SCÈNE PREMIÈRE
HÉLÈNE
Ah ! enfin, enfin nous voici arrivés... Quelle nuit terrible ce fut... je suis, moi-même, toute rompue... Que dire de toi... Je vous remercie cent fois Joachim...
JOACHIM
Bien, bien...
HÉLÈNE
Sans vous, nous serions morts psndant ce voyage...
Quand j'ai reçu le petit mot de mademoiselle par mon garçon meunier, ça n'a pas été en vain... j'ai attelé mon cheval et je suis parti bien que je vienne de conduire à l'instant même madame la maîtresse à la ferme.
HÉLÈNE
Allez vous reposer maintenant après cette route. Mais avant, reconduisez le cheval et la voiture pour que personne ne se doute de l'arrivée de monsieur.
joachim, se dandinant.
Hum ! pour le savoir, on le saura quand même, même si je fais tout ce que je peux faire. M'est-il possible d'effacer les traces des roues et les marques des sabots du cheval. Je vais aller abreuver mon cheval et il faut qu'ensuite je parte à la ferme avec la voiture pour chercher madame la maîtresse. Il n'est plus temps de penser à dormir.
HÉLÈNE
Alors, c'est bien ; fais comme bon te semble. Moi, pendant ce temps, je coucherai monsieur de façon que sa mère ne s'aperçoive pas brutalement qu'il est dans un tel état. Cela pourrait la tuer si, à première vue, elle le voyait ainsi.
JOACHIM
Pour sûr, pour sûr... Mais d'une façon ou d'une autre, madame la maîtresse doit tout apprendre. Qu'il soit couché comme cela ou bien qu'il soit autrement, la mère verra...
HÉLÈNE
Le principal est qu'elle apprenne petit à petit... qu'on puisse la préparer d'une manière quelconque à ce spectacle qui sera horrible pour elle.
JOACHIM
Bien, moi je vais...
HÉLÈNE
Après, ne nous laisse pas tout à fait seuls, Joachim. Lorsque tu seras de retour, tiens-toi quelque part à proximité de la maison. Tu dis toi-même, que d'une façon ou d'une autre on apprendra son arrivée. Ils peuvent donc nous attaquer à l'improviste.
JOACHIM
Les gens du village?
hélène, avec effroi.
La foule... les bolcheviques...
JOACHIM
Bien, mais je ne puis donc rien contre le village tout entier, ni avec mon poing, ni avec ma raison, ni avec ma langue... Moi aussi, mademoiselle, je suis paysan de ce bourg... je suis un paysan, fils de paysan, je ne suis pas un monsieur, moi.
HÉLÈNE
Mais tout le monde te juge comme un homme droit et sage. Tu peux donc leur parler, dire un mot pour notre défense, leur parler...
joachim, d'un air malin.
A moi, il me semble bien que personne ne sait rien encore...
HÉLÈNE
Pars de suite, pars...
JOACHIM
Je dois aller chercher madame la maîtresse avec la voiture, car elle ne pourra pas faire autant de chemin à pied, traverser la forêt et la boue de la ferme. Je l'ai conduite en voiture jusque chez Michel, je dois faire de même pour la ramener... A cette heure, elle n'aura plus peur de rester à la maison... Elle ne sera plus seule maintenant, elle sera avec vous...
HÉLÈNE
Que Dieu te conduise !... (Joachim sort.) Ah ! grand Dieu, ce dernier être humain au milieu de tant de loups...