondes dans le cœur de tous ceux qui l'ont connu.
1. Encore aujourd'hui vivante et si cruellement frappée par des coups réitérés.
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ments. N'était-ce pas, dès ce temps-là, le même homme qui partageait tout plus tard avec ses compagnons de chaîne (la chaîne nest pas ici une exjjression figurée), lorsque le coup d'État le jeta moribond sur cette terre dévorante d'Afrique, oit il ne fut arraché à la mort que par l'indicible dévouement d'un frère ^ ?
Nature fine et des plus distinguées ; cœur et esprit d'élite; âme indomptable et résignée sous Venveloppe la, plus douce et dans un corps de tout temps frêle et délicat; opposant aux persécutions une inébranlable fermeté de caractère ; convaincu et patient, — un vrai saint moderne portant sa conviction et sa foi dans des aspirations futures et terrestres ; exempt d'ailleurs de préventions et de j^^'èjugés; sans exclusivisme à l'égard des grands esjmts ou des talents qui n'étaient pas de son bord, ; sachant très-bien distinguer, avec un discernement impartial et équitable, entre les j^erso^mes et les choses; mêlant la pointe de scepticisme nécessaire à toute croyance, pour la rendre rationnelle et plus forte; — se complaisant même parfois en des paradoxes qui accusaient des luttes intérieures et l'habitude de discuter le pour et le contre de
1, M. Eugène Casteinau, artiste peintre et conseiller municipal de Moirtpellier.
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ses opinions et de ses résolutions : — tel nous apparaît Albert Castelnau dans sa physionomie morale, au lendemain de sa mort. Il était essentiellement liomme de pensée, lien qu'il ait su être aussi homme de cœur et d'action aux heures décisives.
Dans ses beaux et bons jours, à certains moments d'abandon et de gatté, quand cela le prenait, SCS yeux clignotants, qu'il avait extraordinairejnent petits, s éclairaient subitement de causticité et de malice : il avait alors de ces traits perçants et incisifs, où il montrait son esprit d'observation à nu, avec un remarquable talent d'imitation qui était presque de la haute comédie, et qu'on n aurait pas soupçonné sous cette attitude pensive et recueillie. C'était comme un débordement d'ironie qui contrastait avec sa nature grave et cette physionomie sérieuse, empreinte d'un caractère d'austérité et d'ascétisme que la souffrance accentuait de plus en plus dans les derniers temps de sa vie, et qui est le signe de race des hommes dévoilés à une foi profonde. — Nous avons dit quels étaient son culte et sa foiK
1. La Reme poUtiq.\ie et litléraire a donné ce portrait de lui (dans le n" du 13 octobre 1877) : — on ne pouvait mieux le connaître et le dépeindre : « Esprit fin, nature profondément
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Cet air réservé et modeste, qui comjilétait cette nature d'ajwtre et de martyr du devoir et qiCil portait 'partout. — mhne quand il bravait, le 9 août 1870, les baïonnettes de Baraguey-d\Hilliers autour du Palais -Bourbon, — avait plus d'îine fois donné le change sur les qualités distinctives de son esjyrit : d'aucuns de ses collègues {parmi ses voisins de la gauche) ne se doutaient pas à la Chambre quHls axaient affaire en ce démocrate a un érudit de première main, capable de tenir tête à l'helléniste le plus lettré, Nou^ Vavons entendu un soir causant sur les
sincère, artiste par ses goûts, érudit par ses études, aimable et doux dans la vie privée, il portait parfois dans les discussions politiques une vivacité qui a pu tromper sur son véritable caractère eeux qui Tont peu connu. Nous demanderons aux hommes qui pèsent leurs idées et leurs paroles : <r Seriez-vous aussi maîtres de votre pensée, aussi maîtres de votre langage, si vous aviez été brusquement arrachés à votre famille, jugés par une commission mixte, déportés en Afrique ; si plus tard, et pendant des années, vous aviez du promener une santé chancelante d'auberge en auberge ; s'il vous avait fallu vivre partout, excepté chez vous, en Espagne, en Angleterre, en Italie, rôdant autour de la patrie comme un malfaiteur qu'on traque!... » — Telle a été pourtant la vie du proscrit sous l'empire, et celle d'Albert Castelnau en particulier. Mais on n'a pu indiquer ici que les grandes lignes. Le secrétaire fidèle et dévoué d'Albert Castelnau, M. Edouard Durranc, nous a dit plus au long, dans un travail biographique plein de détails intimes, toutes les tortures et les humiliations qu'eut à subir son ami à cette époque néfaste. Ah uno disce omnes ! (La biographie d'Albert Castelnau par M. Edouard Durranc, publiée d'abord dans la République du Midi, a été ensuite recueillie en brochure à Montpellier, chez Coulet.)
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matières les pins ardues de littérature grecque^ — cette science à laquelle tous les esprits d'élite et de loisir s^ adonnent de nos jours. S 07i interlocuteur [un sava?it grec) u'az-ait rien à lui apprendre.
Un tel assemblage des dons de V esprit et du talent, réunis en sa personne à tant de simplicité et de noMesse, lui conquérait à jamais ceux qicil avait élus îcne /bis pour amis. On Va hien vu, par ce groupe nombreux et fidèle qui est venu rendre un dernier devoir à sa dépouille mortelle, avant qu'elle ne fût emportée de Paris. On lui restait d'autant plus attaché qu'il ne se montrait pas tout d'un coup en une fois et qu'on ne le connaissait hien que peu à peu. « Les grandes âmes, a-t-on dit, ne sont pas soupçonnées, elles se cachent, et souvent il n'y parait qu'un peu d'originalité. » Le cas était tout a fait applicable à Castelnau; mais la nature, qui avait tant ménagé l'étoffe à sa pauvre et chétive santé, semblait avoir voulu lui donner une compensation dans cette faculté attractive et attrayante qu'il avait à un degré si supérieur et si exquis.
L'Italie avait été sa seconde patrie pendant ces années d'exil oio il errait tout autour de la France : c'était même sa vraie patrie intellec-
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tuelle, car il était devenu d'esprit plus Italien que Français : il rêvait sans cesse de faire un second zoyage à Florence^ et à force de penser à ces personnages du xvi^ siècle, dont il axait écrit l'histoire, il finissait pa'r s'identifier tellement avec son sujet, qu'on l'eût pris à certains jours pour Vun d'eux, dans son costume du matin. Ses goûts, ses prédilections littéraires et artistiques le portaient de préférence vers ces années qui ont précédé ce grand siècle de la Renaissance italienne, en en reflétant déjii toutes les splendeurs a son aurore. Il a laissé im grand ouvrage encore inédit sur les Médicis, dont on peut dire que son roman de Zanzara aura été la préface : c'est bien le tableau le plus comjjlet d'une époque cic l'humanité longtcmjjs comprrmée allait faire explosion, et qui ne doit rien à la notre en surprises de toute nature. Il y avait bien Ici de quoi tenter un philosophe et un penseur homme d'action, qui a vu lui-même de pyrès des temps héroïques et qui a pris part aux luttes de son siècle.
Avec, des tendances ainsi dirigées vers les sommets culminants de l'humanité, le sentiment du Beau devait être un de ses cultes, et il faisait à tout ce qui élève l'esprit de Vhomme une place prédominante dans la société moderne et démo-