TEMPS SOMBRE
Avant la nuit tout était débarqué et plusieurs tentes installées sur le rivage.
À la tombée de la nuit, il commença à neiger; il soufflait une légère brise du sud-est. Le matin tout le pays était blanc de neïge; le vent avait acquis une telle violence que force nous fut de rester au mouillage jusqu’au lendemain matin. Dans l'intervalle, le navire fut paré pour affronter de grosses mers. Depuis que nous avions quitté le cap Union, tous les vivres, toutes les munitions et tous les effets d'équipement avaient été portés sur le pont, prêts à être jetés sur le rivage ou sur la glace si la nécessité s’en présentait. Tout ce chargement fut descendu alors à fond de cale en prévision du gros temps que nous ne pouvions manquer de rencontrer une fois sortis de la glace.
Aussitôt que le temps le permit, Je gagnai le cap York, où nous trouvâmes quatre familles d’'Esquimaux. Le navire fut amarré à la banquette côtière nouvellement formée, pendant qu’on réparait un excentrique faussé.
Les indigènes nous apprirent que la glace de la baie de Melville ne s'était retirée que peu de temps auparavant, de sorte que pendant tout l’été aucun navire n'avait pu s'approcher du cap, fait sans précédent depuis l’époque où je connaissais cette région, c'est-à-dire depuis 180r.
Je quittai le cap York le 27, vers la fin de l’aprèsmich, par une épaisse tempête de neige qui augmentait encore l’obscurité de la nuit. C’est pour ainsi dire
à tâtons que le ÆAoosevelf, marchant à demi-pression seulement, se fauñla dans les ténèbres entre les nombreux icebergs; nous sentions néanmoins que le voyage de retour avait commencé pour tout de bon.
Le 30 septembre, à minuit, nous contournions l'extrémité de la banquise de pleine mer. Le 3 octobre nous parvenions à la côte occidentale, un peu plus haut que le cap Dyer, et nous la suivimes jusqu’au delà des caps Walsingham et Mercy. Le 6, nous traversions l’entrée de la passe Cumberland, lorsque vers quatre heures du matin, à sept milles environ au nord de l’île Monumentale un paquet de mer rompit tout net l'arbre de couche du gouvernail, laissant le Roosevelt complètement désemparé.
I faisait un brouillard épais. On dut mettre le navire en panne, l’avant tourné vers l’est pour éviter d’être entraîné par la dérive jusque sur la côte déchiquetée du cap Haven. Un mâtereau improvisé servit de gouvernail de fortune, mais à peine étions-nous en route que le vent se mit à souffler du nord-est et la mer grossissante eut bientôt fait d’emporter notre malheureux gouvernail. Il nous fallut encore mettre en panne, et cela par une tempête qui, pendant trente-six heures, eut toute la violence d’un ouragan et souleva une mer des plus dures. Le Roosevelt prouva qu’il était capable de tenir la mer par les plus gros temps. Avec un double ris dans sa voile de misaine, il se comporta aussi bien que la meilleure de nos goëlettes affectées à la pêche sur les bancs de Terre-Neuve. Malgré un