‹ Plus blanc que neigeChapitre 20 sur 32 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Vincent, parlant d'une façon tout autre que dans les deux actes précédents; pendant la bataille il a eu le visage déchiré, la mâchoire fracassée et la langue coupée par un éclat d'obus.

Cela se passait ici I

Hélène, affectueusement.

Qu'est-ce qui se passait ici, mon petit?...

Vincent, montre de la main gauche un endroit près de la porte d'entrée.

J'étais ici quand ma mère m'a maudit... Elle m'a dit alors... Que tes jambes soient brisées... que tes bras soient brisés et amputés... que ta détestable langue soit abîmée et arrachée... C'est ainsi qu'elle s'est exprimée... Tout s'est réalisé suivant son désir... La guerre l'a exécuté strictement, mais à moitié seulement. La dernière partie de sa malédiction se réalisera certainement encore...

HÉLÈNE

Oh ! la terrible, la terrible parole...

VINCENT

La guerre a exécuté l'ordre de maman...

HÉLÈNE

Ces paroles ont été proférées par elle dans un moment de mauvaise humeur...

VINCENT

C'est possible...

HÉLÈNE

Pourtant, c'est une étrange coïncidence...

Vincent, riant.

Une coïncidence...

HELENE

Oublie...

VINCENT

J'ai oublié depuis longtemps... très longtemps. Maintenant en voyant cette bibliothèque, cette cheminée, ces murs et ces meubles, je me suis souvenu de tout ce qui s'est passé ici et des raisons pour lesquelles...

Réjouis-toi alors d'être ici, dans cette maison paternelle, sur la terre de tes aïeux, dans ta Louja...

VINCENT

La joie et le désespoir sont bien loin derrière moi ; la même gueule insatiable qui a arraché ma jambe et mon bras les a dévorés ; la même qui a voulu aussi arracher ma langue de mon palais a dévoré ma joie et mon désespoir... C'est la guerre !

HÉLÈNE

Si seulement tu pouvais avoir la paix dans ton cœur !...

VINCENT

Tu viens de dire que je suis sur la terre de mes aïeux; est-ce que ce sont mes champs, est-ce que ce sont mes biens? D'incommensurables siècles, de formidables cataclysmes de l'histoire et de la nature l'ont formée, et moi, Dieu de miséricorde, j'appelle ce travail des océans, de l'air, des tempêtes, des pluies, des tremblements de terre et des cataclysmes du globe, ma propriété... (Il rit.) C'est ma propriété.

HÉLÈNE

Toi, également, tu n'as pas échappé à l'épidémie moscovite...

VINCENT

Non, Hélène, ce sont mes idées personnelles... Les longues fièvres et les grandes souffrances des hommes que j'ai vues de près, ma propre infortune, c'est tout cela ensemble qui m'a enseigné la vérité...

Hélène, avec sollicitude.

Ne parle plus maintenant... je te couvrirai les pieds avec ce châle... tu t'endormiras peutêtre...

VINCENT

Non, je ne pourrais plus dormir maintenant...

HÉLÈNE

Alors repose-toi là, sans bouger...

VINCENT

Bien !..

(Un instant après, la tête appuyée sur sa main, il regarde longuement l'endroit qu'il a déjà désigné près de la porte. Hélène va et vient dans la chambre, regarde par la fenêtre, ouvre la bibliotlièque et arrange les livres.)

HÉLÈNE

Que vois-tu là par terre?

VINCENT

Je vois les empreintes de ses pieds sur le plancher, elles sont invisibles pour toi...

Quelle est donc cette nouvelle chimère?

VINCENT

Là se tenait Irène.

HELENE

Ah!.

VINCENT

Elle me disait alors : viens, maudit !... tu n'as plus maintenant ni jambes, ni bras, ni langue... moi seule je vais maintenant te servir de soutien, te conduire et parler pour toi...

HÉLÈNE

Oui, je me souviens, elle a prononcé ces paroles...

VINCENT

Elle n'est pas là, elle ne me soutient pas, elle ne m'accompagne pas, je n'entends pas sa voix... Il ne m'est resté que ce bâton comme compagnon...

HÉLÈNE

Et personne de plus, Vico...

VINCENT

Et toi, ma sœur de charité...

HÉLÈNE

Tu te souviens toujours d'elle?

Que faire, je m'en souviens toujours ..

Hélène, avec douleur.

Tu l'aimes donc toujours?...

VINCENT

Est-ce que je l'aime?... (Sourdement.) Elle m'a trompé...

Hélène, se dominant avec effort.

Vico, peut-être reviendra-t-elle à toi, je tâcherai de te la faire revenir, je ferai tout mon possible...

VINCENT

Non, elle ne reviendra plus... Combien misérable est le cœur humain. Il ne possède pas la fidélité du chien, mais il en a l'égoïsme animal... (Après un moment de réflexion.) Tu vois, maman avait parfaitement raison en me lançant de telles imprécations... car, c'est exprès que j'ai levé les pales de l'écluse... A présent, nous sommes quittes... Maintenant, nous pourrons causer comme avant, car moi aussi j'ai gravi mon calvaire... je suis aujourd'hui son égal... Maman ne peut plus me maudire aujourd'hui...

HÉLÈNE

De sinistres idées te poursuivent...

VINCENT

Ce ne sont pas de sinistres idées... Ce sont des idées avancées ; je porte en moi un fond de conscience et un raisonnement... qui ne sont pas accessibles à tous, je pense que peut-être, je sais quelque chose de ce que voient ceux... ceux-là... qui ne se servent plus ni de leurs bras... ni de leurs jambes... ni de leur langue... Si je savais pouvoir voir Irène encore une fois dans ma vie... je serais tout à fait tranquille... Si je pouvais l'avoir devant mes yeux en chair et en os, ne fût-ce que pendant une seconde...

HÉLÈNE

Ne sens-tu pas, Vico, combien ton désir exprimé en ma présence renferme d'impitoyable cruauté?

VINCENT

De la cruauté envers toi?

HÉLÈNE

Ne le sens-tu pas?...

VINCENT

De la cruauté... Tu veux donc que je ne la revoie jamais plus? Je te comprends, sois tranquille, la destinée fera que je ne la reverrai jamais plus... Il m'est interdit de la revoir puisqu'une semblable pensée est une cruauté... (Il rit.) Bien, bien, petite Hélène, pas une pensée concernant Irène ne germera plus dans mon âme, son image ne m'apparaîtra plus... je fermerai les yeux, je comprimerai mon cœur, je* serrerai mes lèvres... j'enfoncerai mes ongles dans la paume de ma main... Et tu ne m'entendras plus jamais parler d'elle... Voilà comme je suis cruel !... (Il se tait longuement.) Je

deviendrai pur, hardi et inébranlable comme saint Georges...

(La lumière augmente, le jour se fait plus clair.)

1} fait jour.

HELENE

VINCENT

Me voici donc vraiment à Louja... Tout cela est aussi étrange que si cela se passait dans un rêve... (Joyeux.) Moi, je suis à Louja!...

HÉLÈNE

Enfin tu le sais et tu t'en rends compte toimême...

VINCENT

Attends, que je le voie bien... (Il se lève du sofa et, faisant beaucoup de bruit avec sa béquille sur laquelle il s'appuie, il s'approche de la fenêtre. Il écarte les fleurs qui se trouvent auprès et regarde le ciel...) Le jour se lève... Regarde donc... Le brouillard plane sur l'étang... Tu le vois, Hélène... comme il s'élève légèrement au-dessus de l'eau encore endormie... L'étang calme, silencieux et tranquille... pas un pli, pas une ride ne trouble sa surface... il est tranquille... (Avec un sourire.) Qui pourrait maintenant penser, qui croirait quelle terrible puissance, quelle indescriptible force de démence dort sous sa surface immobile... moi seul je connais quelle tempête se cache sous cette eau dormante... je te connais, mon bon ami...

HÉLÈNE

N'aie pas de haine contre lui, regarde, comme il est beau...

De haine contre lui... cet étang? Mais j'avais mal de ne plus le voir... Dans ma fièvre horrible je souhaitais ardemment de le retrouver... Après îe combat contre les Allemands pendant lequel je fus gravement blessé, il me semblait à tout moment le revoir, en furie, se ruant sur moi, sur mon âme, parla brèche faite à l'écluse arrachée... Il me paraissait énorme et luttait comme moi... Nous deux, moi et lui... Criminels cachés... (Un instant après.) Et maintenant le voici calmé... Comme moi, il s'est calmé... Nous sommes devenus tout différents, mon ami, mais personne ne sait, personne ne saura jamais ce qui est en nous ; qu'aucune main ne nous touche, car notre colère n'aura plus de borne...

HÉLÈNE

Regarde, le brouillard s'est dissipé et là, derrière l'étang, on aperçoit l'église de Klony...

Vincent, expliquant. * On aperçoit l'église... et près d'elle, sur la hauteur... le cimetière. Ce bouquet d'arbres derrière l'église de Klony, c'est le cimetière...

HÉLÈNE

Il est si coquet, si joli qu'on désirerait bien y dormir...

VINCENT

Ils reposent déjà là... Olelkowich, le cocher Kuwka, le petit domestique Ivan, Sonka Obar...

Oublie, Vico..

VINCENT

Comment pourrais-je les oublier, ma chère?... Au contraire, dans le calme actuel de mon esprit, je me souviens de tout... Autrefois, durant les beaux jours de mon enfance, dans notre vieille église, le sacristain Lucas, avant l'office du dimanche, se tenait là, debout, en présentant son bénitier doré, plein d'eau bénite... Un vieillard, grand, ridé, sévère... Lucas... Le prêtre entonnait ce psaume... (Il se tourne du côté des spectateurs et, appuyé sur sa béquille, parle d'une voix solennelle.) « Asperges me, Domine, hysopo et mundabor, Lavabis me et super nivem dealbabor... » Ce qui signifie : écoute : « Seigneur, arrosez-moi d'hysope et je serai pur. Lavezmoi et je deviendrai plus blanc que neige... » On chante cela en suivant le cercueil qui renferme un mort... Est-ce que tu comprends, est-ce que tu sens l'ultime satisfaction morale que renferment ces paroles saintes pour un cœur à jamais meurtri qui ne peut plus éprouver aucune joie... N'est-ce pas le plus grand bonheur que l'on puisse rencontrer dans un cœur humain tout empreint de douleurs profondes... (Implorant, il tend la main comme vers quelque chose d'éloigné et répète.) « ...Arrosez-moi d'hysope et je serai pur. Lavez-moi et je deviendrai plus blanc que neige !... »

Hélène, se tenant debout devant lui, la tête penchée en avant et les mains serrées contre sa poitrine.

Je deviendrai plus blanc que neige...

VINCENT

Vois, comme ce soleil matinal luit au-dessus de la colline du cimetière...

Peut-être, eux aussi se réveillent-ils au cours des nuits...

VINCENT

C'est là qu'est notre maison éternelle, le domaine éminent qu'on ne pourra pas nous

enlever... La possession de nos vastes propriétés était temporaire et injuste... Nous avons osé nous emparer de la terre et voilà que, maintenant, c'est elle, cette terre noire, qui va nous posséder... (Souriant.) Mais ceux-là aussi qui ont décidé de nous l'enlever et d'en faire à leur tour leur bien, ceux-là, tout comme nous, tomberont sous sa noire domination... (Il rit.) Eux, non plus, ne gouverneront pas longtemps et n'en feront pas plus que nous...

HÉLÈNE

Tu émets là de bien sombres pensées, mon petit Yico...

VINCENT

La seule joie que vous connaissiez, c'est votre rire vulgaire... Vous ignorez ce céleste bonheur... Je vais t'exposer une vérité sans tristesse. L'unique et vraie forme de la propriété, de la propriété qu'on ne peut nous enlever ni au moyen des armes, ni en vertu d'une doctrine quelconque née dans l'esprit d'un homme, c'est notre amour pour cette terre, pour les souvenirs qui s'y rattachent, pour le pays de notre enfance, pour la silhouette aimée de la maison paternelle, qui est la seule chapelle qui soit vraiment nôtre...

Et notre amour, lui, également s'assombrit, il prend des formes inconnues pendant les heureux jours de l'enfance... puis devient ensuite quelque chose de terrible et de cruel...

VINCENT

Oui. Aujourd'hui j'aime à Louja une chose; auparavant j'aimais autre chose; mais j'aime toujours...

(On entend dans les coulisses le brouhaha d'une foule nombreuse, des rires, des -pas et des exclamations.)

HÉLÈNE

Qu'est-ce que c'est? Ah ! Dieu, qu'est-ce que c'est?... (Elle regarde par la fenêtre.) Des gens viennent par ici... des gens... une grande foule...

VINCENT

Du calme !... Du calme... nous devons être braves... Tu es sous la protection d'un soldat...

D'un soldat...

égards pour toi bruit augmente d'hommes et de missent derrière causent, rient et

HÉLÈNE

Mais est-ce qu'ils auront des parce que tu es soldat?... (Le

et se rapproche; des visages femmes apparaissent et dispala fenêtre. Des gens nombreux circulent autour de la maison.)

Ils sont déjà là et dans un instant ils vont entrer dans la maison...

VINCENT

Ce sont donc nos paysans, Hélène... Qu'ils entrent et qu'ils commencent à nous parler, nous causerons...

Hélène, après avoir regardé Par la fenêtre.

Maman! Ils amènent ta mère... Dieu!... ils la traînent... (Elle regarde encore une fois.) Ah !...

VINCENT

Couvre-moi, couvre-moi pour qu'elle n'aperçoive pas de suite...

(Hélène couvre avec un châle les jambes et les bras de Vincent de manière à ce qu'on ne puisse pas voir ses infirmités. La porte s'ouvre avec violence. Rudomska entre poussée par la foule, ses vêtements sont fripés et sales, ses cheveux sont en désordre. Dans les coulisses, par la porte, on aperçoit une foule bruyante de gens vêtus suivant la coutume locale d'espèce de redingotes en laine ou de jaquettes en drap très clair. Tout ce monde circule et à tout moment quelqu'un regarde dans la chambre.)

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