‹ Plus blanc que neigeChapitre 4 sur 32 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Irène, entr' ouvre la porte, entre sur la pointe des pieds, regarde autour d'elle et dit à voix basse.

Vico...

Vincent, avec joie et affectueusement.

Ah !...

irène, à voix basse, mystérieusement.

Il n'y a personne ici?

VINCENT

Personne n'est ici...

irène, indiquant la porte de gauche.

Et là?

VINCENT

Je crois qu'il n'y a non plus personne...

IRÈNE

Va voir.

Vincent, se dirige rapidement vers la porte de gauche, V entr'ouvre, et regarde par l'entrebâillement, puis, après une pause.

Non, il n'y a pas âme qui vive...

irène, rapidement.

Vico! Petit Vico!...

Quoi?

IRÈNE

Tu pleures?...

VINCENT

Non, Irénette.

IRÈNE

Tu as pleuré?... Toi, un homme déjà si sérieux... un étudiant de l'Université... L'héritier de Louja...

VINCENT

Ris, ma petite Irène, ris aux éclats, demain...

irène, avec emportement.

Ah ! demain...

VINCENT

Pourquoi te moques-tu de moi?...

IRÈNE

Je me moquais de nous deux : de toi comme de moi... je ne sais pas pourquoi...

VINCENT

Que veux-tu de moi?...

IRÈNE

Je ne sais... je voulais... je devais... te faire mes adieux...

C'est donc pour toujours alors, mon Irène?

IRÈNE

Pour toujours !...

VINCENT

Va-t'en, car pour cette parole, je pourrais...

IRÈNE

Moi? est-ce de ma faute?... adresse ailleurs tes menaces...

VINCENT

Mais c'est toi qui m'abandonnes etjion pas une autre personne...

IRÈNE

Il est certain que les chevaux et les bœufs de trait ont plus de volonté que nous...

VINCENT

Aujourd'hui il est trop tard pour se plaindre ; ce qui est fait est fait...

IRÈNE

Pourquoi n'as-tu pas exprimé ta volonté, ta volonté de fer?

VINCENT

Je ne puis t'affirmer que ceci : je ne saurai pas vivre la journée de demain, sache-le bien...

Et moi?

VINCENT

Toi? tu auras un mari jeune...

IRÈNE

Et toi tu auras une jeune fiancée...

VINCENT

Est-ce que tu es venue ici pour me mortifier, pour me faire ressortir combien je suis misérable?

IRÈNE

Toi, qui es un homme jeune et robuste, tu aurais voulu que je prenne tout sur moi, tu aurais désiré que je me sois dressée devant ta mère et que j'eusse engagé la lutte avec elle, mais tu n'ignores pas, mon cher, que je n'aurais jamais gagné la partie... Elle a toujours triomphé de moi, depuis ma plus tendre enfance... Depuis les premiers jours dont j'ai souvenance, elle me connaît, elle sait le moyen de me dominer, elle m'a domptée ; alors, que devais-je faire?

VINCENT

Tu sais donc bien aussi contre qui j'avais à lutter, moi, également!... Et tu aurais voulu que j'ouvre les hostilités, moi, le fils ; que je m'oppose à elle; que j'engage la bataille... Si, au moins, il était permis de se mesurer avec elle comme avec n'importe quelle autre créature humaine...

IRÈNE

Et pourquoi pas avec elle comme avec toute autre personne? Je ne puis comprendre cela. Elle n'est ni un Dieu, ni un ange, ni un démon. C'est une créature humaine comme tant d'autres, tout à fait semblable aux autres. Depuis que je suis au monde je n'ai pas cessé d'entendre dire qu'elle administrait à merveille ma fortune et voici que, maintenant, juste au moment où je devrais en jouir, alors que je suis devenue une femme, j'apprends tout le contraire... J'apprends qu'on ne sait pas ce qu'est devenu exactement mon argent... il est bien entendu placé en terres, en immeubles, placements dûment enregistrés chez le notaire ; mais, en attendant, je ne puis recevoir ma dot, car il se présente des difficultés... Il est vrai que M. Olelkowich n'aspire pas à cette dernière, qu'il ne désire que moi seule, car il m'aime... Il est prêt à fermer les yeux sur tout... comment, dans ce cas, pourrai-je intenter un procès pour mon argent?... A qui? A ma bienfaitrice, à ma tutrice, à la cousine germaine de ma mère? Dis... Et voilà que demain approche...

VINCENT

Ah !... Si l'on pouvait ajourner ce demain de vingt-quatre heures seulement..

IRÈNE

Vico !... te voilà tout entier dans cette phrase...

VINCENT

Je ne comprends plus rien, je ne sais plus rien...

IRÈNE

Oui, tu ne comprends rien... Tu ne sais que sentir, n'est-ce pas?

VINCENT

Si tu pouvais, pendant une seconde, éprouver ce que je ressens, si tu pouvais...

A te parler franchement, j'éprouve certainement les mêmes sensations que toi, mais tous ce que je sais m'étouffe. Je déteste, je ne puis sentir cet Olelkowich et si j'ai consenti à tout ce que ta mère a machiné, c'est que je désirait

connaître à fond la clef de ces intrigues... Et encore c'est que malicieusement j'ai voulu l'amener le plus loin possible...

VINCENT

Si je pouvais mourir aujourd'hui...

IRÈNE

C'est la seule chose que tu serais capable de faire, fils docile !...

Vincent, voix basse.

Mourons ensemble, Irénette...

IRÈNE

Et tu ne redouterais pas la colère de ta mère?... Tout, même mourir, mais ne pas attirer sur toi la colère de maman, véritable fils à sa maman...

VINCENT

Oui, tu as raison. Ce n'est pas moi qui ai peur d'elle, mais tout tremble en moi lorsque je pense que je puis lui causer une douleur, je n'ai pas la force de lui faire de la peine, je n'ai pas le courage de la faire souffrir...

irène, ricanant.

Que devons-nous faire alors? Tout va comme ça peut... Tu ne mettras pas maman en colère, ni aujourd'hui, ni demain. Vous serez d'accord jusqu'à ton dernier jour... Moi seule, je ne saurai pas lui tenir tête, je connais ma force et je sais quelle est la sienne... Rester ici après avoir rompu avec Olelkowich ; l'avoir, elle, contre moi ; vivre avec elle jour et nuit. Oh ! non, c'est au-dessus de mes forces... J'ai trop longtemps souffert dans cette maison. Et fuir, seule, loin dans le monde, je ne pourrais jamais... (Désespérée.) Une nuit d'ivresse va être passée sous ce toit... (Elle s'assied.) Les lèvres assoiffées d'Hélène sont avides des tiennes et les miennes sont, elles aussi, désirées par quelqu'un.

Va-t'en enfin.

VINCENT

Va-t'en...

irène, une voix plaintive.

Vico, c'est notre dernière journée...

(Elle se lève et s'approche de la fenêtre.)

VINCENT

Ton mari n'est pas loin d'ici... Il vient au pas... les chevaux pataugent dans l'eau... Il n'y a pas de mauvais chemins pour rejoindre son aimée ! Dans une ou deux heures il sera là... Viens... nous sortirons par la porte du jardin... nous prendrons la barque, l'inondation la fera chavirer... Les flots nous emporteront loin... loin... Ils nous jetteront sur quelque rive plus clémente... Et ils nous déposeront au milieu des fleurs printanières...

Mais cela causerait une trop grande douleur à ta mère...

VINCENT

Qu'importe, je ne la verrai pas, je ne la sentirai pas... je dormirai dans une félicité éternelle... sur ton cœur... à tes côtés... J'ai lu un beau livre de Lamartine dans lequel deux amants se sont attachés l'un à l'autre avec une corde pour que les eaux ne les séparent pas... Les gens n'ont pas osé les séparer...

irène, avec une grande ironie.

Petit toi, petit héros de Lamartine...

VINCENT

J'ai une corde qui m'a servi lors de mon excursion au mont Tatra...

IRÈNE

Olelkowich arrive dans une heure... Qui le retiendra, qu'est-ce qui le retiendra ! Je sens que je deviens folle... Pourquoi ai-je consenti à tout cela ; malheureuse que je suis... Les chevaux marchent dans l'eau profonde... Non, c'est mon corps vivant qu'ils piétinent... Qui me sauvera, malheureux, dans une heure?... Qui prendra ma défense?... Ohl mon Dieu...

(Elle sort.)

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