UAPRÈS UN VASE ANTIQUE DU MUSÉE DE BÉZIERS
Les historiens de la commune de Montpellier au moyen âge ont attribué à cette ville rorigine d'une danse très-populaire, connue dans le Midi sous le nom de danse du Chicalet ;ou du Chevalet. On comprend, à un tel nom, le rôle considérable réservé au cheval dans un divertissement de ce genre : seulement, hâtons-nous de dire qu'ici le cheval est de carton ; c'est le cavalier qui porte la monture. Elle est liée à son corps par des attaches invisibles, cheval et cavalier ne font qu'un ; la tête du cavalier domine naturellement celle du cheval, mais les pieds de l'homme font seuls mouvoir la machine.
Le signal de la danse est donné au son du hautbois et du temibouriu, qui entoiment un vieil air, toujoiirs le même, l'air de la danse du Chitalet. L"auimal postiche exécute tous ses mouvements en mesure : il piaffe et rue ; devant lui ou autour de lui s'agite également en dansant un homme à pied, qui a pour mission de lui présenter l'avoine; mais le difficile pour ce nouveau personnage est
de rester à la tôle du cheval, toujours en mouvement, et qui tend sans cesse à tourner sur luimême. Dans ses évolutions, la bête de carton cherche surtout à donner des coups de croupe à l'homme qui veut à toute force lui faire manger l'avoine. Aussi ce dernier déploie-t-il toute son agilité et toute son adresse à esquiver les ruades et à se tenir au-devant de l'animal capricieux.
L'origine qu'on a donnée jusqu'à nos jours à celte danse est des plus piquantes et se rattache à un épisode célèbre de l'histoire du Languedoc en 1207. Le roi d'Aragon, Pierre II, seigneur de Montpellier, vivait en mauvaise intelligence avec la reine Marie, sa femme, dernier rejeton légitime de la véritable branche des Guillems, seigneurs de la ville. L'histoire dit que cette princesse n'était ni belle ni jolie, et le roi Pierre II est présenté, de son côté, comme un prince brave et chevaleresque ', mais très-volage et amoureux des aventures. Ce qui est certain, c'est qu'il n'avait épousé la princesse Marie que pour joindre la suzeraineté de Montpellier à la couronne d'Aragon, et une fois son ambition satisfaite, il se montrait aussi peu empressé envers ses nouveaux vassaux qu'envers la reine. Les bourgeois de Montpellier, jaloux et fiers de leurs franchises municipales, avaient mieux espéré de ce mariage.
1. Il fut tué en combattant pour les Albigeois, à la bataille do Muret, le li septembre 1213,
L'alliance du roi d'Aragon était pleine d'avantages pour le temps, au point de vue politique. Ils l'avaient fort recherchée. Dans leur déception, ils en vinrent à craindre un jour que la princesse Marie ne mourût sans enfants ; ce qui, pour interpréter à la moderne des idées du xiii" siècle, faisait perdre à leur commune toute prépondérance dans les conseils du gouvernement. Le seul remède était de rapprocher la reine et le roi. C'est ce qu'ils firent à l'aide d'un stratagème que je me permettrai de comparer à l'un de ces vertueux et ingénieux proverbes d'Octave Feuillet, dans lesquels la morale, après tout, finit toujours par trouver son compte. Qu'on en juge : — je laisse la parole à un grave et savant historien, M. Germain ' :
« Parmi les dames d'honneur de la reine, disent les chro- Tiiqueurs (Ramon Muntaner, d'Aigrefeuille), une jeune veuve avait tout particulièrement les préférences du roi Pierre : il ressentait pour elle un violent amour et recherchait ses faveurs avec une assiduité unique. Grave motif de tristesse pour les bourgeois de Montpellier, qu'affligeait le délaissement de leur chère Marie, et qui redoutaient, par suite, l'extinction de sa race. Impuissants à empêcher un scandale public, ils résolurent, au moins, d'en tirer parti, et ils mirent en œuvre, afin d'y parvenir, un stratagème digne d'être signalé. Ils suggérèrent à la dame jusqu'alors rebelle la promesse des concessions désirées. La dame, montpellioraine par les sympathies et peut-être aussi par le sang, voulut bien faire cause commune avec eux et s'exécuta de