SCÈNE V
rudomska, entre; Hélène la suit.
Tu ne la connais pas aussi bien que moi et c'est la cause de tes appréhensions à son égard. Toutes les apparences semblent en effet confirmer ce que tu viens de me dire à l'instant... mais, qui connaît Irène depuis son enfance, qui l'a dirigée pendant autant d'années que moi, peut t'affirmer que tout se passera pour le mieux... Ce ne sont que des apparences non fondées...
HÉLÈNE
Lorsque je vous vois si certaine, le bonheur reviens dans mon cœur...
RUDOMSKA
Elle m'a causé bien des soucis. Son entêtement est, en effet, extraordinaire, elle est volon-
taire ou plutôt capricieuse... Jusqu'à la monstruosité... Cela me suffit pour que j'éprouve un réel soulagement à la confier entre des mains aussi fortes et aussi loyales que celles d'Olelkowich. Je sais que j'ai accompli mon devoir et que je l'accomplirai jusqu'à la fin...
HÉLÈNE
Irène l'aime-t-elle?
RUDOMSKA
Elle l'aime certainement... Elle l'aimerait à la folie qu'elle ne le lui montrerait pas... Au contraire, elle lui ferait la moue et toutes sortes de simagrées... Je parie bien que si Olelkowich l'abandonnait, elle en serait au désespoir... Tout en elle se contredit, il n'y a rien à faire !...
HÉLÈNE
Mais il me semblait...
RUDOMSKA
Oh l mon enfant, il se peut fort bien qu'Irène n'aime pas son fiancé d'une façon aussi absolue, aussi romanesque que tu aimes Vico, mais elle l'aime asrurément... Tu le verras dans un ou deux mois, après leur mariage... C'est une fille forte, qui a du tempérament, et lui, de son côté, paraît être fait pour elle... Ils se sont cherchés dans un paquet d'aiguilles.
HÉLÈNE
Non, on les a plutôt cherchés dans un paquet d'aiguilles et on les a réunis.
rudomska, irritée.
Ma petite, vous les jeunes, vous vous permettez trop de choses aujourd'hui, vous critiquez... Vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas... Vous portez des appréciations... De mon temps, les parents seuls se prononçaient en pareil cas d'une façon absolue et irrévocable. Les tuteurs préparaient les mariages plusieurs années d'avance... C'était très bien; moi-même...
HÉLÈNE
Alors les temps n'ont pas beaucoup changé puisque aujourd'hui c'est la même chose.
RUDOMSKA
Non, ce n'est pas pareil. Nous acceptions avec soumission la décision de nos chers parents. Vous, vous êtes prêts aujourd'hui, tels des iiommes de loi, à tout discuter, même les sentiments les plus profondément cachés de la sagesse paternelle...
HÉLÈNE
Chère maman... C'est si doux de vous appeler de ce nom, bien-aimée madame, je redoute
d'aggraver la blessure de quelqu'un... Je ne voudrais pas être la cause des larmes d'une autre...
rudomska, avec violence.
As-tu une ombre de raison pour avoh de telles craintes?
HÉLÈNE
Irène n'aime pas Olelkowich...
RUDOMSKA
C'est ton impression, chaque femme aime à sa manière...
HÉLÈNE
Lorsque je me suis réveillée cette nuit, j'ai entendu des sanglots spasmodiques...
RUDOMSKA
C'est comme toujours...
HÉLÈNE
Non, c'est le fait d'une souffrance peu ordinaire...
RUDOMSKA
Olelkowich est un homme bien fait, bien portant, vertueux et fort.
Maman !... Maman !... Et riche !...
RUDOMSKA
Et riche ! Mais sans doute. Très riche. Les biens d'Irène que j'administrais avec honnêteté et prudence pendant de longues années ne sont pas, par suite de circonstances que je ne veux pas ni ne dois pas te révéler, dans une situation aussi brillante qu'ils devraient l'être. Cela est exact. J'ai montré à Olelkowich toutes les pièces à l'appui, je lui ai expliqué les raisons de cet état de choses et les circonstances dont elles découlaient et il m'a approuvé. Je suis donc en règle, mon cher juge...
Hélène, doucement.
On devrait obtenir de moi aussi un semblable quitus...
rudomska, stupéfaite.
De toi?
Hélène, doucement et tranquillement.
Je l'ai déjà dit. Je ne veux pas avoir à me reprocher les larmes d'une autre... J'ai entendu Irène pleurer aujourd'hui et ces larmes m'ont glacé le cœur. Je voudrais être heureuse, mais je voudrais jouir d'un bonheur qui puisse être compris des gens purs et innocents.
RUDOMSKA
Qu'est-ce que cela signifie?...
HELENE
Qu'Irène se marie selon les règles des temps passés... forcée ...(Après une pause.) Elle se marie sans aimer.
Ma petite, personne ne lui a imposé cet homme, personne ne l'a forcée... Moi, encore moins que tout autre... Lorsqu'on lui a demandé son consentement, elle l'a donné d'ellemôme...
HELENE
Elle a consenti..
RUDOMSKA
Laissons de côté ce babillage enfantin. Olelkowich sera ici aujourd'hui, nous avons tant à faire, des préparatifs sans nombre... Et nous perdons un temps précieux en conversations sentimentales... Ajoute à cela cette inondation... Heureusement que cette dernière ne nous a pas isolés de l'église, on n'aura pas besoin d'aller au mariage en barques... (Tendrement.) Tu es pour la première fois dans le logis où tu dois habiter lorsque nous n'y serons plus ; il faut que chacun de tes pas aujourd'hui soit un pas de joie...
(Ella l'embrasse.)
Hélène, reconnaissante.
Je le désirerais tant.
RUDOMSKA
C'est un bonheur que ce mariage t'ait fait venir dans la maison de ton futur époux, bien que ce ne soit pas de si tôt que tu appelleras cet enfant du nom de mari...
Hélène, avec transport.
Je voudrais que ce soit l'éternelle joie de mon âme et de la sienne.
RUDOMSKA
Ceci dépend de vous, jeunesses, de vous uniquement... Ré jouissez- vous en votre âme, la mienne vous secondera...
(Hélène embrasse la main de Rudomska, puis suppliante.)
HELENE
Si, pourtant...
RUDOMSKA
Quoi?
HÉLÈNE
Si Irène avouait franchement, ouvertement, bravement et résolument qu'elle n'aime pas Olelkowich, quand ce dernier sera arrivé ici...
rudomska, froidement et durement.
Olelkowich sera ici dans une heure. Il fallait arranger plus tôt ces histoires. Le mariage est fixé pour demain... Assez de dissertations sur ces enfantillages... (Un instant après.) Viens ma petite, nous irons visiter la maison, je te montrerai une partie de ton futur héritage... Que ta Noblesse, des Hauts Pâmasses, daigne descendre jusqu'à nous ! ! !