‹ Poâetique, ou, Introduction áa l'esthâetiqueChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De l'esprit.

(suite.)

§ ol. — V allégorie.

L'allégorie est une métaphore variée et arbitraire encore plus souvent qu'une métaphore prolongée. C'est tout à la fois le genre le plus facile de l'esprit figuré et le plus périlleux de l'imagination figurée. Elle est facile : 1°, parce que. dans ses personnifications, elle peut se servir de ce qui serait trop rapproché ou trop nu; — 2°, parce qu'elle peut faire la même chose à l'égard de ce qui serait trop éloigné

(car elle impose de force ce rapprochement à l'esprit), — 3°, parce qu'elle modifie et améliore l'un d'après l'autre les deux termes de la comparaison ; — et enfin 4°, parce qu'elle peut toujours substituer furtivement les métaphores les unes aux autres.

La véritable allégorie rattache l'esprit figuré à l'esprit non figuré ; Moeser dit, par exemple : « L'opéra est un pilori où l'on attache ses oreilles pour exposer sa tête. » — L'allégorie suivante d'Young est au contraire défectueuse : « Chaque ami qui nous est ravi est une plume arrachée à l'aile de la vanité humaine, et cela nous oblige à descendre des nuages où nous nous étions élevés, etc., etc., soutenus par les ailes affaiblies de l'ambition défaillante (quelle tautologie !); à ne plus effleurer seulement encore que la surface de la terre (sans ce seulement encore il n'aurait pas pu continuer), jusqu'à ce que nous la creusions pour jeter quelque poussière sur l'orgueil tombant en pourriture (le voilà qui passe de la métaphore de défailli)* à celle de sentir mauvais), et pour épargner ainsi une peste à l'univers. »

Le froid Fontenelle a dit un jour, pour ne rien dire, une allégorie dans laquelle il prenait deux métaphores ayant la même signification pour deux idées différentes. Après avoir comparé la philosophie à ce jeu où un enfant, ayant les yeux bandés, cherche à

en saisir un autre, mais doit, sous peine d'être de nouveau obligé de ch< relier, deviner le nom de celui qu'il a saisi, il ajoute que les philosophes, quoiqu'ils aient les yeui bien bandés, saisissent quelquefois la vérité; mais qu'ils ne peuvent affirmer, quand ils Tout saisie, que c'est précisément elle, et qu'elle happe en un instant de leurs mains. Une vérité ne peut signifier Le fait de penser une proposition, mais seulement celui d'y croire, de l'affirmer et par conséquent de L'énoncer. Nous présentons comme une vérité ce que nous considérons comme une vérité; en d'autres termes nous la nommons, et comment alors peut-elle nous échapper?

Puisque toutes les bonnes choses sont du nombre il- trois, nous allons donner encore un exemple emprunté à une troisième nation, la nation allemande; c'esl une allégorie très-fausse, bien qu'elle soit de Lessing Lui-même* (138 bis .Après avoir annoncé qu'il écrit sur les peintres et les poètes, et non pour eux, il continue ainsi : « Je dévide des cocons, non pour apprendre à filer aux vers à soie (cela sonne déjà aussi bien que si Pon écrivait : Je tonds les moutons, mais ce n'es! pas pour leur apprendre à porter de la'laine), mais pour faire avec la soie des bourses pour moi et

•Œuvres, tome XII, p. 123.

pour mes pareils (pourquoi des bourses plutôt que des bas, etc.? Et, si bas il y a, pourquoi précisément des bas de soie?), des bourses, pour continuer la comparaison (ou plutôt l'allégorie), où je puisse renfermer la petite monnaie des sensations particulières (où y a-t-il ici une transition naturelle du ver à soie à la monnaie qui, de son côté, petite comme elle est, glisse facilement dans une troisième allégorie?), en attendant que je puisse les changer contre de bonnes pièces d'or de juste poids, c'est-à-dire contre des observations générales (tournure très-tourmentée, dès que l'auteur veut, au moyen des synonymes bonnes, d'or, de juste poids, se préparer une transition à une pensée nouvelle) , et ajouter ces pièces au capital des vérités que j'ai trouvées moi-même (voilà une quatrième allégorie. Mais le ver à soie, qu'est-il devenu?). »

Une comparaison neuve et en même temps spirituelle vaut mieux et pèse plus que cent allégories, et les excellentes allégories de ce spirituel Musaeus sont toujours plus faciles à imiter que ses comparaisons. Mais l'imagination poétique, dont l'allégorie doit le plus souvent devenir la personnification, peut toujours les hasarder avec plus de succès.

L'auteur de ce livre se fait fort de décrire tout ce qu'on voudra avec des allégories à la Cowley; c'est

pourquoi dans ses ouvrages il a préféré La comparaison.

Berder Lui-même, qui est tout fleur et flamme, a rarement développé la fleur de ses métaphores, au point d'en faire le branchage d'une allégorie. Klopstock, au contraire, au milieu de Ja prose dure, osseuse et d'une maigreur athlétique de sa République des savants, et de ses autres traités grammaticaux, s'arrête souvent devant la fleur d'une métaphore ordinaire, en allonge 1rs feuilles et les étamiues pour en faire une allégorie et en répandre le pollen sur les périodes voisines. Je viens d'employer moi-même l'allégorie en parlant de l'allégorie; mais (que ceci me serve d'avertissement à moi et autres!) ce n'est pas d'une façon très-brillante.

^ V)2. — Du jeu de mots.

Après avoir régné sur presque tous les siècles, l'esprit de mots ou de sons, ce frère aîné de la rime ou son avant -coureur, a perdu, dans le dix-huitième siècle, à peu près comme la religion, son empire sur l'Europe civilisée. Bien que Cicéron et presque chaque écrivain de l'antiquité aient fait des jeux de mots,

qu'Aristote en ait traité avec éloge, et que les trois grandes Parques tragiques de la tragédie grecque, aient successivement répété, comme le fait observer Hume *, le même jeu de mots avec le nom de Polynice (signifiant querelleur), fils d'Œdipe, le jeu de mots a été néanmoins presque entièrement banni du papier à imprimer et des cabinets d'auteur, et relégué dans les salons avec d'autres jeux qui ne le valent pas.

Ce sont seulement les auteurs des dernières Poétiques, qui le font reparaître sur le papier. Comme ils ont tout à la fois tort et raison !

On peut dire à la vérité que si les anciens avaient eu autant d'esprit que nous autres modernes, ils n'auraient guère payé avec les jetons du jeu de mots. Il est trop facile à faire pour qu'on veuille le faire ; on doit même souvent chercher à l'éviter plutôt qu'à l'atteindre, comme il arrive aussi dans la prose à l'égard de la rime. Le trait d'esprit qui s'adresse à l'oreille a deux caractères particuliers : 1° L'intention suffit pour le produire; et 2°, il faut que 10,000 hommes puissent avoir en même temps la même idée sur la même chose (fait qui suppose le précédent) par exemple sur le nom de Fichte (Sapin) ou de Richter (Juge). Ce-

* Dans son Histoire anglaise de Jacques Ier.

pondant les jeux de mots qui sont fondés sur des noms propres sont les moins bons de tons. Le grand Shakespeare, que plusieurs petits Shakespeares mo-

dernes font poser comme un modèle à côté de leurs bureaux, esl à cel égard confondu avec les personnages qu'il fait parler sur la scène. C'est surtout dans La bouche de ses bouffons et de ses valets (par exemple Lancelot) qu'il place ses jeux de mots; il les fait au contraire blâmer par les personnages les plus importants (par exemple Lorenzo) (139).

Faut-il en conclure que les anciens et les modernes ont tout à fait tort? — Mais qu'est-ce que le jeu de mots? De même que l'esprit figuré ne consistait le plus souvent que dans un attribut identifiant deux sujets différents, de même l'illusion optique et acoustique du jeu de mots vient d'une image analogue qui s1 impose à deux êtres, non par le sens, mais par le son. C'est pourquoi il arrive souvent que ce qui est esprit figuré dans une langue soit un jeu de mots dans une autre langue*. Quand un lord demande à Foote

* La règle qui voudrait faire de la possibilité d'être traduit la marque d'un véritable trait d'esprit est tout à fait arbitraire. Toutes les langues sont pleines de traits d'esprit intraduisibles; en grec, par exemple, l'esprit attique ne peut être traduit. L'esprit qui court après la concision aime le jeu de mots, précisément, pour cette raison; par exemple, rà Kowàxsuv&c T» *aivà

KOMNK.

de quoi il mourra le plus tôt, de la potence ou de la vérole, et que Foote lui répond : « Cela dépend de ce que j'embrasserai le plus tôt, de vos principes ou de votre maîtresse, » cette saillie n'est pas un jeu de mots pour nous, parce que nous ne disons pas en allemand : « Embrasser des principes. » — La poésie tout entière elle-même ne joue-t-elle pas d'abord avec des figures, et ensuite avec les sons de la rime et du mètre ?

Les rapprochements du jeu de mots profitent même quelque peu de cette vérité qui se trouve au fond de toutes les ressemblances spirituelles ; car puisque dans les langues primitives le son du mot était toujours l'écho de l'objet désigné, une certaine ressemblance dans ces échos conduit à attendre une certaine ressemblance dans les objets qu'ils désignent. C'est pourquoi les philologues (dont les acquisitions et les pensées présentent presque toujours le charme brillant du jeu de mots) et les philosophes aiment à faire retrouver les rapports des idées dans les rapports des sons. Ainsi Thorild, auteur plein d'esprit, qui n'a que le défaut d'enseigner la mesure sans mesure, joue avec grand profit à ce jeu de connexion ou de combinaison entre les mots ; il appelle par exemple les trois illusions de la métaphysique, de la poésie et de la poli-

tique*: tu Catégorie, allégorie, agorie; — Ombre, apparence, aspect [Schatten, Schein, Schau); — Silhouette, image trompeuse, spectacle [Schattenbild, Scheinbild, Schaubild); — idea, idos, Idolon; — similans, simile, simulaerum** ; — speciatum, speciosum, spectaculum; — fictio {supra natter am), figmentum [prœter naturam), fiction, au lieu àefactum (contra naturam). Des sentences, des idées importantes, plaisent par la concision du style : par exemple la sentence de saint Pierre : « Donner et pardonner; » la maxime grecque : « Sustine et abstine; » ou cette pensée : « Deus caret affeetu, mm effectu. » Et il en est de même de la plupart des sentences grecques.

Le second charme véritable du jeu de mots vient de Tétonnement que nous inspire le hasard qui se promène dans l'univers , en se jouant des sons et des parties du monde. Si le hasard, cette alliance sauvage sans prêtre, nous plaît, c'est peut-être parce que la loi de la causalité elle-même, qui paraît, comme l'esprit, rapprocher des choses dissemblables, s'y cache et s'y révèle à demi. Quand nous ne croyons voir dans un hasard que le hasard lui-même (sans la possibilité d'une causalité qui s'en mêlerait), il ne nous amuse

* V. Gele/irtenwelf, I, p. 7.

** V. /irefdmetr.9p. 94, 95.

pas, ou plutôt nous ne nous servons même pas alors du mot hasard. Qu'on imagine par exemple qu'en ce moment un académicien français boit un verre d'eau sucrée en faisant un discours sur un point d'esthétique, — que moi-même j'écris sur l'esthétique, — que dans ce même moment quatre forçats portent à Nuremberg le cercueil d'un suicidé (d'après Hess) ; — qu'un Polonais en appelle un autre frère (d'après Schulz), comme d'ailleurs les Espagnols s'appellent les uns les autres; — qu'à Dessau le spectacle commence (car c'est aujourd'hui dimanche) ; — qu'on joue également à Botany-Bay, où l'entrée se paye d'un gigot de mouton ; — que dans l'île Sinn on mesure une étendue de terrain avec un tablier (d'après Fischer) ; — et que dans un domaine de seigneur, un jeune prédicateur entre en même temps dans ses fonctions et dans le mariage : — est-ce qu'en présence de tous ces effets du hasard qui se produisent dans le même temps sur tous les points du globe, on voudrait se servir du mot hasard, qu'on emploierait cependant pour quelques-uns de ces effets, s'ils arrivaient ensemble dans un espace resserré? — Cependant, si nous nous plaçons à un point de vue plus élevé, nous trouvons que cela est faux : car le temps et l'espace ne peuvent, en s'étendant, produire des résultats qui, contrairement aux résultats que produisent des temps

POÉTIQUE, S M. Il

ou des espaces rapprochés, puissent échapper à la grande chaîne de conséquences de Jupiter, aussi fortement attachée à une patte de mouche qu'au soleil, et entraînant tout vers le même but.

La troisième raison pour laquelle le jeu de mots nous plaît, c'esl qu'il manifeste une certaine liberté d'esprit, capable de faire oublier l'objet même en faveur de son signe; en effet, quand de deux cho-

- 5, l'une nous conquiert et nous absorbe, il y a moins de faiblesse à être vaincu par la plus puissante.

Cependant le jeu de mots ne peut être permis qu'à deux conditions : Je dois découvrir le mot du jeu et non le faire ; sans cela je fais preuve d'un arbitraire déplaçant, et non de liberté. Quand un critique contemporain se permit de profiter d'une faute d'orthographe de son adversaire : Krietik (pour Kritik), pour en faire Krieg-tic tic de guerre), en s'aidant de quatre éléments grammaticaux : de la diversité d'orthographe, du g allemand, de la tmèse et de l'anglais,

— pour dire une chose qui ne put froisser que s s unis, un pareil procédé valait autant que si je terminais cette période ainsi que je le fais.

<>ii peut à mon ;i\is se permettre un jeu de mots toutes les fois qu'il se combine avec un trait d'esprit qui se rapporte à la chose même et sert à fortifier les

ressemblances ; ou bien en général quand l'esprit répand son or liquide, et que ce clinquant vient alors accidentellement nager à la surface; — ou encore quand des pensées entières sortent de la coque pleine d'air du jeu de mots; comme par exemple dans cet excellent jeu de mots de Lichtenberg contre Voss : To baeh (be) or not to baeh (140), that is the question ; — ou bien encore quand le jeu de mots a une valeur philologique, comme par exemple lorsque je me mets à traduire par salto mortale ou immortale la naissance du fini de Schelling (141) ; ou bien enfin quand il se présente et s'établit, comme un mot équivoque, d'une manière si naturelle, que personne ne peut affirmer sa présence.

C'est pourquoi des jeux de mots faits dans .une langue étrangère, nous plaisent quelquefois d'autant plus que l'arbitraire et la ressemblance y sont plus cachés pour nous. Ainsi la maison de jésuites où Henri IV voulait que son cœur fût enseveli , s'appelait La Flèche. C'est par conséquent dans une double entente qu'un chanoine demanda à un jésuite s'il aimait mieux voir le cœur du roi à La Flèche, ou la flèche au cœur du roi. 11 en est de même des jeux de mots bien connus sur le nom de l'homme d'État anglais Fox (Renard). Quelquefois l'esprit du jeu de mots,

malgré toutes ses faute- contre Le bon goût, se soutient par la variété de jeu de son coloris *.

Du jeu de mots l'esprit passe à l'arbitraire Légitime du jeu de syllabes (charade), qui, comme toutes les énigmes et toutes les abeilles, meurt à force de se servir de bod dard; il va se perdre ensuite en s'affaiblissant dans Le jeu de lettres (anagramme) et encore plus misérablement dans le logogriphe, cette charade de l'anagramme, et il va enfin mourir tout à fait dans le chronogramme chétif et contrefait.

Il ne faut pas cacher un danger à ceux qui se livrent aux jeux de mots, tout en voulant faire autre chose en même temps ; c'est le danger de trop s'habituer à L'étroitesse des perceptions de l'oreille et d'oublier la largeur de celles de la vue. Le jeu de mots détourne trop facilement l'œil de la grandeur et de la largeur des objets sur les parcelles des particules : il le détourne par exemple des roues de feu et des anges du prophète vers des infusoires rotateurs. Dans la poésie comme dans la nature, il n'y a que le tout qui

* Ainsi, dans le petit écrit spirituel sur les Philistins (142) les adeptes de la philosophie spéculative sont représentés sur une gravure par une rangée de canards enfilés les uns après es autres par une petite bande de lard, que le canard suivant reçoit, non digéré, du canard précédent. Et l'auteur appelle ses philosophes spéculatifs : Speck {lard) — cul {posteriora — anten [enten, canards).

soit le père des arrière-petits enfants, et la libellule des particules ne peut jamais devenir la mère d'un aigle.

§53. — Mesure de V esprit.

Il n'y a pas de qualités dont l'Allemand se plaigne plus fréquemment de manquer, que des qualités des nations étrangères : et il reste beaucoup plus tranquillement spectateur de la perte des qualités nationales, par exemple de celle de son ancienne liberté et de la religion de ses pères ; mais dès qu'enfin ces qualités de l'étranger sont devenues les siennes, il n'en fait plus grand cas. S'il réclame et recommande si souvent l'esprit et la laune, c'est que ces qualités ne sont pas encore devenues des articles courants de son commerce intérieur. Quand un Allemand, après s'être procuré un grand nombre de ces articles, vient à les étaler *, il est censuré par les critiques comme un

* Lichtenberg. Musseus , Hippel , Hamann sont, à la vérité, des héros de l'esprit ; mais on ferme les yeux sur ce fait, ou bien on l'excuse , à cause de leurs mérites réels et véritables. Des auteurs purement spirituels (je ne nommerai qu'un certain Bergius, auteur des Feuilles (V AlepkàKitf (l/i3) et de \'Hand~ reise, et Paulus ./Emilius, dans le Mercure allemand), sont

mauvais citoyen qui aurait t'ait ses études a des universités étrangères, ou qui placerail sa fortune hors de son pays, o Un homme posé el éclairé, disenl les juges et Les lecteurs, écrit un bon style pur, net et calme; sa prose es1 coulante, il s'exprime avec facilité ; niais, ajoutent-ils, une chasse continuelle à L'esprit devient rebutante pour tout le monde, surtout pour l'homme d'affaire, à qui on offre une pareille mousse ! Bêlas 1 44) ! »

C'est pourquoi une traduction de l'ouvrage le plus spirituel, par exemple de YHudibras, du Tristram, réussil beaucoup mieux qu'un ouvrage original allemand, quand même celui-ci ne serait qu'à moitié ou aux trois quarts aussi spirituel que cette traduction : car cette dernière appartient à la catégorie de la science. On admet à la vérité une ou deux saillies brillantes, mais il faut qu'elles soient séparées l'une de l'autre par un certain nombre de pages, de même

accueillis avec cette froideur que l'esprit devrait savoir supporter, car lui-même refroidit le caractère. Eu général, l'Allemand admet l'esprit, plutôt comme accessoire que comme chose principale ; il l'accepte comme une toilette de fête, et non comme un vêtement ordinaire, et il l'excuse dans un savant de profession comme un court hors-d'œuvre ; mais il l'accueille mal chez un auteur, dont les œuvres complètes, les opéra, ne sont que de tels hors-d'œuvre, et seulement des opéra supererogationù.

que des feuilles vides ou pleines se trouvent entre les gravures d'un roman ; il faut qu'entre deux dimanches de l'esprit se trouvent six jours de travail ; on assimile l'esprit et même une comparaison de ce genre aux anciennes peuplades germaniques et tartares qui séparaient leurs territoires par des espaces déserts. On a raison en ce qui concerne les ouvrages où l'esprit n'est que le serviteur, ou quelque chose de secondaire, comme la plupart des ouvrages scientifiques et politiques, et, par exemple les écrits de procédure. Mais n'y a-t-il point des cas où l'esprit devient le maître ? Dès qu'il s'agit d'une œuvre purement spirituelle comme YHogarth de Lichtenberg, des intervalles et des pauses dans le rayonnement de l'esprit deviennent aussi peu désirables et aussi peu excusables que le seraient dans l'épopée des interruptions du sublime, quoique dans l'un et l'autre genre cette continuité exige du lecteur un effort continu. La surabondance des fleurs dans un jardin n'est pas plus blâmable que l'absence d'herbe commune. Pourquoi n'y aurait-il pas pour l'âme des excitants aussi prompts, qu'il y en a pour le cerveau qui l'entoure? Pourquoi avez-vous besoin, pour éprouver l'impression que vous procureraient une page et une heure, de toute une feuille imprimée, et d'une après-midi entière? Pourquoi vous faut-il de la glace pour affaiblir le vin de feu (145)

N)ÊTIQUB, § 53. 17

que Le froid a condensé? Que ne voua arrêtez-vous plutôt un moment ? 11 n'y a pas de meilleure eau que Le temps pour adoucir les Livres comme les liqueurs. Il faut cependant avouer que l'esprit pur, l'esprit pour L'esprit, n'étant qu'un abrégé de l'entendement, ne procure qu'une jouissance fatigante dès que ses cartes de jeu bigarrées n'offrent plus aucun profit essentiel à faire pour la sensibilité, l'instruction, etc., etc. La Bagacité est la loi morale de l'esprit : elle lui permet bien une heure de récréation, mais elle le reçoit avec d'autant moins de bienveillance à la classe suivante. Une toute autre chose et une chose moins salutaire, st cette incessante répétition d'excitations que nous éprouvons en lisant un volume d'épigrammes. Ce qui fatigue ici, ce n'est pas seulement l'éclat de l'esprit qui se renouvelle toujours, mais aussi le passage continuel à des sujets nouveaux, et l'obligation de commencer à chaque distique une autre suite de pensées : on éprouve ce même vertige de la pensée toutes les fuis qu'on lit des phrases détachées, qu'elles aient ou non de l'esprit. Dans une œuvre spirituelle, au contraire, l'esprit part toujours du même point de vue pour s'élancer vers les quatre points cardinaux, tandis que dans les autres cas dont nous venons de parler, il s'élance de partout pour arriver partout. Après cette première objection de l'effort et de la

i mi .nui e. — t. il. 2

fatigue contre le déluge de l'esprit qu'on voudrait voir seulement partiel, et non universel , il y en a une seconde : c'est qu'un homme, un auteur se trouve obligé de faire la chasse à l'esprit, comme le printemps la fait aux fleurs et Shakespeare à ce qu'il y a déplus ardent. Mais y a-t-il dans l'art une seule chose à laquelle on ne soit pas obligé de faire la chasse , et qui nous arrive en volant sur nos lèvres toute prise, plumée et rôtie ? Est-ce que les aigles, les faucons et les oiseaux de Paradis des paroles ailées, viennent se poser sur la main de Pindare, sans que lui-même vole après eux? — Il n'y a que la platitude seule qui nous entoure de son éternel voisinage : mais elle aussi fait la chasse ; et, à la sueur de son front, elle obtient quelque chose d'analogue, la sueur de son cerveau.

Dès que l'effort devient visible, il a été inutile ; et l'esprit cherché ne peut pas plus passer pour de l'esprit trouvé, que le chien de chasse ne peut passer pour le gibier.

Il n'y a point pour l'esprit de meilleure épreuve et de meilleur contrôle que sa surabondance ; une idée qui aurait brillé, si elle avait été seule, pâlit dès qu'elle est entourée d'une société brillante; c'est pourquoi le reproche de platitude et d'afféterie tombe tout d'abord sur ceux qui prodiguent l'esprit. Quand des auteurs plus économes ont imposé au lecteur de Ion-

gues diètes et de longsjeûnes, et qu'au moment même où il tremble de descendre dans la tour d'Ugolin affamé, ils Le placent tout à coup devant un débit de soupe à bon marché, — qui peut alors, grand Dieu ! dépeindre le bonheur et la jouissance du lecteur? Mais ri d'autres auteurs voulaient servir en d'autres endroits, au milieu du dessert ou entre des vins fins, cette même soupe à la Rumford (146), l'effet quelle produirait serait bien plus faible.

Dans les ouvrages qui, comme beaucoup d'ouvrages anglais, sont de véritables cabinets de peinture, on échappe rarement à la satiété et au dégoût, nonseulement parce que les couleurs, au lieu de servir seulement à embellir le dessin, y deviennent ellesmêmes des contours, c'est-à-dire des taches de couleur, mais aussi parce qu'il est impossible que les nouvelles images ne se mêlent pas avec les anciennes et ne soient pas interrompues par elles. Et il faut cependant que l'esprit, qui n'a d'ailleurs rien à offrir que lui-même, reste neuf aussi longtemps qu'il se prodigue ; et il prévient, sinon la satiété produite par la Mirabondance, du moins le dégoût qu'engendre la répétition.

Aussil'esprit, précisément parce qu'il s'évapore rapidement, doit couler à flots et non par gouttes. La preini« recharge électrique est la plus forte;quand on le relit,

elle est déchargée; la beauté poétique au contraire, semblable à la pile galvanique, se charge de nouveau, lorsqu'on la conserve. L'esprit, comme mille autres choses, gagne à être oublié, c'est-à-dire par le souvenir; mais, pour qu'on l'oublie un peu, il faut qu'il y en ait une quantité assez grande pour nous forcer à cet oubli. C'est pourquoi Hippel et Lichtenberg, lus pour la dixième fois, fournissent une dixième livraison d'esprit et de plaisir; c'est une dixième édition, mais intérieure et spirituelle, et comme elle est améliorée et corrigée ! A côté de l'esprit qui a éclaté, il reste encore assez de poudre d'esprit non enflammée, pour que Fauteur puisse très-bien se mesurer encore avec les hommes au style correct.

Dans la conversation, l'éclat de l'esprit a cela de pénible qu'il rend plus sensible l'obscurité de ce qu'on dit ensuite. Chaque excitation en rend une seconde nécessaire, pour tenir l'attention également éveillée ; et il faut que l'esprit continue à stimuler pour qu'on ne tombe pas dans la langueur. La beauté au contraire ressemble à la nourriture et au sommeil ; en réparant et en fortifiant , elle nous rend plus aptes à concevoir, au lieu de nous émousser. Le premier trait d'esprit véritable ne fait qu'éveiller la soif, de même que certaines boissons. Et cette soif, est-on réduit à l'apaiser en ouvrant la bouche à une pluie

fine? Qu'on nous donne plutôl La main de Diogène, ou son pobelel ou son tonneau !

g 54. — Besoin de la culture de l'esprit en Allemagne.

Il n'y a pas seulemenl des excuses pour la culture d'un esprit surabondant, mais la nature même de l'Al- Lemagne semble provoquer cette surabondance. Toutes les autres nations ont remarqué que les idées allemandes sont comme fixées au mur par des liens, des soudures et des clous, et qu'une tête allemande et que tes pays allemands sont plutôt des meubles que leur contenu (147). De même que Wedekind prescrit de coudre ensemble les deux manches et les deux bas des lndinpliobes pour les paralyser quelque peu dans leurs mouvements 148), de même notre homme intérieur a. d»- sa jeunesse, tous ses membres liés ensemble, afin qu'il y ait entre eux une connexion calme et qu'il soit surtout porté à ne s'agiter que dans sa totalité. Mais quels jeux d'esprit nous pourrions gagner si nous savions faire roquer nos idées, comme la tour et le roi du jeu d'échecs! Les idées neuves exigent à toute force des idées libres, et celles-ci exigent à

leur tour des idées égales; et c'est l'esprit seul qui nous donne la liberté après nous avoir donné l'égalité ; il est pour l'âme ce que sont pour la chimie le feu et l'eau : Chemica non agunt nisi soluta (c'est-à-dire : il n'y a que la fusion qui donne la liberté de prendre une nouvelle forme ; ou bien : il n'y a que les corps dissous qui puissent en produire de nouveaux). Quand l'homme est d'ailleurs assez fort, que c'est même un Shakespeare, tous les regards qu'il jettera de côté vers les petites plumes brillantes de l'esprit ne l'empêcheront pas de tenir ses yeux fermement dirigés vers l'ensemble ; de même que le poëte épique quand il jette de côté ses regards sur la mesure des syllabes, sur les assonances et les consonnances (rimes), n'abdique pas pour cela son grand regard épique. Quand, par exemple, un auteur, devant les taches d'été d'un visage, se rappelle ses taches d'automne, de printemps et d'hiver, il manifeste du moins par là une liberté de vue qui ne s'emprisonne pas pour se perdre et s'abîmer dans l'objet ou dans le signe de l'objet. Nous autres Allemands manquons pour l'esprit non de talent, mais de goût. Nous avons de l'imagination, et l'imagination peut facilement s'abaisser jusqu'à l'esprit, comme le géant jusqu'au nain (149), mais l'esprit ne peut s'élever jusqu'à elle. En France, c'est la nation qui est spirituelle ; chez nous ce n'est que l'élite, et c'est précisé-

m< ut pour cela cpie cette élite l'est surtout chez nous

par art, ce qui arrive plus rarement en France; car les Français n'ont pointa offrir des auteurs spirituels connue les nôtres ou ceux des Anglais. Ce sont précisément les nations vives, ardentes, déréglées dans l'action Français et Italiens), qui le sont moins dans la poésie et qui y montrent plutôt de la correction; et ce sont précisément les nations plus froides dans la vie (Allemands. Anglais) qui sont plus ardentes lorsqu'elles écrivent et qui hasardent alors des figures plus hardies; d'ailleurs on ne peut guère s'étonner de l'abîme qui existe entre l'ardeur de l'homme et l'ardeur du poëte, à moins qu'on ne veuille soutenir qu'un homme rempli de passions violentes reçoit par cela même une vocation de poëte.

Puisqu'il ne manque à l'Allemand, pour avoir de l'esprit, que de la liberté, il devrait s'en donner. Il a cru peut-être, dans ces derniers temps, faire quelque chose pour elle en mettant en état libre, c'est-à-dire de liberté française, plusieurs de ses territoires rhénans (ISO). Elle fait voyager ses meilleures terres, comme autrefois la jeunesse noble, dans une nation encore plus libre que grande, pour les y former. Il faut espérer que d'autres territoires et d'autres cercles voyageront encore ; mais, en attendant leur retour, il nous reste à cultiver la liberté chez nous.

Ici nous rencontrons un vieux cercle universel, mais non vicieux , que l'on retrouve partout *. La liberté donne l'esprit (et l'égalité avec lui), l'esprit donne la liberté. J'ai déjà donné le conseil d'exercer à l'esprit, plus qu'on ne le fait ordinairement, la jeunesse des écoles**; quant à l'âge mûr, il faut qu'il se rende libre par l'esprit, et qu'il se débarrasse une bonne fois de Yonus probandi (obligation de prouver), mais non pour l'échanger contre un onus ludendi (obligation de jouer). L'esprit, cet anagramme de la nature, est naturellement porté à nier ce qui est spirituel et divin ; il ne s'attache à aucun être en lui-même, mais seulement à ses rapports ; il n'estime et ne méprise rien ; tout lui devient indifférent pourvu qu'il y ait égalité et ressemblance ; il occupe le milieu entre la poésie d'un côté, qui veut non-seulement se présenter ellemême, mais aussi présenter quelque chose, un sentiment et une forme; et la philosophie de l'autre côté, qui a un autre but que sa pure recherche, et qui poursuit éternellement un objet et un objet réel. L'esprit n'a pas d'autre fin que lui-même ; il joue pour jouer ***.

* Ainsi l'humanité ne peut jamais arriver à la liberté sans une culture d'esprit très-haute; et elle ne peut arriver à cette culture sans la liberté.

** Loge invisible, I, p. 201 (I, 260) (151).

*** Par conséquent, c'est l'esprit qu'il faut appeler un simple jeu d'idées et non la poésie, comme le prétendent certains es-

POÉTIQUE, S .si. 25

Il est complet à chaque minute; ses systèmes sont renfermés entre des virgules. Il est ^touristique sans véritable connexion. Semblable à la glace, il produit accidentellement de La chaleur quand on lui fait jouer Le rôle d'un verre ardent, et quand on l'aplatit, il donne accidentellement de la lumière et un reflet de glace*; mais souvent aussi il se place devant la lumière et la chaleur, et les intercepte sans en briller moins pour cela. (Test pourquoi il se répand de jour en jour plus d'esprit et plus de sel dans le monde, de même que, d'après Ilalley, la mer devient plus salée de siècle en siècle.

De même que l'eau qui commence à se congeler forme d'abord des aiguilles de glace, de même l'homme, quand le froid s'empare de lui, commence par faire il-- epigrammes.

Mais il y a un état moitié lyrique, moitié spirituel, qui ne répand la famine et la désolation que lorsqu'il se prolonge et devient prédominant, mais qui, lorsqu'il disparaît, laisse derrière lui, comme la fièvre quarte, la plus brillante santé ; car lorsque l'esprit s'est

tliptitiens de ce temps, qui suivent la méprise de Kant; ce dernier, qui n'estimait pas assez la poésie, la définit un jeu de l'imagination reproductrice.

* Je veux parler du reflet blanc que produit à l'horizon une longue plaine de glace. — V. Forsler (152).

rendu entièrement libre; lorsque la tête, au lieu d'être une chambre abandonnée, hantée par des fantômes , devient un salon où une joyeuse réunion se prépare à la fête nuptiale ; lorsqu'une communauté d'idées, comme celle des femmes dans la république de Platon, vient à s'établir, et que toutes ces idées deviennent fécondes par leurs rapprochements ; lorsqu'il y a un véritable chaos, mais qu'un esprit saint plane au-dessus ; ou bien quand c'est un chaos d'infusoires, mais qu'à le regarder de près on trouve très-bien organisé, et qui se développe et se reproduit très-bien ; lorsque, dans cette dissolution universelle, semblable à la conception que nous nous faisons du dernier jour de l'univers, les astres tombent, les hommes ressuscitent, et tout se mêle pour former quelque chose de nouveau ; lorsqu'enfm ce dithyrambe de l'esprit, semblable non pas aux rares étincelles qui jaillissent d'un caillou inerte, mais au flot électrique continu d'une brûlante nuée d'orage, remplit l'homme de lumière plus que de formes, alors l'égalité et la liberté générales lui ont ouvert la voie de la liberté et de l'invention poétiques et philosophiques, et sa méthode d'invention (son Heuristique) n'a alors devant elle qu'un but encore plus beau. Il en est de l'âme comme des corps dans le système de Buffon ; la matière qui la nourrit est en même temps la matière qui la produit, et réciproquement;

de sorte qu'on peut renverser la sentence: « Sanguis martyrum est semen !'.< clcsiœ », parce qu'il ne peut y avoir de sanguis martyrum sans semen Ecclesiœ. On

devrail par conséquent excuser chez certains auteurs, comme par exemple Ilamann, certaines inégalités; comme il se place à une hauteur d'où toutes les montagnes et toutes les vallées lui paraissent rapprochées et d'où toutes les formes semblent se confondre, ces inégalités deviennent imperceptibles pour lui (153). A force de tout niveler, l'homme arrive facilement à oublier l'existence de l'inégalité elle-même ; ce que prouve d'ailleurs la révolution française *.

§ 55. — Nécessité de l'esprit savant.

Quoique l'esprit soit et rende libre, il se renferme quelquefois dans des limites où il ne l'est plus. Lich-

* On pourrait, par conséquent, se demander s'il ne serait pas utile et agréable de rassembler des traités, où se mêleraient, sans but fixe et déterminé d'art ou de science, des idées de toutes les sciences, non pas comme des poisons, mais comme des cartes : cela rapporterait, comme les dés spirituels de Lessing, quelque chose à ceux qui savent gngner au jeu. Quant à la collection, je la possède moi-même et la complète tous les jours; ne fût-ce que pour rendre la tête aussi libre que le cœar doit l'être (154).

tenberg brille d'un esprit non figuré qui se rapporte le plus souvent à des grandeurs ; Lessing, par des antithèses ; Musaous, par des allégories; quelques-uns, par rien. Des natures grossières ou stériles tirent le plus souvent leurs ressemblances de l'action de manger, et encore plus de la guerre et de l'armée (chez nous on les emprunte rarement à la marine), parce que de l'un et de l'autre côté l'état social se trouve si bien reproduit en petit, que la figure se présente d'elle-même. Quand on ne sait pas, pour former une image, trouver ce qu'il y a de plus éloigné, on saisit ce qu'il y a de plus nouveau. C'est ainsi que pendant longtemps le ballon a dû servir de navette pour tisser l'esprit; ensuite on s'en est tiré au moyen de la révolution. Aujourd'hui, pour réunir les objets les plus éloignés, on peut se fonder soit sur la pile galvanique, soit sur la chevalerie de l'empire *. On peut également se servir du Pas-de-Calais comme d'un pas de côté, en arrière ou en avant (par exemple à l'égard de l'embargo anglais), tant que l'entrée de la Manche sera interdite. Pour établir de nouvelles similitudes il faut souvent prendre la peine de battre en brèche les anciennes.

* A l'égard de cette allusion et de la suivante, et, en général, à l'égard de toutes les allusions à l'histoire contemporaine qu'on trouvera dans ce livre , il ne faut pas oublier qu'il a été écrit avant 1803 (155).

POÉTIQUE , S 55. 2i)

Quand, par exemple, on veut dire quoique chose de bon de L'adultère, les cornes se présentent d'ellesmêmes el à toul le monde, de telle sorte que cette figure n'a plus rien de distingué. Fait-on paraître ensuite un cerf ou un Actéon, on n'en est pas plus avancé. On esl monté sur un cheval. d'escarpolette et non sur le coursier des muses, et par conséquent l'allégorie ne veut pas marcher. Quelle peine s'est donnée Shakespeare à cet égard! Qu'une femme, dans une lettre, ou qu'un poëte dans ses vers, cherchent quelque chose qui ressemble à la joie, et l'on voit immédiatement se dresser la fleur fatale de la joie, cette fleur de glace, cette pervenche, ce phytolithe parmi les métaphores ; cette plante vivace, source de couleurs, m'a été offerte plus d'un million de fois par les poètes et par les femmes. Je puis la peser comme du foin; j'en ai façonné des bonnets d'herbe pour la tête et des sachets d'herbe pour le cœur. Mais pourquoi l'idée de traiter d'une main allégorique cette fleur pétrifiée et officinale ne vient-elle à personne? On l'a laissée jusqu'à présent s'épanouir et se faner, on l'a laissé cueillir el fouler aux pieds, pourquoi ne se mettrait-on pas à compter exactement les racines et les étamines de cette fleur de la joie? Pourquoi ne l'a-t-on pas transportée au moyen d'une machine à enlever les fleurs dans le jardin des Hespérides, ou bien pourquoi

ne l'a-t-on pas pressée, séchée et collée dans les herbiers de la poésie? Pourquoi n'a-t-on pas fait cela? Pourquoi suis-je le premier à le faire?

Il n'y a, dans l'univers et sur la montagne des muses, que deux choses qui puissent, incontestablement et sans effort, servir à tout de terme de comparaison : c'est d'abord la vie, parce qu'elle se rapporte à tout et que tout se rapporte à elle ; aussi puis-je dire, sans difficulté et même avec grâce, et avec une convenance parfaite : le tapis de la vie, l'astre de la vie, la corde de la vie, le pont de la vie ; et en second lieu il y a ce rapport qui engendre tout à la fois la vie et l'obscénité, rapport qui est comparable à l'univers entier*, de sorte qu'il y a, pour la naissance des hommes et pour leurs saillies, une même source inépuisable.

Quand ces deux ministres de l'empire de l'esprit abdiquent et se retirent, l'auteur lui-même, comme je l'ai déjà prouvé, cesse presque de régner, à moins qu'il ne saisisse le moyen auquel nous voulions arriver par ce préambule, c'est-à-dire l'esprit savant. Il n'y a que des parleurs insignifiants qui prétendent qu'on va le chercher trop loin ; ils font eux-mêmes en cela une plaisanterie, car ils attachent une double entente à leur expression ; cherché trop loin, qui peut

* V. f allée de Campan ; les gravures sur bois, p. 100 (II, 8û5);

PoKTiQlK, § 55. 31

d'abord signifier des ressemblances forcées ou dissemblables, peut signifier aussi des allusion- à dos objets éloignés dans Le temps ou dans l'espace. C'est seulement dans Le premier sens, qui n'a rien à démêler avec 1. >econd, qu'il n'y aurait pas d'esprit; mais, dans le nd sens, pourquoi ne serait-on pas libre, en présence de tant d'années de disette et de siècles stériles, de faire allusion à tout ce qu'on veut, mœurs, époques, connaissances? On serait seulement tenu de naturaliser l'objet étranger, et cela se fait mieux à l'aide de la comparaison qu'au moyen de l'allégorie, qui présuppose la connaissance de l'objet.

Le peintre, le poëte, se servent partout de l'érudition moderne ; pourquoi l'homme d'esprit n'aurait-il pas la même Licence? Qu'on s'instruise dans un livre pour comprendre le livre lui-même, quand la première lecture a fait, pour ainsi dire, notre éducation, on comprend, à la seconde, aussi bien que l'auteur lui-même. Où s'arrête le droit d'ignorer ce qui est étranger (non pas Yifjnorantia juris, mais le j 'us ignorantiœ)el Le théologien et le jurisconsulte ne se comprennent pas L'un l'autre; l'habitant d'une grande ville comprend mille allusions dont le sens échappe à l'habitant d'une petite ville; l'homme du monde, l'étudiant, l'homme d'affaires, ont chacun un cercle différent de connaissances, et l'esprit qui ne veut pas s'exiler d'un cercle

dans un autre, est obligé de devenir le centre de tous; il doit même le faire pour d'autres raisons encore que celle de son intérêt, car la terre doit finir par devenir un seul pays, l'humanité une seule nation, les époques un fragment de l'éternité ; l'océan de l'art doit relier entre elles les différentes parties du monde, et c'est pour cette raison que l'art a droit d'exiger de nous une certaine universalité de connaissances.

Pourquoi les savants allemands * et monsieur de Steigentesch à Vienne ne veulent-ils pas permettre ce dont les savants anglais font grand cas, c'est-à-dire un esprit comme celui de Butler, de Swift, de Sterne, etc.; surtout quand les Français, peu savants, permettent eux-mêmes à leur Montesquieu une comparaison étrangère ** et qu'ils en permettent de toute espèce au savant Rabelais? Ne permet-on pas à Homère, qui savait

* Un écrivassier pédant, dans un article sur l'explication de Hogarth, par Lichtenberg, inséré dans la Bibliothèque des belles-lettres de Dyk, fait à la statua pensiiis le reproche de pédanlisme.

** Je veux parler de la comparaison bien connue du despotisme avec des sauvages qui abattent les arbres pour en cueillir les fruits. Une pareille comparaison ne peut paraître brillante qu'à ces pauvres Français, et non aux Anglais et aux Allemands; elle ne fait après tout que désigner le genre par l'espèce. J'offre d'en faire une semblable , mais encore mieux déterminée : je comparerais le despote à un enfant qui aurait l'habitude de tuer les abeilles, pour sucer le miel qu'elles portent.

tout, de dépenser hardiment ce savoir universel, et cela dans un ouvrage qui s'adresse immédiatement à

L'imagination, et où tout est momentané? Ne règnct-il pas aus>L dans l'Allemagne actuelle, une variété particulière de connaissances, et môme une omniscienoe universelle et encyclopédique, répandue nonseulement par des pédagogues, mais aussi par nos gazettes et nos bibliothèques littéraires universelles, qui font de tous ceux qui écrivent ou lisent les journaux, >ans qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes et comme furtivement, un savant universel? Et enfin moi et d'autres Allemands (je suppose que j'aie à faire de temps en temps allusion à quelque chose d'étranger), n'avonsnous pas élu/ Webel le Dictionnaire encyclopédique en dix volumes *, sans compter le supplément qui doit paraître, de telle sorte que pour lire un livre difficile nous n'avons qu'à ouvrir un livre facile? — Comme les femmes de leur côté lisent autrement, avec plus d'indulgence et plus de facilité ! Quand elles rencontrent un trait d'esprit emprunté à la science, elles ne jettent pas les hauts cris, elles ne se lamentent pas sur l'interruption de leurs idées ; elles continuent au ci -H traire à lire tranquillement, et, pour pardonner et pour oublier plus facilement, elles ne cherchent même

* Je recommande ce dictionnaire de faits au savant universel qui n'est pas précisément un Polyliistor (166).

MM ii',»i i . — T. il. 3

pas à savoir de quoi il a été question (157). Deux additions ne seront peut-être pas encore de trop : des ressemblances spirituelles prises dans un objet connu saisissent toujours plus fortement et plus rapidement que d'autres ressemblances aussi spirituelles, mais savantes et relatives à des objets inconnus. Il faudrait recommander les premières à chaque auteur, s'il était suffisant de les avoir. Mais il n'en est pas ainsi : le temps a déjà moissonné ces bluets, et réduit l'esprit soit à la production maigre et tardive d'une seconde moisson, soit à de riches excursions botaniques à l'étranger. Un objet connu offre, il est vrai, les avantages d'être plus facilement saisi par l'imagination, d'être plus précis et plus nécessaire, et l'allusion savante, au contraire, doit se passer de tous ces avantages : sa nécessité et sa vérité sont moins senties, qu'admises sur la bonne foi de celui qui la présente. Plus un peuple est éloigné de nous par le temps, l'espace, les mœurs, moins nous sommes frappés par les allusions dont il est le sujet, et surtout par celles qui sont pour ce peuple étranger lui-même des jouissances longtemps désirées et comme un repas succulent, fêtant le jour où l'ouvrier passe maître dans son métier. Un Chinois, par exemple, comprendrait avec une jouissance facile les allusions suivantes que je pourrais lui faire : « Tous les insignes de la puissance et

de la Qoblesse sonl avec raison empruntés aux causes et aux effets les plus remarquables du mal : ainsi le dragon, la couleur jaune, la Longueur des ongles et L'obésité; » car ce Chinois saurait d'avance que le dragon et Le jaune, qui est la couleur du dépérissement et de L'envie, n'indiquent que sa maison impériale, et que de Longs ongles et de gros ventres n'appartiennent qu'à des personnages de haute condition : mais les lecteurs allemands qui n'ont appris ces choses-là qu'hier ou aujourd'hui, sont beaucoup moins frappés par des ressemblances si éloignées et y trouvent beaucoup moins d'agrément. Un auteur produit encore moins d'effet [par exemple l'auteur que tout le monde connaît ici), quand il ne fait allusion qu'à des faits particuliers de la médecine ou de l'histoire ou à d'autres curiosa; c'est ce qui arriverait si j'allais comparer ces allusions elles-mêmes à ces mêmes curiosa, à cause de Leurpeu d'effet ; ou à la seconde paire d'yeux qu'un Égyptien avait sur le dos, mais avec laquelle il ne pouvait rien voir (Plin. H. rc.,XI, 52), — ou à un troisième sein également placé sur le dos, mais dépourvu de mamelon [Barthol. inann. secund. Ephem. Utr. obs. 72).

Je passe à la seconde addition : On peut encore rendre excusable l'allusion savante en l'expliquant d'abord une fois, et en s'en servant dix fois ensuite;

c'est ce que Wieland a fait, par exemple, pour les bonzes, les derviches, les hétaires, les sycophantes, et toute cette mauvaise plèbe qu'on peut aujourd'hui considérer comme naturalisée chez nous, et dont toutes les têtes spirituelles peuvent désormais se servir (158).

Page 1