‹ Plus près du pôleChapitre 108 sur 232 · NOUS PASSONS · texte numérisé non relu

NOUS PASSONS

qu'on avance un pied, il se forme de chaque côté de petites ondulations sur la mince pellicule qui recouvre l’eau noire. Quant au traîneau il est précédé et suivi d’une grosse houle.

C'est la première fois, dans tout le cours de mes voyages arctiques que je me prends à douter du succès. Je ne puis m'empêcher, lorsqu’au beau milieu du lac je sens deux fois de suite enfoncer la pointe d’une de mes raquettes, de penser : « C’est la fin ». Un peu plus tard, j'entends un cri. Spontanément les paroles me montent aux lèvres : « Dieu lui soit en aide! Lequel est-ce? » Je n’ose toutefois détacher mes yeux de mes raquettes, que Je continue à faire glisser du même mouvement égal et régulier.

Lorsqu’enfin nous abordons sur la glace compacte qui forme la rive méridionale du lac, Je perçois nettement le soupir de soulagement que poussent mes voisins de droite et de gauche. Je dois ajouter que je partage entièrement leur satisfaction. Le cri que j'avais entendu était échappé à un de mes hommes dont une raquette avait troué la glace, comme il m'était arrivé à moi-même.

Le détail que je vais citer met en lumière le tempérament spécial qui rend les Esquimaux si aptes aux explorations polaires. Le premier mécanicien du bord était, on se le rappelle peut-être, un homme assez puis- Sant, qui pesait dans les 108 kilos. Tout en détachant ses raquettes, un de mes hommes, Ahngmalokto, se tourna vers moi et me dit : « Pearyaksoah, si le

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premier mécanicien avait été avec nous, c’est là en bas qu’il serait à présent, n'est-ce pas? » Et il désignait les profondeurs du lac. Il est certain qu’Ahngmalokto avait parfaitement raison.

Après avoir détaché nos raquettes, nous nous retournons un instant avant de prendre la direction du midi. Un étroit sillon noir sépare en deux le pont fragile sur lequel nous avons passé. Le lac a recommencé à s’élargir, et ce sillon c’est notretraîneau qui l’a creusé.

La glace qui se présente à nos yeux sur le rivage méridional du lac, est dans un abominable état. Nous grimpons au sommet du massif le plus élevé pour tâcher de découvrir la meilleure route à suivre. Jusqu'à l’horizon, et même au delà, s’étend un fouillis inextricable de glaçons, tel que je n’en ai jamais vu et que J'espère n’en jamais revoir. Il y en a de toutes les dimensions, depuis la grosseur d’un pavé jusqu’à celle du dôme du Capitole, je n’exagère nullement. Et tout cela a été arrondi, broyé, entre les formidables mâchoires du « Grand Lac » dans les moments où elles se sont refermées l’une sur l’autre avec une puissance 1rrésistible.

Il semblait qu’à moins d’avoir des ailes, il fût impossible de se tirer de là. Je me tournai vers mes hommes pour leur adresser quelques paroles d'encouragement. Ce n’était pas la peine. Déjà leurs yeux avaient pris cette expression résolue des gens qui vont affronter hardiment les plus grands dangers. Je la connaissais bien, cette expression pour l'avoir vue sur leur visage

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