BATHYLLE
Dryade du vieux chêne, écoute mes aveux I Les vierges, le matin, dénouant leurs cheveux,
LA DRYADE
Quand du brûlant amour la saison est prochaine. T’adorent; je t’adore, ô dryade du chêne!
MÉNALQUE
Que Liber protecteur, père des longs festins, Entoure de ses dons tes champêtres destins, "
Et qu’en écharpe d’or la vigne tortueuse Serpente autour de toi, fraîche et voluptueuse!
BATIÏYLLE.
Que Vénus te protège et t’épargne ses maux,
Qu elle anime, au printemps, tes superbes rameaux; Et, si de quelque amour, pour nous mystérieuse.
Le charme te liait à quelque jeune yeuse.
Que ses bras délicats et ses feuillages verts A tes bras amoureux se mêlent dans les airs 1
MÉXALQÜE.
Ida! j’adore Ida, la légère bacchante :
Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d’acanthe. Sur le tigre, attaché par une griffe d’or,
Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor fin chantant Évoé ; sa démarche chancelle ;
“^es pieds nus, ses genoux que la robe décèle,
92 POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNT
S’élancent, et son œil, de feux étincelant,
Brille comme Phébus sous le signe brûlant.
BATIIYLLE.
C'est toi que je préfère, ô toi, vierge nouvelle.
Que l’heurç du matin à nos désirs révèle!
Quand la lune au front pur, reine des nuits d’été,
Verse au gazon bleuâtre un regard argenté ,
Elle est moins belle encor que ta paupière blonde,
Qu’un rayon chaste et doux sous son long voile inonde.
MÉNALQÜE.
Si le fier léopard, que les jeunes sylvains Attachent rugissant au char du dieu des vins,
Voit amener au loin l’inquiète tigresse Que les faunes, troublés par la joyeuse ivresse,
N’ont pas su dérober à ses regards brûlants.
Il s’arrête, il s’agite, et de ses cris roulants Les bois sont ébranlés; de sa gueule béante.
L’écume coule à flots sur une langue ardente;
Furieux, il bondit, il brise ses liens,
Et le collier d ivoire et les jougs phrygiens :
Il part, et, dans les champs qu’écrasent ses caresses, Prodigue à ses amours de fougueuses tendresses.
Ainsi, quand tu descends des cimes de nos boiSj Idal lorsque j’entends ta voix, ta jeune voix,
LA DRYADE
Annoncer par des chants la fêle bacchanale,
Je laisse les troupeaux, la bêche matinale,
Et la vigne et la gerbe où mes jours sont liés :
Je pars, je cours, je tombe et je brûle à tes pieds.
BATIIYLLE.
Quand la vive hirondelle est enfin réveillée,
Elle sort de l’étang, encor toute mouillée,
Et, se montrant au jour avec un cri joyeux,
Au charme d’un beau ciel, craintive, ouvre les yeux; Puis, sui le pâle saule, avec lenteur voltige.
Interroge avec soin le bouton et la tige;
Et, sûre du printemps, alors, et de l’amour.
Par des cris triomphants célèbre leur retour.
Elle chante sa joie aux rochers, aux campagnes,
Et, du fond des roseaux excitant ses compagnes :
« Venez! dit-elle; allons, paraissez, il est temps!
Car voici la chaleur, et voici le printemps. »
Ainsi, quand je te vois, ô modeste bergère!
Fouler de tes pieds nus la riante fougère.
J’appelle autour de moi les pâtres nonchalants,
A quitter le gazon, selon mes voeux, trop lents;
Et crie^ en te suivant dans ta course rebelle/
« Venez! oh! venez voir comme Glycère est belle! »
MÉNALQUE
Un jour, jour de Bacchus, loin des jeux égaré,
Seule je la surpris au fond du bois sacré :
Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,
Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres; Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé;
Une molle sueur, sur son front épuisé.
Brillait comme la perle en gouttes transparentes Et ses mains, autour d’elle, et sous le lin errantes, Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour, Redemandaient encore et Bacchus et BAmour.
BATIIYLLE.
Je VOUS adjure ici, nym}»hes de la Sicile,
Dont les doigts, sous des fxeurs, guident l’onde docile; Vous reçûtes ses dons, alors que sous nos bois. Rougissante, elle vint pour la première fois.
Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée L’amphore, œuvre divine aux fêtes destinée, Qu’emplit la molle poire, et le raisin doré,
Et la pêche au duvet de pourpre coloré ;
Des pasteurs empressés l’attention jalouse L’entourait, murmurant le nom sacré d’épouse;
LA DRYADE
Mais en vain: nul regard ne flatta leur ardeur; Elle fut toute aux dieux et toute à la pudeur.
Ici, je vis rouler la coupe aux flancs d’argile; Le chêne ému tremblait, la flûte de Bathylle Brilla d’un feu divin ; la dryade un moment, Joyeuse, fît entendre un long frémissement, Doux comme les échos dont la voix incertaine Murmure la chanson d’une flûte lointaine.
Écrit en 1815.
SYMËTHA