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LA « CICATRICE » DU GRAND LAC

Nous arrivâmes ce jour-là dans la région où mes Esquimaux avait été arrêtés dans leur tentative de se ravitailler à la cache établie en deça du Grand Lac. Je ne fus pas trop surpris, je l’avoue, de la stupéfaction, je dirai même de l’horreur qui se peignit sur le visage de mes hommes. Il n’existait pas d’eau libre à l’heure actuelle, mais je renonce à décrire le chaos formé par l’amoncellement de glaçons brisés et soulevés en des séracs comme j'en ai rarement vus. Naturellement on ne pouvait avancer que très lentement; il fallait tout le temps s’ouvrir un chemin à coups de piolet. On arriva cependant, à force d’énergie et de courage, à surmonter cet obstacle en une seule étape.

Trois jours après avoir quitté le « Camp de la Tempête » nous rencontrâmes la « cicatrice » du « Grand Lac ». J'entends par cicatrice l’endroit où les deux rives du lac, rapprochées par une pression, avaient été comme soudées l’une à l’autre par la gelée. Il n’y avait pas à s’y tromper, et j'eus la faiblesse de me laisser aller à croire que cet obstacle était enfin derrière nous et que nous n'avions plus à le redouter. Évidemment j'avais tort; j'avais suffisamment d'expérience pour savoir que dans les régions arctiques 1l ne faut jamais s’attendre qu’à des surprises désagréables.

Pendant la deuxième étape, après avoir franchi cette « cicatrice », nous nous trouvâmes au milieu de digues de pression énormes, orientées dans tous les sens. C'était un signe bien mauvais; aussi ne fus-je pas trop surpris, quelques heures plus tard, lorsqu'un de mes Esqui-

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le rejoins aussitôt et qu'est-ce que j’aperçois? Notre vieil ennemi, le Grand Lac, dont les eaux noires, d’un demi-mille de largeur peut-être, s’étendaient à perte de vue vers l’est et vers l’ouest, nous barrant absolument

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le chemin. Il se trouvait à trente ou quarante milles plus au sud que lorsque nous l’avions franchi à l’aller, mais c'était incontestablement le même lac.

Je pris la direction de l’est. Un des Esquimaux se tint aussi près du lac que possible, à la recherche d’un endroit où l’on püût le traverser. Les traîneaux, par contre, suivaient parallèlement, mais à une petite distance, où la glace était meilleure. À un moment donné, il nous fait entendre par un signal qu’il a trouvé. Vain espoir! Lorsque les traîneaux s’approchent, on s’aperçoit qu’il n’y a pas moyen de passer.

Le lendemain, on continua à s’avancer vers l’est. On finit par trouver, en travers du lac, une étendue de glace disloquée, à peine assez épaisse pour supporter notre poids. On se hâte d’y pousser les traîneaux. Nous ne sommes plus qu’à quelques mètres de la glace ferme qui constitue l’autre bord, lorsque nous sentons notre pont fragile s’effondrer sous nos pieds. Il nous faut revenir en arrière précipitamment, trop heureux de nous tirer sains et saufs de ce mauvais pas.

Nous voilà donc arrêtés encore une fois, forcés de

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camper sur un vieux f{oe, borné d’un côté par le lac qui

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va s’élargissant, et des trois autres par des séracs

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comme on en voit dans les Alpes. La dérive nous entraîne lentement vers l’est.

À l'aller, pendant les belles journées d’avril où, dévorés d’impatience, nous avions été retenus sur l’autre rive, celle où nous nous trouvions à présent paraissait à nos yeux une véritable terre promise, En l’atteignant, mon ravissement avait été tel que j'avais donné à cette nappe d’eau le nom de « Fleuve Hudson ».

Combien elle paraît différente aujourd’hui, vue de ce triste campement! Au delà de cette rive lointaine, la patrie, les êtres aimés, la vie peut-être. Au lieu qu'ici c’est la glace sans bornes, une mort lente et douloureuse. Il n’y a décidément qu’un seul nom qui convienne à ces eaux noires — le Styx!

Chaque jour le nombre de mes chiens diminue; nous brisons des traîneaux pour faire cuire celles d’entre les bêtes que nous mangeons nous-mêmes. Je me hâte d’ajouter que, personnellement, je n’ai aucune répugnance à manger du chien, pourvu qu’il y en ait assez. On n’est pas longtemps au milieu des glaces sans en arriver à ne considérer, en matière de nourriture, que la question de la quantité.

Un matin, nous voyons que des canaux se sont formés tout autour du glaçon sur lequel nous campons. Nous sommes sur une île de deux ou trois milles de diamètre.

Dans l'après-midi, deux Esquimaux, que j'avais envoyés en reconnaissance du côté de l’est, reviennent tout haletants m’annoncer qu’à quelques milles du

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camp, une mince couche de jeune glace s’est formée sur toute la longueur du lac, un peu plus de deux milles. Ils pensent que cette glace porterait, à condition de nous servir de nos raquettes. Sans perdre un instant,

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nous courons à l’endroit indiqué. L’occasion pourrait très bien ne pas se représenter. Je donne l’ordre de mettre les raquettes et de risquer l’aventure. Je fixe les courroies des miennes avec plus de soin que je n’en ai jamais mis et je crois bien que chacun en fit autant de son côté. Nous sentons tous qu’une chute, un faux pas, suffirait à nous perdre. Nous avons essayé la glace et nous savons que, sans raquettes, elle ne supporterait pas un instant notre poids.

Nous partons. C’est Panikpah, le plus léger de nous tous, et aussi le plus expérimenté, qui ouvre la marche. Les quelques chiens qui restent, attelés au traîneau à patins longs et larges, le « Morris K. Jesup », le suivent. Enfin, à quelque distance du traîneau, déployés en tirailleurs sur une seule ligne à dix-sept ou vingt mètres d’intervalle, viennent les autres membres de l’expédition. Nous traversons en silence. Chacun est absorbé par ses propres pensées

et par le souci de surveiller ses raquettes. Je dirai franchement pour ma part que je ne tiendrais pas à recommencer l'expérience. Une fois lancé, on ne pouvait pas s'arrêter, on ne pouvait pas soulever ses raquettes. Il s'agissait de les faire glisser l’une après l’autre avec les plus grandes précautions, en ayant soin de ne pas appuyer plus fort sur l’une que sur l’autre. Chaque fois

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