XII DEDICACE
cratique. En cela, il était bien aristocrate dans le Ion sens, — le sens tout intellectuel du mot. Il se confessait un jour devant nous, avec une grâce charmante, d'une tentation qui lui était venue une fois en séance, à Versailles, et oii Famour de Vart avait failli Vemjmrter en lui sur le sentiment du devoir. Il venait d'acheter une tapisserie ancienne dune grande magnificence, et il pensait, à la Chambre, qu'il n arriverait pas à temps à Paris pour la Doir installer par le tapissier dans ce salon de la rue de Rome, qu'il avait placé sous Vinvocation de la Vénus de Milo et oio ses amis se sentaient si à Vaise : — un vrai divan de philosophes et de libres penseurs. — Il avait bien envie de quitter la séance avant le vote, mais il sut résister à cette envie. — C'était une bien petite victoire dans une vie dabnégation et de sacrifice comme la sienne'^.
"21 octobre 1877.
1. Il nous a été donné, depuis, de faire l'élogo d'Albert Castelnau, dans un discours lu au dîner de la Cigale le X" novembre 1877. Nous ne le reproduisons pas ici, pour ne pas faire double emploi (il a été publié par la Vie littéraire du 15 novembre 1877).
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SA RADIATION DE MÉDECIN DE L'HOTEL-DIEU DE U'ON. LA RUE RABELAIS A MONTPELLIER.
On sait très-peu de chose sur Rabelais. L'histoire de sa vie, telle qu'elle nous a été transmise par la tradition, est un tissu de fables et de légendes, qui la font ressembler pour nous à celle d'Ésope par le moine Planude. On peut la grossir au gré de l'imagination et de la fantaisie, niais aucun témoignage contemporain et authentique ne vient à l'appui de tout ce qu'on raconte encore journellement sur lui. Il en est de Rabelais comme de Piron, à qui l'on attribue tous les mots légers du xyiii^ siècle; mais comme pour l'auteur de la MéU'omanie, on ne peut pas dire, à propos des joyeusetés et grivoiseries mises sur le compte de l'amusant conteur du xvi" siècle,
qu'ow ne frète qu'atix riches, car rien ne les conlirme. On a voulu se faire une idée de l'homme surtout d'après son œuvre; nous avons bien de la peine, malgré tout, à nous représenter Rabelais tel qu'on nous le dépeint, et nous persistons à voir plutôt en lui le savant que l'ivrogne et le débauché. Nous ne savons du moins comment concilier les deux choses, même en ce temps de liberté de mœurs et de langage que représente aujourd'hui pour nous le xvi" siècle.
Nous nous abstiendrons par conséquent de toute conjecture devant le document peu connu que nous allons reproduire, tant que nous ne serons pas plus renseignés sur la personnalité et le véritable caractère du célèbre curé de Meudon. Il résulte, à n'en point douter, de ce document, que Rabelais fut rayé en 1533 (et non pas en 1534, comme on l'avait cru tout d'abord) des cadres de la Faculté de Lyon, pour avoir abandonné deux fois son poste de médecin à l'Hôtel- Dieu de cette ville. Les véritables motifs de cette désertion sont peut-être dans les archives de Grenoble, où il était allé, et oia il se peut que le hasard les fasse découvrir un jour, comme on a découvert ceux de sa radiation dans les archives de Lyon. Mais la preuve qu'il faut toujours se défier des préventions et des préjugés auxquels une découverte de ce genre peut donner naissance à première vue, c'est qu'on avait attribué tout d'abord à la peste le départ de Rabelais.
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C'était, croyait-on, pour se mettre à l'abri du fléau qu'il se serait enfui. Or il n'en est rien, comme on le verra tout à l'heure. Les motifs de son départ ne sont nullement indiqués dans les procès-verbaux de sa radiation, et les administrateurs de l'Hôtel-Dieu, contraints à prendre cette mesure, n'auraient pas manqué d'imprimer un caractère de flétrissure à son absence si elle avait eu la peur pour mobile.
L'attentioii de Sainte-Beuve fut attirée il y a quelques années sur ce sujet par des articles de M. Philibert Soupe, dans le Salut public de Lj'on. Il écrivit aussitôt la lettre suivante à son ami, M. R. Chantelauze, avec lequel il était alors en correspondance assidue, à propos du cardinal de Retz ' :
« (Ce 8 octobre 1867)... Il y a toujours une chose que j'ai oublié de vous demander. Il s'est fait à Lyon un petit travail sur Rabelais, ou du moins un travail dans lequel il a été dit que Rabelais médecin avait quitté la ville dans une épidémie et s'en était allé à Tournon ou ailleurs (c'était à Grenoble), ce qui l'avait fait rayer de la Faculté. J'aimerais bien à savoir dans quel journal ou dans quel Recueil scientifique ou académique cette petite découverte a été consignée. Ceci ferait le pendant de Montaigne, quittant Bordeaux ou il était maire, et n'y revenant pas à cause de la peste. On peut être de grands écrivains sans être des héros. »
1. Voir la Correspondance de Sainle-Beuvo (chez Calnianii Lévy, éditeur).
Quelques jours après, Sainte-Beuve, mieux mis au fait par la réponse de M. Ghantelauze, lui écrivait de nouveau :
« (Ce 15 octobre 1867). Vous êtes mille fois bon, cher monsieur et ami, de me servir à souhait et comme par enchantement pour tout ce détail sur Rabelais. Je crois en effet qu'il ne faut rien exagérer. Il n'est rien tel que de voir les pièces et de les lire à l'œil net et sans lunettes, sans verres de couleur...»
Il dicta en même temps à la hâte la note suivante, destinée par lui à la réimpression de l'un de ses articles sur Rabelais, le grand poëte en prose, comme il Ta appelé dans son Tableau de la Poésie française au xvi"^ siècle :
« Il faut voir, dans le journal le Salut public, de Lyon, la série d'articles sur Rabelais qu'y a donnés M. Philibert Soupe les H, 28 octobre; 7, 20 novembre; 6 décembre 1838; 6, 13, 23 janvier et i"^' février 1839. Rabelais, comme on le sait, fut médecin à l'Hôtel-Dieu de Lyon. Il paraît qu'il y entra en novembre 1532. 11 était assez peu assidu. Il s'absenta plus d'une fois, notamment en janvier 1333 et sans en avoir demandé la permission aux conseillers de la ville de Lyon, directeurs de l'hôpital. On sut bientôt qu'il était à Grenoble, se disposant à partir pour l'Italie. Sa place était sollicitée comme vacante. Après quelques réunions du Conseil municipal qui y mit des lenteurs et des procédés, on pourvut à son remplacement (on a retrouvé les procès-verbaux).»
Le Conseil d'administration s'assembla trois fois à l'effet de remplacer Rabelais; le procès-
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verbal de la première séance, daté du 14 février 1S3S, nous donne les noms de trois médecins qui aspiraient à lui succéder : c'étaient les docteurs Charles, Pierre Du Castel et Canapé. Dans la seconde séance, qui se tint bientôt après, le 23 du même mois, les avis furent partagés; quelques conseillers voulaient pourvoir tout de suite au remplacement de maître François, en faveur de l'un des trois concurrents, Pierre Du Castel, lequel était soutenu et protégé par un bienfaiteur de THôtel-Dieu, M. de Montrotier, qui donnait tous les ans audit établissement « trois cents livres et plus ». Un des conseillers, Humbert Gimbre, avait préféré tout d'abord un autre des candidats à la succession de Rabelais, maître Charles, mais il se rendait à l'avis de M. de Montrotier. Le sieur Jacques Fenoil, « pour semblables causes », et afin de ne pas mécontenter* ledit sieur de Montrotier», était également d'avis de pourvoir tout de suite au remplacement de Rabelais en faveur audit sieur Pierre Du Castel. Mais cinq conseillers, Pierre Durand, Hugues Delaporte, Jehan Guilland, Benoit Rochefort et Pierre Manissier, émirent l'opinion qu'il fallait laisser au moins à l'absent le temps de revenir, et ils demandaient pour lui un sursis jusqu'à Pâques.
Nous ne savons si Pâques tomba entre la seconde et la troisième séance; mais le S mars suivant, Pierre Du Castel fut définitivement élu
sans discussion. Deux des conseillers seulement qui avaient précédemment demandé du temps pour Rabelais, Hugues Delaporte et Jehan Guilland, assistaient à cette délibération, et nous ne voyons pas qu'ils se soient élevés contre la résolution prise. C'est que le temps pressait apparemment de pourvoir l'Hôtel-Dieu d'un médecin.
On en profita pour faire des économies sur les appointements, c'est-à-dire qu'au lieu de quarante livres tournois qu'avait eues Rabelais, il en fut alloué trente seulement à Pierre Du Castel.
Au surplus, voici le texte des procès-verbaux. Nous en avons modernisé l'orthographe afin d'en rendre la lecture plus facile : c'est la seule altération que nous nous soyons permise, et elle doit nous être pardonnée, car certains mots, écrits de différentes manières sur le manuscrit, ne commandaient pas un respect scrupuleux pour l'orthographe primitive. Nous avons cependant maintenu celle du nom de Rabelais, comme elle se présente en deux ou trois endroits, parce que Ye muet de la fin semble nous donner la clef de la prononciation de ce nom au xvi^ siècle : Rahelaise.
Nous devons la communication de ce document à M. R. Chantelauze, qui a bien voulu en demander copie pour nous à son savant ami, M. Gauthier, archiviste du département du Rhône.
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