‹ Poâetique, ou, Introduction áa l'esthâetiqueChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des caractères.

§ oG. — Du caractère en général, en dehors de la poésie.

Rien n'est plus difficile et plus rare, dans la poésie, que des caractères vrais, à l'exception de ceux qui sont forts ou grands. Goethe est le plus riche en caractères vrais; Homère et Shakespeare, en caractères forts et grands.

Avant d'étudier comment le poëte forme des caractères, nous allons chercher comment nous arrivons en général à la notion du caractère.

Le caractère n'est que la réfraction et la couleur du rayon de la volonté. Toutes les autres facultés qui viennent s'y ajouter, jugement, esprit, etc.,

peuvent rendre cette couleur plus claire ou plus foncée, mais elles ne peuvent la produire. Le caractère n'est pas déterminé par une seule qualité, ni par un grand nombre de qualités, mais par leurs degrés et par la proportion de leur mélange ; il y a, avant tout, la condition de l'existence cachée de ce pivot organique de l'âme autour duquel tout se produit, et qui, suivant sa nature, attire ou repousse; quoique ce pivot soit caché, il ne l'est pas plus, quant à l'esprit, que ne le sont, quant au monde, les corps, les Psychés atomistiques, et les lutins élémentaires qui préparent, soit dans une peau d'animal, les couleurs de la plume du paon, soit dans un parterre de jardin, celles de la rose ou du myosotis. C'est pourquoi un auteur qui rend un caractère spirituel ou poétique, ne l'a pas pour cela déterminé ou créé. Le caractère humoriste, par exemple, se combine aussi bien avec la force qu'avec la faiblesse, aussi bien avec l'amour qu'avec la haine *. Mais alors comment se fait-il que la volonté d'autrui, cette lumière invisible, se révèle à nous dans la vie d'une manière assez claire pour que nous puissions la renfermer dans les limites d'un caractère? Comment la patte de lion visible d'une seule action trahit-elle le lion tout entier, qui est le roi ou

* P. Ex. le fort Lelbgeber, ou le tendre f'ictor (159).

POÉTIQI I., § 56. 39

La bote féroce d'une vie entière? Commenl L'étoile d'un seul sacrifice e1 d'un seul regard sacré est-elle peur nous Le signe du Lever de la constellation d'un caractère céleste? Cela parait d'autant plus difficile que toutes les actions particulières ne sont pour la constellation que des signes très-éloignés les uns des autres.

Il est vrai que la figure ou l'extérieur, ce masque de caractère du moi caché,exprime tout un passé, et, par cela même, suffisamment de l'avenir} mais cela ne suffit pas : car même lorsqu'un ne peut connaître L'apparence corporelle, les cinq points d'un discours OU d'une action qu'on nous raconte nous font voir déjà toute une ligure intérieure, comme cinq autres points nous font reconnaître la figure extérieure. Il y a deux choses qui relurent et tranchent la question : toutes Les formes de l'humanité, tous ses caractères, .-r retrouvent dans chaque homme; et le caractère d'un individu n'est que le choix créateur d'un monde qu'il l'ait (\,[\ï^ une infinité de mondes; ce n'est que le passage de la liberté infinie dans un phénomène fini. S'il en -tait autrement, nous ne pourrions reconnaître < t deviner «pif notre propre caractère, lorsque nous le retrouverions chez Les autres. On s'étonne quand on voit par exemple, dans l'art, un poëte développer, depuis un Caliban jusqu'aux formes les plus idéales, les

cartes célestes ou géographiques de caractères humains qu'il n'a jamais pu rencontrer dans la vie. Mais il y a encore ici un second miracle à admirer : c'est que le lecteur trouve ces portraits ressemblants, sans en avoir jamais vu les originaux dans la réalité. Le jugement que l'on porte sur la ressemblance suppose la connaissance de l'original, et ce dernier existe réellement dans le lecteur tout aussi bien que dans le poëte. Il y a seulement cette différence que chez l'homme de génie l'ensemble universel de toutes les facultés et de toutes les formes humaines se trouve baigné de lumière comme une sculpture en relief, tandis que chez les autres cet ensemble reste dans l'obscurité comme une sculpture en creux.

C'est dans le poëte que l'humanité entière a conscience d'elle-même et trouve son expression : aussi réveille-t-il facilement chez les autres cette conscience et ce langage. De même dans la vie réelle les formes plastiques des caractères sont créées en nous par un seul trait que nous apercevons; dès qu'un seul membre est appelé à la vie, tout un second homme intérieur se manifeste en nous et vit à côté du nôtre, de sorte que dans le monde moral comme dans le monde organique, la partie définit son tout, et réciproquement.

Qu'un homme vienne, par exemple, à mentir impu-

POÉTIQUE, § SU. Il

demmenl : La forme de son âme esl découverte. Personne n'a encore essayé de faire La classification et le dénombrement de ces races de L'homme intérieur, des Albinos, des mulâtres, des quarterons, etc.; et cependant les expériences de l'histoire abrégeraient de beaucoup ces opérations. Il y a dans l'histoire une singulière disette de caractères nouveaux, et une répétition non moins singulière de certains types qui, comme ceux d'Alcibiade, de César, d'Àtticus, de Cicéron, de Néron, se reproduisent comme par une sorte de métempsycose ou comme des somnambules du monde spirituel. La poésie, qui fait tout revivre, ressuscite revenants de l'histoire avec des corps transfigurés (paras tatiques).

De même que les sauvages prétendent qu'il existe dans le ciel le double de tout ce qui existe sur la terre, on pourrait admettre, pour la plupart des caractères historiques, des dioscures poétiques ; ainsi par exemple l'histoire de France pose devant le miroir d'or de Wieland ; elle se déshabille, se pare et se reg irde; mais il est vrai que l'histoire a existé avant le miroir (160).

§57. — Naissance des caractères poétiques.

Il y a quatre côtés à examiner dans les caractères poétiques : leur naissance, leur matière, leur forme et leur présentation technique.

Nous avons déjà déterminé leur naissance à demi : c'est comme un nouvel homme physique ou moral ou comme une volonté ; un éclair le conçoit et l'enfante. Toute vie, et à plus forte raison la vie spirituelle, la plus brillante de toutes, naît comme naît son poëte; mais on ne la fait pas. Toute la science qu'on peut avoir du monde et des hommes ne peut suffire à créer un caractère qui continue à vivre par luimême; ainsi Hermès, qui cependant connaît bien le monde , ne pousse souvent devant lui que des marionnettes chrétiennes, hommes, anges, ou démons. Quand on rainasse les ossements répandus çà et là dans la réalité, pour composer, avec ces dépouilles de différents cimetières , le squelette d'un caractère, et qu'on lui donne, non un corps, mais une enveloppe et des vêtements, on se tourmente soi-même et les autres par une apparence de vie dont chaque mouvement doit être produit par le

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