‹ Poésies compleÌ€tesChapitre 23 sur 48 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

Ainsi près d’Aboukir reposait ma frégate;

A l’ancre dans la rade, en avant des vaisseaux. On voyait de bien loin son corset d’écarlate Se mirer dans les eaux.

Ses canots l’entouraient, à leur place assignée. Pas une voile ouverte, on était sans dangers. Ses cordages semblaient des filets d’araignée, Tant ils étaient légers.

Nous étions tous marins. Plus de soldats timides Qui chancellent à bord ainsi que des enfants; îls marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides, Montant des élépl.ants.

LA FREGATE LA SÉRIEUSE

II faisait beau. — La mer, de sable environnée, Brillait comme un bassin d’argent entouré d’or; Un vaste soleil rouge annonça la journée Du quinze thermidor.

La Sérieuse alors s’ébranla sur sa quille : Quand venait un combat, c’était toujours ainsi; Je le reconnus bien, et je lui dis : « Ma fille,

Je te comprends, merci. »

J’avais une lunette exercée aux étoiles;

Je la pris, et la tins ferme sur l'horizon.

— Une, deux, trois — je vis treize et quatorze voiles Enfin, c’était Nelson.

Il courait contre nous en avant de la brisej La Sérieuse à l’ancre, immobile s’offrant,

Reçut le rude abord sans en être surprise,

Comme un roc un torrent.

Tous passèrent près d’elle en lâchant leur bordée; Fière, elle répondit aussi quatorze fois.

Et par tous les vaisseaux elle fut débordée,

Mais il en resta trois.

POESIES COMPLÈTES d'ALFREÜ DE VIGNY

Trois vaisseaux de haut bord — combattre une frégate! Est-ce Fart d’un marin? le trait d’un amiral ?

Un écumeur de mer, un forban, un pirate,

N’eût pas agi si mal!

N’importe! elle bondit, dans son repos troublée, Elle tourna trois fois jetant vingt-quatre éclairs. Et rendit tous les coups dont elle était criblée, Feux pour feux, fers pour fers.

Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes,

Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron. S’enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands ormes Le coin du bûcheron.

Un brouillard de fumée où la flamme étincelle L’entourait ; mais, le corps brûlé, noir, écharpé,

Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle,

Gomme un serpent coupé.

Le soleil s’éclipsa dans l’air plein de bitume.

Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit;

Et, lorsque la nuit vint, sous cette ardente brume On ne vit pas la nuit.

LA FREGATE LA SERIEUSE

Nous étions enfermés comme dans un orage : Des deux flottes au loin le canon s’y mêlait; On tirait en aveugle à travers le nuage : Toute la mer brûlait.

Mais, quand le jour revint, chacun connut son œuvre. Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las,

Qu’ils n’avaient plus de force assez pour la manœuvre; Mais ma frégate, hélas!

Elle ne voulait plus obéir à son maître;

Mutilée, impuissante, elle allait au hasard;

Sans gouvernail, sans mât, on n’eût pu reconnaître La merveille de l’art !

Engloutie à demi, son large pont à peine, S’affaissant par degrés, se montrait sur les flots. Et là me restaient plus, avec moi capitaine,

Que douze matelots.

Je les fis mettre en mer à bord d’une chaloupe, Hors de notre eau tournante et de son tourbillon; Et je revins tout seul me coucher sur la poupe Au pied du pavillon.

I8i POÉSIES COMPLÈTES d’ALFRED DE VIGNY

J’aperçus des Anglais les figures livides,

Faisant pour s’approcher un inutile effort éur leurs vaisseaux tioliants comme des tonneaux vides^ Vaincus par notre mort.

La Sérieuse alors semblait à l’agonie.

L’eau dans ses cavités bouillonnait sourdement;

Elle, comme voyant sa carrière finie,

Gémit profondément.

Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige,

Un mouvement honteux ; mais bientôt l’étouffant :

« Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis^je Adieu donc, mon enfant ! »

Elle plonge d’abord sa poupe et puis sa proue; Mon pavillon noyé se montrait en dessous ;

Puis elle s’enfonça, tournant comme une roue. Et la mer vint sur noùs.

LA FRÉGATE LA SERIEUSE

Hélas 1 deux mousses d’Angleterre Me sauvèrent alors, dit-on,

Et me voici sur un ponton; — J’aimerais presque autant la terre f Cependant je respire ici L’odeur de la vague et des brises.

Vous êtes marins, Dieu merci!

Nous causons de combats, de prises; Nous fumons, et nous prenons l’air Qui vient aux sabords de la mer, Votre voix m’anime et me flatte.

Aussi je vous dirai sou\ent :

« Qu’elle était belle ma frégate, Lorsqu’elle voguait dans le vent 1 »

Dieppe iS28.

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