‹ Plume et pinceauChapitre 36 sur 46 · LE ROMAN EN · texte numérisé non relu

LE ROMAN EN

Personne, plus que mon ami Z...., n'a eu Foccasion de vérifier la justesse du proverbe : Comme on fait son lit, on se couche, ou plutôt, ayant négligé de faire son lit à temps, il est resté bien volontairement sans couverture et sans abri.

Cette position a eu du moins pour lui l'avantage qu'elle lui assure une grande indépendance de pensée et la liberté de tout dire, puisqu'il n'a rien à perdre.

Il me racontait dernièrement que , dans l'oisiveté laborieuse où l'a jeté la mort d'un ami et protecteur intellectuellement puissant, il occupait et trompait Tactivité d'une jeunesse, désormais inutile, à compulser, à lire, à dévorer les nouvelles productions de la littérature au jour le jour. Il en était bien résulté un peu d'obsession pour son esprit, mais aussi il reconnaissait avoir gagné, à cette variété de lectures, de s"être débarrassé d'une sorte de 2)ossession h peu près unique, où il avait vécu pendant des années, car mon ami, lierre de

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sa nature (comme Ta appelé Champfleury), avait été jusque-là l'homme d'un seul livre ou deux. La nourriture était substantielle et saine, mais on connaît le danger, en pathologie, de ne pas changer d'aliment.

« Ehbien, » me disait-il, «je lis à présent presque tous les romans qui se publient : cela m'amuse le soir. J'y remarque depuis quelque temps une tendance nouvelle et particulière de plus en plus accentuée, de moins en moins démocratique, littérairement parlant. On y sent, en un mot, un parti pris de réaction contre les œuvres de la génération précédente. C'est quelque chose de bien inférieur encore à la froide école du bon sens. Les dieux minuscules du jour, plumes aristocratiques et mondaines , ont abdiqué tout reste d'imagination shakspearienne : ils n'ont pas l'esprit inquiet et tourmenté. La question d'art et de littérature est ce qui les préoccupe le moins : les grandes sources modernes d'inspiration et d'observation 011 ont puisé Balzac, Eugène Sue, M">e Sand, — que n"a point dédaignées à son tour la plume dantesque de Victor Hugo (dans le beau roman des Misérables], — ils les ignorent ou les répudient. Ils sont uniquement à la recherche de démonstrations et théories nouvelles qui n'ont rien de commun avec Vintention propre au cerveau des artistes et des poètes, et qui n'ont jamais inspiré que des livres qu'on imprime à Tours. Ils délayent Y Histoire de Sibylle.

« L'annuaire de noblesse a pris la place de Fobservation et du talent dans ces pages d'écrivains armoriés ou qui voudraient tous l'être. Oh! ce ne sont plus les armures brillantes du romantisme, ce riche bric-à-brac de fantaisie, créé par rimagination du poëte, dans Hernani ouïe Giaonr, qui prêtait tant à la couleur et au pittoresque, que Delacroix transportait sur la toile , qui résonne si fièrement dans Tœuvre de Meyerbeer! — Aujourd'hui , les particules et les titres s'étalent matériellement et lourdement, avec toute leur réalité prosaïque, dans des pages qui semblent destinées uniquement à les faire valoir. On dirait que les auteurs ont peur de les perdre.

« Cet ensemble de phénomènes qui me frappent dans mes lectures de chaque jour me confirme une fois de plus dans l'opinion que la littérature, dont l'influence sur la société ne saurait être niée, n'est elle-même qu'un miroir, un reflet des idées , des mœurs à la mode, soit dans un sens , soit dams l'autre, le plus opposé et le plus contraire. Il n"y a aucun doute qu'en ce moment nous sommes en train de réagir. Je ne vous parle que des livres qui ont le plus d'action , parce qu'ils ont le plus de lecteurs. Je laisse de côté les œuvres d'histoire et de philosophie. La Sorbonne vient de couronner le buste de M. Cousin. C'est le triomphe de la littérature difficile, comme aurait dit M. îsisard.

« Les romans, qui devraient être surtout œuvres

de moralistes, affectent de se passer dans le meilleur monde : on y va avec intention à la messe. Vous aurez remarqué peut-être, depuis quelque temps, ce nouveau procédé introduit au théâtre.

« Il n y a qu'Hector Malot qui dise encore la messe voUairienneK »

o avril 1873.

Noire siècle sera appelé le siècle des faux-bonshommes.

Ils sont une demi -douzaine de bourgeois, toujours prêts à coiffer aux autres les ailes quils n'ont pas et dont, pour cela, ils ne sentent pas le besoin. Sous une apparence de rotondité et de bonhomie, vous trouverez la suffisance arrogante et rienveillante (comme on disait autrefois d'un fonctionnaire célèbre). Ne provoquez pas en eux

I. M. Hector Malot venait do publier un Curé de province, suivi de un Miracle.

Tenvie de vous nuire, sous prétexte de vous servir, car, devant une perfidie ou une capitulation de conscience, dût-elle entraîner après elle les plus graves intérêts qui ne sont pas les leurs, ils ne reculeront jamais, s'ils croient par là faire preuve d'habileté. L'audace n'est pas leur fort, et ils ne savent que la blâmer, — l'intercepter même, s'ils en ont le moyen, — chez les pionniers poussés en avant par leur nature et qui veulent tenter Vimj)énétrahle. C'est que l'esprit de pénétration est justement ce qui fait défaut à ces bonshommes que l'on rencontre partout; mais le lieu commun.... — ce qu'ils prennent pour le bon sens, — abonde et règne en maître chez eux. La sottise mousse et écume en plein dans leur verre. Ils sont faux et nient tout ce qu'ils ont intérêt à nier. Susceptibles de tous les compromis, on les voit commettre gravement les plus amères et les plus lourdes bévues dont le poids ne retombe pas sur leur tête ; ils savent s'arranger pour l'éviter : la locomotive reste en place, pendant que le train, lancé par elle, roule et se broie dans l'abfaie. Quant à eux, toujours accrochés et soudés qu'ils sont au même pivot, comme des girouettes, aucune chute n'est capable de leur faire perdre leur centre de gravité ; mais ils continuent à tourner sur leur axe, après la catastrophe comme avant ; ils se sont assuré d'avance un palladium qui prend différents noms, selon qu'il s'agit de littérature , d'art ou de politique. — En peinture, ils disent : le Grand Art,

le Temple, et, par leur sourde hostilité ou par leur jalousie envieuse et maladroite, les inepties prennent la place des chefs-d'œuvre : les médiocrités s'étalent là oii devraient être les grands maîtres ; les Delacroix, au Luxembourg, sont relégués sur des murailles mal éclairées, où Ton ne trouve pas un jour pour les voir, et les j^âles couleurs d'un G... sont exposées en pleine lumière; — en politique, certains grands mots remplissent la bouche de ceux qui les prononcent et suppléent à tout : le libéralisme, le 2}arle7nentarisme ; demandez à un conducteur de machine, dont la fonction est d'avoir de l'esprit et de l'intelligence pratiques, ce que cela signifie; comme il aurait le droit de vous répondre, s'il avait le temps de s'occuper de ces balivernes : « Que d'amendes et d'années d'emprisonnement j'aurais encourues, si, par ma trop grande confiance en moi et ma mauvaise direction, j'avais aussi souvent exposé l'atelier à sauter que les guides, que vous vous choisissez toujours en politique, ont fait de fois verser le train ! » Mais les doctrinaires, — et il y en a sous tous les drapeaux, — ne bronchent pas. C'est là ce qui constitue leur force et ce qui peut donner le change et passer en eux pour du caractère, puisqu'ils apparaissent immuables. Faux pilotes, ils ne veulent jamais reconnaître la couleur réelle du temps, et si un homme sincère, égaré parmi eux , leur crie qu'il fait noir, alors qu'il est nécessaire à leur illusion intéressée qu'il fasse bleu ou rose, ils lui im-

posent de se taire ou Texcluent de leur confidence. C'est un homme dangereux, incommode par son esprit chagrin, et qui ne peut vivre avec personne : dites plutôt que c'est un trouble-fête qui nuit à vos projets égoïstes et les dérange par son trop de clairvoyance. Ils lui donneront peut-être raison six mois plus tard , alors qu'il ne sera plus temps de retourner en arrière, et qu'ils en seront venus à leurs fins d'égarer un peu plus le navire ; car ils ont cela de commun avec les jésuites, que le brouillard et l'eau trouble servent à leur arrièrepensée ténébreuse.

Gardez- vous d'avoir la faiblesse de croire jamais leur protection efficace. Ils se jugent tellement supérieurs à vous, que vous éprouveriez à vos dépens qu'il n'y a pas d'égalité possible entre une intelligence vive et prime-sautière, et leur vulgaire* et épaisse encolure. Le célèbre vers bien connu de parodie semble avoir été fait à leur image :

Même quand Voison vole, on sent qu'il a des pattes !

Et ils ne s'élèvent jamais au - dessus du niveau commun qui caractérise la fausse bonhomie de M. Joseph Prudhomme , dont ils ont l'étroitesse banale et le profil. Leur fatuité les met tout naturellement au - dessus des œuvres de l'esprit , qu'ils ne comprennent pas. Ils n'ont aucun respect pour la production intellectuelle, qu'ils sacrifient

volontiers à de phis graves intérêts, comme ils disent. Aussi ne les prenez jamais pour arbitres dans un différend littéraire, ne leur demandez jamais un service de cet ordre.

Oh! comme le souvenir me revient plus cuisant par le contraste, et combien je préfère à tel faux libéralisme de parade et de tribune celui bien autrement sérieux et positif, qui ne s'affichait point, mais qui se pratiquait en toute simplicité dans le particulier, d'un véritable homme de lettres, dont Finfluence et le pouvoir étaient grands, quoique purement intellectuels. L'intérêt des Lettres était d'abord sa seule règle, et il n'eût pas conclu à la suppression d'une œuvre de mérite, pour des raisons étrangères à la littérature. Il n'eût surtout pas pris pour point de départ de condamnation ses sentiments personnels, mais aurait eu principalement en vue l'intérêt d'un confrère. C'était un critique qui fécondait, parce qu'il connaissait la peine de l'enfantement. Pris pour juge, il n'aurait pas fait bon marché d'une production de l'esprit et du talent, comme un tas de sots à qui il en coûte si peu de s'asseoir sur l'œuvre d'autrui, parce qu'ils n'ont jamais rien créé. La comédie de mon ami Robert Hait a été regrettée au Vaudeville après son interdi^tion ; et c'est sous la République que cet arrêt fut rendu! et il n'était ni plus ni moins arbitraire que l'interdiction de VOncle Sam, dont la représentation ne nous a pas valu depuis ce qu'on

craignait alors, un casus helli avec la Greinde Nation.

Un véritable ami de la liberté de la presse et de la pensée répond ce que répondit Sainte-Beuve le jour où M. Jouvin vint lui demander un mot de recommandation chaleureux pour tâcher de sauver le Figaro, menacé en ce moment-là de suppression. Sainte-Beuve, qui avait plus de principes que de rancune, oublia à Finstant même toutes les injures dont il était perpétuellement abreuvé dans la feuille que l'écrivain qui s'adressait à lui avait mise dès ce temps à la remorque de M. Veuillot, et il écrivit la lettre demandée, se basant sur le fameux mot de Beaumarchais : « Il n'y a que les petits hommes qui craignent les petits écrits, » — « et, » continuait-il, « si nous supprimons telle publication aujourd'hui parce qu'elle contrecarre nos opinions, nous donnons barre d'avance à nos ennemis sur nous, quand nous ne serons plus au pouvoir. » — Et ce n'était qu'un homme de lettres qui parlait : — « mais il faut toujours supposer, » ajoutait-il, « qu'on n'est jamais au pouvoir éternellement, et faire, quand on v est, comme M. Buloz, qui rêve sans cesse qu'une Revue plus puisseoite que la sienne vient de se fonder. » — On n'a en effet sur son ennemi intellectuel d'autre droit que celui de Témulatiou. La seule arme loyale contre lui est de faire mieux, et pour cela de ne jamais s'assoupir dans l'aveuglement ou l'optimisme, résultat d'une trop grande satisfaction

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