Extrait du journal l'Art
eût une bien grande autorité dans le corps dont il faisait partie, pour exciter tant de regrets et d'éloges, bien qxCil fût calviniste. Cette restriction, qui revient plusieurs fois, gâte un peu le panégyrique, mais elle ne fait qu'ajouter à la couleur du temps. En somme, Ton était sous le règne de la miniature : c'était le genre à la mode, et du Guernier était souvent mandé à la cour. Félibien raconte qu'il fit « plusieurs portraits du roi et de toutes les personnes de la. ])remicre qualité »; et comme s'il voulait jeter à la fin un grain de sel dans son Entretien, il le termine par ce renseignement peu édifiant : « Lorsque le duc de Guise alla à Rome, il emporta un livre de prières où du Guernier avait représenté en saintes toutes les plus belles dames de la cour peintes au naturel. » — C'est frivole et léger; mais c'est un trait piquant pour l'histoire. Félibien, qui ne manque pas une occasion de réprouver l'hérésie, n'ajoute pas un mot de blâme en cette circonstance '.
1. Le duc de Guise dont il s'agit ici est le même qui gouverna quelque temps à Naples, dont il avait favorisé, en 1647, le soulèvement contre les Espagnols. Il est célèbre par ses aventures de guerre et d'amour. Le président Hénault a dit de lui dans son Abrégé chronologique (à l'année 1641] : • Ce prince était aussi inconstant dans ses mariages que les autres le sont en galanterie : il se fit séparer de sa première femme, Anne de Gonzague, qu'il avait épousée par amour, pour épouser la comtesse de Bossul, qu'il aimait, et il passa le reste de sa vie à faire casser son mariage avec celle-ci pour pouvoir épouser M"« de Pons, qui à son leur devint sa maîtresse. » C'est pendant soh séjour .ï Rome,
Nous ne nous étendrons pas plus longtemps sur les œuvres de du Guernier, d'autant plus que nous n'en pouvons montrer aucune. C'est un phénomène analogue à ce qui s'est produit pour quelques poètes de l'antiquité que cet artiste du xvii"^ siècle qui se présente à nous avec un nom célèbre et pas une œuvre. Pourtant ces merveilleux portraits, d'une ressemblance parfaite, et « d'un volume si petit » qu'en sortant des mains de l'artiste ils étaient enchâssés dans des chatons de bagues, n'ont pu être tous anéantis ou perdus. Il y a eu de tout temps des amateurs de miniatures. Celles de du Guernier, qui n'ont pas été détruites, sont peut-être conservées dans de riches collections où il est impossible de les reconnaître, parce qu'elles ne sont pas signées '.
où il poursuivait la dissolution de son mariage avec la comtesse de Bossut, que les Napolitains révoltés l'appelèrent à leur tête, après l'assassinat de Masaniello. Bayle a dit du duc de Guise que c'était ( l'un des plus galants et des plus accomplis seigneurs de France. • •
1. Un homonyme de Louis du Guernier, avec lequel on est sujet à le confondre, fut graveur à Londres pendant la première moitié du xviii' siècle. On trouve quelquefois des ouvrages anglais et particulièrement des poêles ou des écrivains de l'antiquité, illustrés par lui : ce sont, en général, d'assez médiocres gravures. Il est probable que cet artiste, qui porte également le prénom et le nom de Louis du Guernier, était un neveu de celui qui nous occupe et qu'il se réfugia en Angleterre lors de la révocation de l'édit do Nantes. — Ce n'était pas la première fois du reste qu'un membre de cette famille prenait le chemin de l'eïil. L'histoire des du Guernier date des persécutions religieuses qui ensanglantèrent Rouen à la fin du xvie siècle. Leur aïeul paternel possédait, d'après Félibien, une charge considérable- dans le Parlement de
Il existe un très-beau portrait de Louis du Guernier par Samuel Bernard '. C'est le seul que l'on connaisse aujourd'hui de notre artiste. Les Archives de VArt français (Documents, t. II, p. 3S9) font pourtant mention d'un autre portrait de du Guernier, peint par Sébastien Bourdon, et dont une copie fut présentée comme morceau de réception à l'Académie de peinture, en 1663, par un peintre nommé Antoine Berthellemy. Il serait important de retrouver aujourd'hui l'original ou la copie de ce portrait. Nous ne le voyons pas signalé ailleurs, et c'est une grande lacune dans l'œuvre de Sébastien Bourdon. Les portraits peints par cet artiste restent la plus belle partie de son œuvre et la plus originale.
Sébastien Bourdon avait épousé la sœur de du Guernier. La minule de son contrat de mariage vient d'être retrouvée, et c'est la pièce
cette ville : « Mais pendant les guerres de la Religion, il perdit la vie pour vouloir soutenir un mauvais parti. • C'est l'historiographe du Roi qui parle. Le fils de ce du Guernier, Alexandre, le premier du nom qui fut peintre, voyant tous les biens de son père au pillage, alla en Angleterre, d'où il revint quand les troubles furent un peu apaisés, et il se mit à peindre de miniature. C'était le père de celui dont Félibien, qui se montre si impitoyable pour son aïeul, a écrit le panégyrique.
1. On peut en voir une épreuve gravée au Cabinet des estampes, à la Bibliothèque nationale, dans le dossier Samuel Bernard. — Ce graveur, père du fameux traitant, avait été élève de Louis du Guernier pour la miniature. (Jal, Dictionuaire critique de bioyrapliie et d'histotre.)
que nous allons mettre sous les yeux du lecteur.
On a parlé, à propos de ce p'emier mariage de Sébastien Bourdon, de la beauté de Suzanne du Guernier (voir notamment un article de M. Arsène Houssaye dans la Presse du 7 septembre 1864). Il est bien difficile d'apprécier aujourd'hui toutes les raisons de convenance ou d'amour qui furent la cause de cette union. Félibien en donne une, que nous ne voyons aucun inconvénient à accepter de la bouche d'un contemporain. « Du Guernier, qui était connu à la cour, et qui avait quantité d'amis, lui procurait (à Bourdon) des ouvrages en différents endroits. » — Bourdon appartenait, en outre, à la religion réformée, et c'était un lien de plus entre les deux époux.
La sœur de Louis du Guernier « dessinait fort bien », et ce n'était probablement pas un mince mérite non plus aux yeux de son second mari, — car nous allons voir tout à l'heure qu'elle était déjà veuve et sans enfants. Elle eu eut neuf de Bourdon, qui presque tous moururent jeunes: elle mourut elle-même en 1658, âgée à' environ quarante ans, disent les registres protestants cités par Jal. Ainsi l'année même de sa naissance est inconnue. Quant à Bourdon, il se remaria l'année suivante, et il eut encore sept enfants de sa seconde femme.
Florent Le Comte parle de deux lilles de Sébastien Bourdon, qui peignaient fort bien la mi-
niature. Nous ne savons si elles étaient nées du premier ou du second lit. Nous apprenons seulement par un document, cité par Jal, qu'Anne Bourdon, fille de Bourdon et de Suzanne du Guernier, née à Stockholm en 1653, pendant le séjour du peintre à la cour de la reine Christine, fut forcée de s'expatrier en 1687, par suite de la révocation de l'édit de Nantes.
Il ne nous reste plus qu'à publier notre document.
Nous le tenons de l'obligeance de M. Eudore Soulié, qui a eu, comme on sait, l'idée originale de reconstruire la vie de Molière à l'aide de documents notariés ', L'acte, daté du 9 janvier 1641, que nous allons reproduire, a été retrouvé par lui dans l'étude de M" Simon, notaire à Paris, 83, rue de Richelieu ; il est extrait, comme on le verra par la signature, des minutes de M'' Marreau, un notaire du xvii^ siècle, parmi lesquelles le savant chercheur a fait bien d'autres découvertes ^.
« Furent, présens en leurs personnes noble homme Sébastien Bourdon, fils do défunts Marin Bourdon, vivant maître peintre en la ville de Montpellier, et de Jeanne Gau-
1. Un volume, fruit de ses Recherches, a paru à la librairie Hachette.
2. M. Champflcury a dû particulièrement à M. Eudore Soulié la communication de nouveaux Documents positifs sur les frères Le Nain, lesquels, publiés en 1865, à la suite de son grand ouvrage, sont restés le dernier mot de l'érudition sur les peintres de Laon.
lier, jadis sa femme ', ledit Bourdon fils, aussi peintre à Paris, y demeurant dans les galeries du Louvre, — pour lui et en son nom d'une part ;
« Et Suzanne du Guernier, veuve de feu honorable homme Nicolas Coliissons -, vivant ingénieur à Paris, assistée et du consentement de dame Marie Dauphin, sa mère, veuve de feu sieur Alexandre du Guernier, vivant maître peintre enlumineur ', demeurant sur le quai de l'île du Palais, regardant le quai de la Mégisserie, — pour elle et en son nom d'autre part ;
« Lesquelles parties en la présence et par l'avis de leurs parens et amis ci-après nommés, savoir de la part dudit Bourdon, de noble homme Isaac du Vernes, bourgeois de Montpellier ; Pierre Le Saige , marchand joaillier ; Claude RousscUe et Jean Girard, orfèvres; Louis BouUongne et Jean Le Sage, peintres, ses amis ;
« Et de la part de ladite du Guernier et sadite mère, de Louis du Guernier, enlumineur du roi, Alexandre du Guernier, frères ; honorables hommes Paul Belliart, marchand orfèvre ; François Cousin, marchand bourgeois de Paris, cousins ; Antoine Vigeon, bourgeois de Paris ; Jean Chau-
1. Les registres de l'Église réformée de Charenton, où l'on sait iju'était relégué le culte protestant et où les deux époux reçurent la bénédiction nuptiale le 13 du même mois, donnent un autre nom à la mère de Sébastien Bourdon. Elle y est appelée Jehanne Parise. (Voir le Dictionnaire de Jal, à l'article Bourdon.)
2. Dans le Dictionnaire de Jal, le premier mari de Suzanne du Guernier est appelé Nicolas Colsonnet : c'est un diminutif et une variante du nom.
3. Ce mot à'enlumineur relève tellement aujourd'hui de l'érudition artistique, qu'on nous saura peut-être gré du renseignement suivant, puisé dans le Dictionnaire de Furelière : « Il est défendu aux enlumineurs de s'ér'gcr en maîtrise, par sentence du 28 mars 1608. I — A un point de vue purement littéraire, Joinville, l'historiographe du roi Louis IX, définit ainsi l'art de l'enlumineur : • L'écrivain, dit-il, qui a fait son livre, Venlumine d'or et d'azur. »
29'i PLUME ET PINCEAU
chon, sieur de Brcnault, exempt des gardes du roi, cousins k cause de leurs femmes ; Jacques Belliart, maître orfèvre ; Mathieu Aulmont, enlumineur du roi ; Antoine Sautereau ; Guillaume Le Blanc, bourgeois de Paris, aussi cousins ; noble homme Denis Gibert, avocat en Parlement; Jean Laigle, marchand bourgeois de Paris, amis; dame Suzanne Belliard, veuve de feu Jean Pronde, marchand joaillier, marraine et cousine de la future épouse.
« Volontairement reconnurent et confessèrent avoir fait, firent et font entre elles les traité de mariage, dons, douaire, conventions et choses qui ensuivent.
« C'est à savoir, ledit Bourdon et ladite Suzanne du Guernier s'être promis et promettent prendre l'un l'autre par loi et nom de mariage et icelui faire solenniser en face de l'Eglise le plus tôt que commodément ce faire pourra et qu'il sera avisé et délibéré entre eux, leursdits parens et amis.
« Les futurs époux seront uns et communs en tous biens, meubles et conquests immeubles, suivant et au désir de la coutume de Paris, conformément à laquelle les conditions du présent contrat de mariage seront réglées, quoique ciaprès ils fissent leur demeure et acquisitions ailleurs, dérogeant pour cet effet à toutes coutumes contraires, néanmoins ne seront tenus des dettes l'un de l'autre faites et créées auparavant la célébration dudit mariage. Et si aucunes y avait, elles seront payées par celui qui les aura contractées.
« La future épouse apportera au futur époux la somme de trois mille livres tournois, savoir mille livres en deniers comptans, huit cens livres en meubles et ustensiles d'hôtel, le tout la veille de leurs épousailles ; — et les douze cens livres restans, en une petite maison à présent bâtie et édifiée sur le quai du pont Marie du côté de l'église Saint- Paul, dont il se paye de loyer par an cent trente-cinq livres sur lesquelles sont à déduire trente-six livres qui se payent annuellement au sieur Poltier , laquelle somme de mille livres en deniers comptans et les huit cens livres en meubles entreront en la communauté ; — et la valeur de ladite
sl;i!astien bourdon 295
petite maison et les deniers provenant d'icelle ou du dédommagement (au cas qu'il convienne recevoir ledit dédommagement) seront et demeureront propres à ladite future épouse et aux siens de son côté et ligne.
« Ledit futur époux a doué et doue sadite future épouse de mille livres tournois do douaire préfix pour une fois payée, dont elle jouira suivant la coutume, du jour ([u'il aura lieu, sur tous les biens dudit futur époux qui eu demeureront chargés.
'c Le survivant desdits futurs époux aura et prendra par pvéciput et avant partage des biens meubles de leur communauté tels qu'il voudra choisir réciproquement jusques à la somme de quatre cens livres tournois, selon la prisée de l'inventaire et sans crue, ou ladite somme en deniers au choix dudit survivant.
« Sera loisible à la future épouse seulement et non aux siens, arrivant dissolution de communauté, de renoncer à icelle et, ce faisant, reprendre ladite somme de trois mille livres, sesdits douaire et préciput, tels que dessus et tout ce que pendant ledit mariage lui serait advenu et échu par succession, donation ou autrement. Le tout, franchement et quittement sans être tenus d'aucunes dettes de ladite communauté, quoiqu'elle y eût parlé, y fût obligée ou condamnée, dont elle sera acquittée par et sur les biens dudit futur époux.
« Si, pendant ledit mariage, il est vendu aucuns biens propres de l'un ou l'autre des futurs époux, remploi en sera fait sur les biens de ladite communauté ; et si elle ne suffît à l'égard de la future épouse sur les propres dudit futur époux au moyen des avantages que ladite future épouse a reçus de sa mère, tant par son premier mariage, nourriture, logement, que de la meilleure partie qu'elle lui fournira des mille livres ci-dessus prorais en deniers comptans.
5 Lesdits futurs époux ont déchargé et déchargent ladite Marie Dauphin, mère de la future épouse, de rendre aucun compte de la tuition qu'elle a eue de ladite future épouse et du posthume (qui est décédé), dont elle était enceinte lors du décès de son premier mari et encore mineure ; —
sans que ci-après elle en puisse être recherchée ni inquiétée en quelque sorte et manière que ce soit, à condition toutefois que ladite future épouse après le décès de sadite mère pourra se porter héritière de sadite mère ou se tenir par ladite future épouse aux avantages qu'elle aura reçus d'elle.
« Car ainsi a été accordé entre lesdites parties, promettant, etc.
« Fait et passé à Paris en la maison où ladite veuve du Guernier et ladite future épouse sont demeurantes, l'an mil six cens quarante et un, le neuvième jour de janvier après midi, et leur a été déclaré ces présentes sujettes au scel sous les peines de l'édit et déclaration du Roi.
« Bourdon, Suzanne du Guernier, Marie Dauphin, du Guernier, P. Belliard, Le Sage, Boullongne, Vernes, L. Le Sage, Vigeon, Claude Rousselle, F. Cousin, A. Saultereau, J. Girard, Chauchon, S. de Breneau, Gibert, M. Aumont, J. Belliard, Laigle, Suzanne Belliard, Gu"« Le Blanc, Marie Belliard, Quarré, Maçreau.
« Ledit Sébastien Bourdon, nommé au contrat de mariage devant écrit, reconnaît et confesse avoir eu et reçu de ladite Marie Dauphin , veuve dudit feu sieur Alexandre du Guernier, sa belle-mère, et de ladite Suzanne du Guernier, veuve dudit feu sieur Nicolas CoUissons à présent sa femme, — ladite veuve Alexandre du Guernier à ce présente et acceptante, — la somme de trois mille livres tant en argent comptant, meubles et ustensiles de ménage que autres choses contenues et portées par le contrat dudit mariage d'entre lui et ladite Suzanne du Guernier à présent sa femme, dont quittance, promettant, etc.
a Fait et passé à Paris es étude l'an mil six cens quarante et un, le quatrième jour de mai après midi, et ont signé :
« Sébastien Bourdon, Marie Dauphin, Quarré, Marteau. »
Nous demandons la permission, en terminant, de vider une ancienne querelle avec M. Jal, Fauteur du Dictionnaire critique. Il est le pre-
mier qui ait élevé des doutes sur l'année de la naissance de Sébastien Bourdon et sur sa religion. Il conteste à la fois que cet artiste soit né en 1616 et qu'il ait été tout d'abord calviniste. Nous n'avons eu qu'à consulter les registres de l'Église réformée de Montpellier, sa ville natale, et voici ce qu'ils ont répondu :
« Du mercredi 10 février 1616, Sébastien, fils de Marin Bourdon, maître peintre et vitrier, et Jeanne'.... né le second dudit mois; — parrain Sébastien Dumas, maître menuisier, et Isabeau Toussel ; — baptisé par M. Le Faucheur. »
Rien que ce nom de Le Faucheur indiquerait un baptême protestant. Ce nom figure, en effet, sur la liste des plus anciens pasteurs de l'Église réformée de Montpellier ^
lo août 1873.
i. Cette fois le nom est illisible; mais après le document cidessus, le prénom de Jeanne reste bien avéré.
2. Voir la liste des pasteurs de cette ville dans YHistoire de l'Eglise réformée de Montpellier, par M. le pasteur Corbière, page 596.
PAR M. CHARLES LENTHÉRIC i.
Nous souhaitons la bienvenue à un livre des plus attrayants et des plus instructifs, et qui réveille en nous des impressions d'enfance et de clocher. Sa forme scientifique ne nous effraye pas : de belles et nombreuses cartes, qui portent le reflet bleu et ont la limpidité du ciel du Midi, nous aident à nous reconnaître dans cette pérégrination autour du golfe de Lyon. Notre savant guide, M. Charles Lenthéric, est notre compatriote et notre ami ; il a été notre condisciple au lycée de Montpellier : il perdit bien jeune, en 18b0, son père, un des meilleurs maîtres de mathématiques spéciales que possédât alors rUniversité et l'un des hommes les plus recommandables qui eût jamais été regretté par une cité entière. M. Charles Lenthéric, en s'adonnant dès sa jeunesse aux mathématiques, n'a donc pas fait mentir le proverbe qui veut que noblesse
1. Un volume grand in-18, chez Pion, imprimeur-éditeur. — (L'article suivant a paru dans la Revue politique et littéraire.)
oblige. Il a tout simplement chassé de race en marchant sur les traces de son père ; il est ancien élève de l'École polytechnique et n'a point déserté le Midi. Il est ingénieur des ponts et chaussées à Nimes.
C'est un bon centre d'études pour la nature d'observations auxquelles il s'est livré et qui ont donné naissance à ce beau livre que nous présentons aujourd'hui au public. L'auteur ne pouvait être mieux placé pour le composer que dans le chef-lieu du département maritime qui possède sur son littoral la vieille et célèbre cité d'Aigues- Mortes.
C'est un chapitre de l'histoire de France que M. Lenlhéric consacre à la ville de saint Louis dans ce volume en apparence local et méridional : et tout d'abord il réfute cette opinion accréditée que la mer battait les remparts de la ville au temps de Louis IX, et que c'est à Algues- Mortes même que le saint roi s'embarqua deux fois pour la croisade. Il est au contraire parfaitement démontré aujourd'hui qu'au xni° siècle la mer était à la même distance d'Aigues-Mortes que de nos jours, et qu'un canal, traversant les étangs, reliait alors, comme à présent, la Méditerranée à la ville. Les noms modernes des mêmes étangs et leur situation topographique sont exactement désignés dans différents actes des xiv°, xv° et xvi^ siècles. « Aigues-Mortes,. comme Narbonnc et Fréjus, était donc un port reculé dans
riiitérieur des terres ; et, depuis un temps immémorial, aucun mouvement rétrograde de lu mer n'a été constaté sur cette partie du littoral de la Méditerranée. » — Quant à saint Louis, il s'embarqua au lieu appelé le Grau-Louis. « Notons, » dit M. Lenthéric, « avec un soin tout particulier et une fidèle exactitude l'emplacement df ce point spécial de notre rivage, qui a été deux fois le théâtre de l'embarquement des croisés pour la terre sainte. Le Grau-Louis est à égale distance du grau du Roi et du grau de Melgueil. Mauguio, aujourd'hui comblé, c'est-à-dire à 7 kilomètres de l'un et de l'autre de ces deux graus '. C'est l'embouchure aujourd'hui fermée et déserte
1. On donne le nom de graxi. (probablement du latin gradvs passage) à ces nombreux canaux qui coupent la plage sur le littoral languedocien et qui mettent les étangs en communication avec la mer. Le plus célèbre actuellement, à cause de la station balnéain qui s'est étendue sur ses deux rives, est le grau de Palavas, à l'embouchure du Lez. Palavas est une des plus jolies commums maritimes de France : c'est l'Arcachon du sud-est, plus éloigné, il est vrai, de Paris que son heureux rival de Bordeaux, mais qn attire la fashion do tous les grands centres plus rapprochés de I Méditerranée que de l'Océan. En quelques années, Palavas rdevenu une ville florissante et bien vivante, — tout le contram d'une ville morte sur cotte plage de Maguelone, — grâce surtoul au chemin de 1er qui y mène aujourd'hui do Montpellier en un quart d'heure. C'est même un des plus grands attraits de cette dernière ville, à laquelle Mérimée reprochait, dans ses lettres, de manquer de promenades dans ses environs. Depuis que Montpellier ne se contente plus de son horizon bleu, et qu'un chemin de for le mot en communication si rapide avec la mer, c'est une vraie ville italienne ou espagnole de la côte, par son faubourg de Palavas.
de remcien chenal, le canal Viel, qui serpentait à travers la lagune d'Aigues-Mortes, dont les remparts crénelés et la massive tour de Constance se détachent à Thorizon. »
A la fin du xvn" siècle et pendant le xviii^, celte horrible tour de Constance, privée de jour et d'air à l'intérieur, a servi de prison d'État à des réformés de tout âge et des deux sexes qui refusaient de se convertir. Il faut lire, à ce sujet, dans l'Éloge du prince de Beauvau, prononcé à l'Académie française, en 1803, par le chevalier de Boufflers, le récit d'une visite qu'ils avaient faite tous les deux, en 1767, à la tour de Constance, pour voir les prisonnières. Le passage est cité tout au long par M. Charles Martins dans une remarquable Étude sur Aigues-Mortes (1875). « Quatorze femmes, dit le chevalier de Boufflers, languissaient dans la misère, l'infection et les larmes. Le commandant (prince de Beauvau) eut
peine à contenir son émotion Hélas! tout
leur crime était d'avoir été élevées dans la même religion que Henri IV. La plus jeune de ces martyres était âgée de plus de quarante-cinq ans ; elle en avait huit lorsqu'on l'avait arrêtée allant au prêche avec sa mère, et la punition durait encore ! »
Un beau passage dans l'ouvrage de M. Leuthéric est celui où il nous retrace le paysage d' Aigues-Mortes et de son quadrilatère de remparts. Nous ne pouvons faire mieux connaître ce
livre qu'en le citant : nous avons à la vérité l'embarras du choix dans ces pages si variées et si pleines d'observations de toute nature. Citons donc au hasard :
« Sans la production du sel, que l'on récolte en abondance à la surface de tous les marais du littoral et qui dépasse annuellement 60,000 tonnes, la vie semblerait absolument éteinte autour de la vieille cité de saint Louis.
« Mais cette solitude et cet abandon sont en parfaite harmonie avec la paisible majesté de cette enceinte fortifiée, intacte depuis six siècles, et que la main de l'homme a jusqu'à présent respectée. Aiguës- Mortes a eu, en effet, cette double fortune d'échapper à la fois au vandalisme des démolisseurs et au zèle des restaurateurs. 11 n'existe certainement aucune enceinte en Europe, et peut-être au monde, qui ait été conservée dans une aussi parfaite intégrité....
« On a répété à satiété que les fortifications d'Aigues- Mortes présentaient en plan la même disposition que Damiette : c'est se méprendre un peu sur la signification de ce mot plan. Le tracé d'une ville fortifiée est, en général, commandé par la forme de la ville elle-même ; et, si Aigues- Mortes a une figure quadrangulaire si géométrique, c'est que l'enceinte avait été disposée en prévision d'un développement qui ne s'est jamais produit. Le tiers environ de la surface enveloppée par les remparts esl occupé par des terrains vagues et des jardins à peine cultivés. La population, qui était au xvi" siècle de 13,000 âmes, est descendue à 3,300, et paraît devoir rester tout au plus stationnaire...
« La solitude et le désert qui environnent Aigues-Mortes font ressortir, d'une manière saisissante, les grandes lignes de son enceinte. Le pays est plat ; les arbres y sont rares ; quelques tamaris, très-peu de figuiers, des pins d'.Alep et des allantes sur les dunes, et au fond un rideau de pinsparasols qui se perd dans la forêt de Sylve-Réal, aujourd'hui en voie de dépérissement
« La campagne d'Aigues-Mortes est d'une incomparable tristesse ; les marais qui couvrent le sol à perte de vue frangent l'horizon, dont les lignes sont brouillées par des effets de mirage assez confus. Le sol, pénétré de sel marin, ne donne naissance qu'à des plantes ternes, aux feuilles grasses, aux fleurs incolores, des joncs, des soudes, des salicornes, éraaillés çà et là de quelques lis marins. La terre végétale n'existe pas encore, et il faudra peut-être des siècles pour que la culture prenne possession des bas-fonds de ces étangs sauinàtres, dernières lagunes d'une mer disparue. Les blanches mouettes et les flamants roses, si nombreux en Egjpte, animent seuls la surface de ces immenses flaques d'eau, sur les rives desquelles on voit errer silencieusement des troupeaux nomades dfe taureaux noirs et de chevaux camargues, qui ont conservé l'allure sarrazine de leurs ancêtres, ramenés par les croisés.... •
Force est de nous arrêter, car la place nous manquerait pour ce que nous avons encore à signaler dans ce volume. Voici une page à laquelle M. "Victor Hugo donnerait son apostille :
M Tout le monde sait qu'à Narbonne toute une ville romaine , plusieurs temples , un amphithéâtre, un nombre considérable d'édifices publics de toute nature ont été mis à l'état de Aéritables carrières, et que François I"^', le restai'.rateur des arts et des lettres, en a utilisé les matériaux pour la construction d'une enceinte continue autour de la ville, qui est d'ailleurs sur plusieurs points aujourd'hui en cours de démolition. Ces fortifications du xvi» siècle forment ainsi une sorte de musée épigraphique en plein air (lue l'archéologue et l'artiste ne peuvent encore parcourir sans douleur, en songeant à tout ce que ce développement de métopes, de bas-reliefs, de corniches et d'inscriptions lapidaires représente de monuments détruits. »
L'élément scientifique occupe une place considérable dans ce volume ; il en est même la base essentielle, mais il est présenté de la façon la plus attrayante ; M. Lenthéric trouve les effets dramatiques sans les chercher, par la simple exposition des faits. Quand on lit dans son livre la marche croissante des atterrissements de la mer par les alluvions que déposent les fleuves à leur embouchure, on est effrayé pour l'avenir de la Méditerranée.
« Les embouchures avancent naturellement dans la mer en proportion de la quantité des matières charriées (le Rhône apporte annuellement à son embouchure 17 millions de mètres cubes de sable et de vase). La grande bouche de ce fleuve progresse annuellement d'e 50 mètres ; celle du Pô, de près de 80 mètres ; le Mississipi s'allonge environ de 330 mètres dans le golfe du Mexique ; et si les emhouchures du Nil n'accusent une marche annuelle que de 3 à -4 mètres environ, cela tient à ce que le fleuve, dépou^^-u de digues, se répand librement pendant les crues sur toute la surface de la basse Egypte, y dépose la plus grande partie de ses limons et produit, au lieu d'un avancement en mer, un exhaussement général de tout le Delta, que les recherches de Dolomieu ont évalué à 60 millimètres par siècle. »
Voici la conclusion que tire M. Martins, dans sa brochure déjà citée sur Aigues-Mortes, de ce travail des fleuves (on désigne sous le nom de fleuves travailleurs les grands fleuves à delta) :
(> Si l'on porte les yeux sur l'avenir géologique de la terre, on peut prévoir et même déterminer approximativement le siècle oii le delta du Rhône, traversant la Méditerranée,
LES VILLES MORTES DU GOLFE DE LYON 30o
rejoindra l'île de Minorque et plus fard la côte d'Afrique, tandis que le delta du Nil atteindra l'ile de Chypre et les rivages de l'Asie Mineure. »
Comme à Fappui de cette prédiction, basée sur des calculs scientifiques, nous trouvons dans VAlmanach et calendrier météorologigue 'poiir Vannée 1876, par F.-V. Raspail, un curieux article intitulé Avenir de la géographie. Nous en extrayons ce qui suit :
« L'avenir doit s'attendre à ce que, dans quelques siècles, toutes ces dentelures géographiques s'elTaceront tout le long de cette vaste cote, pour s'étendre en terres labourables et resserrer la Méditerranée dans le lit d'un grand fleuve. — Car la Méditerranée n'est pas une mer, mais l'étang d'un fleuve dont la source est celle du Dnieper et l'embouchure, le détroit de Gibraltar ; et voilà pourquoi cette prétendue mer n'a point de marée. »
Sans me faire juge de cette dernière théorie, que j'accepte toutefois d'une bouche autorisée, je m'étais bien toujours douté que toutes ces découpures gracieuses et pittoresques de nos côtes maritimes n'avaient pas été disposées par la nature uniquement pour le plaisir des yeux. En attendant ce refoulement de la Méditerranée, prévu par les savants, nous sommes à la merci de l'eau : c'est encore pour le moment l'élément le plus fort, car il est le plus nombreux (s'il est permis de s'exprimer ainsi).
X D'après M. de Humboldf, » dit M. Lenthéric, « dans l'état
actuel de notre planète, la superficie de la terre ferme est à celle de rélément liquide dans le rapport de 1 à 2 i/o; ce qui revient à dire que la mer couvre environ les trois quarts de la surface du globe. »
Nous aurions voulu pouvoir donner une idée plus étendue de ce livre intéressant à tant d'égards, mais il faudrait s'arrêter à chaque page et faire le tour entier du golfe de Lyon avec l'auteur. Tout ce qu'on sait, tout ce que la science peut admettre, il l'a analysé, discuté et rendu avec ce talent d'expression qui est aujourd'hui le propre des savants vulgarisateurs :
" Il nous faut en prendre décidément notre parti, écrivains et gens de lettres, » disait, il y a quelques années, Sainte- Beuve ' : « tout homme d'esprit qui est d'une profession, s'il a à s'en expliquer devant le public, surpasse d'emblée les lettrés, même par l'expression ; il a des termes plus propres et tirés des entrailles même du sujet.... a
M. Lenthéric a, en effet, de ces mots techniques qui frappent, « qui instruisent, qui enrichissent le vocabulaire et la langue ». Pour la connaissance approfondie de tout ce qui concerne le littoral de la Méditerranée — non-seulement au point de vue pratique et scientifique de l'ingénieur-géologue, appelé peut-être d'un jour à l'autre à tracer de nouveaux et nombreux chemins de fer, sillonnant en tous sens ces rives au-
t. Souveaux Lundis, tome IX, arlielo Deschancl.
jourd'hui endormies et riches en souvenirs, mais aussi au point de vue même de rarchéologie et de l'histoire, dont le naturaliste ne se croit pas dispensé, — nul livre ne peut être un meilleur guide, plus sûr, plus instruit, plus varié, que celui de M. Lenthéric. Il a fait revivre le Midi de l'antiquité et du moyen âge : à chaque pas, ce sont des villes mortes et qui surgissent sur ces plages désertes comme des fantômes évoqués ; d'antiques civilisations, dont les vestiges attestent la grande puissance, sortent de la poussière des tombeaux gallo-romains et, postérieurement, de ceux des évêques, comme on en voit encore dsuis la vieille église de Maguelone.
Cette cité de Maguelone, aujourd'hui détruite et dont il ne reste plus qu'une église sur une langue de terre étroite resserrée entre la mer et les étangs qui longent partout la côte en ces parages, fut visitée à diverses reprises par les papes au moyen âge. Urbain II s'y arrêta cinq jours pour y prêcher la croisade quand il se rendit au concile de Clermont, en 109b, «pour encourager de sa présence et de sa parole, en deçà des monts, les prédications de Pierre l'Ermite ». Mais, vingttrois ans après (1118), les choses changent : il ne s'agit plus seulement, pour la papauté, d'aller conquérir le tombeau du Christ ; le patrimoine lui-même de saint Pierre est serré de près et menacé. Le successeur d'Urbain II, Gélase II, se voit déposé par l'empereur Henri V et remplacé
par un antipape, Tarchevêque Bourdin, qui avait consenti à sacrer l'empereur d'Allemagne malgré la défense de Gélase II. Celui-ci, chassé de ses États, vint chercher un refuge en France, et « il est reçu honorablement à Maguelone par le trèshumble seigneur Guillem V, qui l'accompagne ensuite à Melgueil et à Saint-Gilles. Guillem VI ne se montre ni moins soumis ni moins respectueux en 1130 envers Innocent II », déposé à son tour par un nouvel antipape, Anaclet II, et qui vint chercher également un refuge en France, oii il débarqua sur la plage de Maguelone. Ce voyage d'Innocent II est resté célèbre dans l'histoire de France par le concile d'Étampes, en 1130, où saint Bernard entraîna dans une même ligue en faveur du pape la France, l'Angleterre et l'Allemagne. Mais les premiers protecteurs d'Innocent II avaient été un évêque de Maguelone, Raymond 1°'', et le seigneur de Montpellier, Guillem VI \
On voit combien l'histoire de ces villes mortes (je parle de Maguelone), entreprise et menée à bonne fin par M. Charles Lenthéric, se rattache
1. Un autre pape, Alexandre III, vint aussi débarquer à Maguelone en 1162, • contraint par l'empereur Frédéric Barberousse et par l'antipape (encore un antipape!) Victor III, de quitter l'Italie. Après avoir consacré en l'honneur des saints apôtres, Pierre et Paul, le principal autel de la cathédrale, il se dirigea vers Montpellier. » — J'ai pris surtout pour guide, en ce qui concerne Maguelone, M. A. Germain, et l'introduction de sa belle Histoire de la commune de Montpellier.
de près à l'histoire nationale de notre pays. Je ne puis le suivre malheureusement dans toute la contrée, et je me contenterai de renvoyer le lecteur à son livre, tout en faisant mes réserves sur un point essentiel. Tant que la tradition chrétienne est d'accord avec la vérité historique, je n'aurais garde de la contester ; mais ce n'est nullement le cas pour la légende des Saintes-Mariés et celle de la Sainte-Baume, qui ont donné naissance, comme on sait, à deux pèlerinages célèbres en Provence. Nous avons là-dessus aussi l'autorité de la critique, plusieurs fois invoquée par M. Lenthéric, contre certaines données historiques ou scientifiques un peu incertaines qu'il s'est attaché à combattre. Nous nous étonnons qu'il ait tant ajouté foi à celles-là, qui rentrent tout à fait dans le domaine de l'imagination et de la fantaisie, en dépit du P. Lacordaire et de Mistral. Ce dernier du moins a pour excuse qu'il est poëte, et, comme artiste, il prend son bien où il le trouve ; mais les vers cités dans le livre de M. Lenthéric ne prouvent rien en faveur de la croyance locale.
« Il n'est admissible à aucun degré, môme au moindre, que Marie de Magdala soit venue en Provence. D'abord, Marie de Magdala n'a rien de commun avec Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare. En outre, la venue de l'une de ces Maries en Provence ne repose que sur des rapprochements puérils faits à une fort basse époque. »
Voilà, dit Sainte-Beuve, à qui cette lettre était adressée, le dernier mot de la critique impartiale. Le nom de l'auteur manque dans les 'Nouveaux Lundis où elle a été publiée *, et nous l'y ajoutons en demandant pardon de notre indiscrétion à M. Ernest Renan ; mais nous avons besoin de nous abriter derrière l'autorité d'un grand nom.
29 janvier 1876.